‹ Légendes provençalesChapitre 25 sur 28 · DEUXIÈME ÉDITION · texte numérisé non relu

DEUXIÈME ÉDITION

RBVOB PAR L^AUTCDR.

rOUR LES AMES EN PEINE.

Un soir, comme j e parcourais la campagne d'Arles , et suivais le chemin qui conduit aux Alyscamps, j'aperçus un ancien autel enchâssé dans les ruines d'un mur, et j'y lus : Pour les âmes en peine. Sous les voûtes d'un temple , cette inscription m'eût fait songer aux morts ; dans les champs, sous l'azur libre et sans limite des cieux , elle appela ma pensée sur les vivants : n'est-elle pas , en effet, le premier séjour des âmes en peine cette vie où. par un mystère dont l'ordonnateur suprême s'est réservé le secret, le mal triomphe toujours du bien? Pénétré de cette pensée qui tourmentait mon esprit, depuis l'âge où le voile de l'illusion tombe devant nous à chaque pas pour ne plus se relever, je m'agenouillai, je joignis les mains avec ferveur, et. appuyant mon front contre l'autel délaissé ;

Pour les âmes en peine 1 murmurai-je à voix basse ;

Pour celles qui aiment et ne sont point aimées ;

Pour celles qui n'ont pas la force ou le courage de rompre une affection mal placée ;

Pour les âmes d'élite dont la vie se traîne dans la solitude, parce qu'elles ne rencontrent rien qui soit digne de leur enthousiasme ;

Pour celles qui ne peuvent plus aimer;

Pour celles que l'ingratitude désole et refoule dans l'isolement, peut-être, hélas! jusqu'à l'égoïsme;

Pour celles qui ne peuvent point oublier ;

Pour celles que l'envie et la haine poursuivent, et qu'elles entourent de leurs embûches;

Pour celles que le vice enlace de ses pièges impurs ;

Pour l'àme de l'indigent à qui la paternité est amère , car, en multipliant la vie autour de lui , elle ne fait qu'y multiplier la douleur ;

Pour les âmes dig-nes de commander et réduites à obéir ;

Pour celles qui ne savent pas régler leur volonté ni limiter leurs désirs ;

Pour celles qui auraient pu être , et que la fatalité des circonstances condamne à n'être pas, ou à ne rien être qu'à demi;

Pour les âmes délicates que tout contact froisse et déflore , et qui , dans le commerce de la vie , ne trouvent jamais en échange la valeur de ce qu'elles donnent;

Pour les âmes trop modestes qui , méconnaissant leurs qualités et, s'exagérant celles des autres , n'osent point se manifester ;

Pour celles qui , malgré leurs- vertus, malgré leur grandeur, ne parviennent point à faire oublier la honte de leurs ancêtres ou l'abandon de leur naissance ;

Pour toutes celles que le préjugé poursuit de son aveugle anathême ;

Pour les âmes justes qui, suivant le cours bizarre des choses de ce monde, se demandent si la démence n'y usurpe pas l'empire et le nom de la raison ;

Pour celles qui vont jusqu'à se demander si la folie n'est point en elles-mêmes ;

Pour toutes les âmes vaincues dans l'éternel combat du mal contre le bien ;

Pour les âmes qui , sentant leur faiblesse en présence du devoir, tremblent et fléchissent sous le fardeau sacré fju'eUes veulent cependant porter jusqu'au tombeau ;

Pour celles qu'épouvante l'entraînement des passions ;

Pour celles dont la vie entière n'est qu'une lutte contre les penchants jd'Mne pap-uvaise nature ;

Pour celles qui se trpujjlpnt et hésitent;

Pour les âmes délicates qui ont besoin de beaucoup pardonner si elles veulent pouvoir aimer encore;

Pour les âmes un moment ég'arées et qui sentent le besoin d'être pardonnées ;

Pour celles qui , ayant concentré toutes leurs affections sur une seule existence, la voient de jour en jour fléchir sous le poids de l'adversité ou pâlir et vaciller sous le vent douloureux , pourvoyeur du tombeau ;

Pour les âmes dont le souvenir s'affaiblit et se perd dans la pensée de ceux qu'elles aiment;

Pour celles que font gémir les faiblesses , les fautes, les perversités de leurs frères ;

Pour les âmes loyales qui reconnaissent à iCiirs dépens ou aux dépens ^de ce qu'elles aiment, lafausse/té univeiselle ;

Pour les âmes repentantes et qu'une mauvaise honte empêche de manifester leur repentir ;

Pour les âmes séparées de ce qu'elles aiment et associées à ce qu'elles ne peuvent pas même estimer ;

Pour celles que séduisent et entraînent de fallacieuses apparences ;

Pour celles qui sentent la mort venir loin du ciel où elles ont reçu l'être , loin des affections charme et bienfait de l'existence ;

Pour l^s âmes que nul dévouement n'a jamais consolées;

Pour celles qui souffrent de voir souffrir et de ne pouvoir soulager ce qui souffre ;

Pour les âmes généreuses, s'oubliant elles-mêmes , ne vivant qu'en autrui , et se tourmentant de ce qui pourrait être, autant et plus que de ce qui e»t;

Pour les âmes veuves par la mort, par l'absence ou par l'abandon ;

Pour les âmes ombrageuses que leur méfiance environne de fantômes ennemis;

Pour toutes celles qui souffrent par le cœur ;

Pour les âmes que l'iniquité révolte , et qui gémissent sur leur impuissance' à l'aspect de ses insolents triomphes ,

Pour les âmes qui , dans la voie du bien , sont à chaque pas tourmentées par la crainte de ne jamais faire assez;

Pour celles qui , sous la main de Dieu , ne savent point se résigner, quel que soit chez ellôs le principe d'une réaction impuissante : inquiétude de la faiblesse, ou conscience de leurs mérites ;

Pour les âmes tombées dans le mal, tourmentées par l'amer sentiment de leur chute et trop faibles pour se relever ,

Pour les âmes sincères que le devoir contraint à comprimer tout ce qu'elles sentent, à dissimuler tout ce qu'elles pensent , et à feindre ce qu'elles ne [peuvent ni penser ni sentir;

Pour celles qui, aspirant avec trop d'ardeur à la vie que nous espérons au-delà du tombeau , méconnaissent et négligent les biens de la vie présente ;

Pour celles qui s'attachèrent par des liens trop forts aux biens , aux affections de ce monde ;

Pour celles que la mort effraie, âmes faibles et oublieuses qui ont perdu le sentiment de leur impérissable essence ;

Pour celles qu'attirent le suicide et les formidables séductions du néant;

Pour les âmes voyageuses, hirondelles toujours errantes, que l'inquiétude pousse de climat en climat , sans qu'elles soient, sans qu'elles puissent jamais être satisfaites;

Pour les âmes dont les nobles instincts sont raillés , paralysés par l'égoïsme qui les étreint, les serre et les glace ;

Pour les martyrs de la pensée, contemporains de l'avenir, méconnus, persécutés par le présent;

Pour les âmes que l'inaction use et tourmente , et qui , pourtant,ne se livrent point à l'action parce qu'elle ne leur est pas encore apparue grande et belle comme elles l'avaient rêvée;

Pour celles que consume l'intelligence , lumière qui ne trouve pas à se manifester, lave que la terre comprime, et qui , refoulée sur elle-même , ronge et" dévore son cratère i

Pour celles qui, à l'étroit dans la sphère mortelle, trop nobles 'pour se mêler aux souillures de la vie , cherchent dans l'ide'al un refuge contre le réel et sentent l'insuffisance humaine lorsqu'elles s'efforcent d'exprimer ce qu'elles conçoivent, de traduire à la terre ce que le Ciel leur révèle;

Pour celles qui passèrent à côté des sources de l'intelligence et de la sagesse, sans pouvoir ou sans vouloir s'y abreuver, et qui reconnaissent, mais trop tard, l'efficacité de ces ondes salutaires ;

Pour les âmes que l'inquiétude conduit à la science , la science, au doute, et que le doute conduira au scepticisme , et le scepticisme , au désespoir ou à l'inertie plus terrible que le désespoir ;

Pour toutes celles qui souffrent par l'esprit ;

Pour les âmes que l'inspiration délaisse après les avoir comblées de ses faveurs , et qu'elle fait tomber au-dessous du niveau le plus vulgaire, après les avoir ravies aux régions les plus sublimes;

Pour celles qui avaient su conquérir la gloire ou fait assez pour la mériter, et que l'oubli couvre déjà de ses ténèbres froides et solitaires;

Pour les âmes belliqueuses qu'abandonne ou trahit la force de leurs organes , et qui traînent dans l'ombre le désespoir ou le pressentiment de leur défaite ;

Pour celles qui se débattent sous les entraves d'nn corps en ruine ;

Pour toutes les âmes qui se survivent ;

Pour celles dont l'indignation fière et courageuse proteste contre les vices de leur temps , contre les hontes de leur patrie , et qui répondent par des larmes de sang et des paroles de flammes aux pleurs , aux gémissements des nations opprimées ;

Pour celles qui trouvent la vie longue et que l'avenir épouvante ;

Pour celles qui , vivant à part dans le monde de leurs pensées et do leurs révos , ne comprennent rien à la vie

positive , et vont s'y heurtant d'écueil en écueil : nobles et tristes proies de la rapacité spéculatrice, victimes que la passion s'immole en riant de leurs vertus ;

Pour celles que leur supériorité condamne à la solitude ;

Pour les âmes réduites à se demander si la bonté n'est pas faiblesse;

Pour les âmes déçues qui n'osent plus revivre ni par l'esprit , ni par le cœur ;

Pour les âmes plus faibles et plus indignées , à mesure qu'en avançant elles connaissent mieux la vie et qui craig-nent de se voir ainsi entraînées jusqu'à devenir mauvaises ;

Pour les âmes tristes d'avoir perdu l'estime de soi-même, indispensable et premier élément de toute force et de toute grandeur ;

Pour les âmes qui , ayant épuisé toutes les sources terrestres, n'ont pas encore compris qu'en Dieu seul est le bien , le vrai , le beau , l'infini qu'elles cherchent ;

Pour celles que la soif de cet infini consume ;

Pour tout ce qui aime , pour tout ce qui pense , pour tout ce qui sent, pour tout ce qui veut, cherche le bien, et s'efforce de le pratiquer !

Il avait sans doute une de ces âmes celui dont la main pieuse éleva cet autel ; en y faisant un appel à la prière pour le soulagement des âmes en peine, peut-être songeait-il à lui-môme!... Il choisit cette place parce que. dans la solitnde des champs, la pensée est plus libre , le cœur, moins accessible aux velléités impures , et tout l'être humain, plus généreux. Image de la vie , ce sentier qui conduit à des tombeaux, prédispose l'esprit aux sentiments solennels , et l'espoir qu'une partie de ces sentiments lui serait acquise dans la'prière "épanchée .au pied de cet autel, cet espoir vint se mêler sans doute à sa pensée bienfaisante... Oh! ce touchant espoir n'a pas été déçu; ce que je sens devant cette inscription, d'autres, avant moi, l'auront senti comme moi , car la douleur est comprise de

la douleur i c'est par elle que se révèleot aux horameB la fraternité qui les unit et le besoin de s'entraider.

Lorsque vous passerez devant l'autel ccinsacré au soulagement des âmes en peine, ag'enouillez-vaus , priez, vous qui aurez lu ces pages, puissiez-vous ne point vous; reconnaître , et u'oubliez pas celui qui les a écrites.

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