L'ART CONSOLATEUR
Aux approches d'un soir, la lumière dorée De la grotte paisible illuminait l'entrée ; Monge peignait des fleurs, et Raoul essayait D'endormir par un chant le mal qui Tétreignait.
C'était un de ces airs dont les vives cadences Font en éclats joyeux bondir, courir les danses ; Mais l'Ipe du chanteur sur la harpe penché Ne suivait point l'accord par sa lèvre épanché, Et, dans l'enchaînement de ces notes lascives, Le timbre de sa voix en jetait de plaintives : Tel un crêpe étendu sur un voile brillant Assombrit de ses fleurs le reflet chatoyant.
I^ chant faiblit, mourut; sur la harpe impuissante S'appuya de Raoul la tête languissante :
H O mon père ! dit-il, d*oii vient que ces accents Au lieu de les calmer ont irrité mes sens?
Pourtant ils sont choisis parmi ceux où la joie Eclate en légers sons et folle se déploie.
36 LKGRNDES PROVENÇALES.
Mais, quel que soit raccord que mon doigt fait voler,
Un sanglot du passé vient toujours s'y mêler ;
Je suis donc sans espoir puisque la poésie
A du fiel pour ma lèvre, et jamais d'ambroisie î o
A ce plaintif appel, le Monge suspendit La teinte commencée, et sa voix répondit:
a Le poète est semblable à l'orageux nuage Qui porte dans ses flancs le bruit et le ravage : Le nuage ne tonne et n'étale ses feux Qu'en tremblant déchiré , son vol montre à nos yeux Le point de l'horizon d'où le vent se déchaîne; Mais on ne sait jamais où le souffle l'entraîne. Heureux si, par la foudre en grondant crevassé, Sous les froids aquilons il n'est pas dispersé ! A la terre annonçant le réveil et la joie, Il revêt les splendeurs que le matin envoie ; Mais, quand vient le midi, le rayon trop ardent. Parure et volupté de son sein imprudent, L'absorbe et le détruit. Longtemps à notre vue Du soleil qui descend et quitte Pétendue Il garde et rend l'éclat ; puis, soudain éclipsé, Sous le voile des nuits il se perd effacé.
Ainsi, rinfortuné que Dieu créa poète Porte l'ardent génie en son âme inquiète ; Mais ce foyer n'éclate aux regards des mortels Et n'allume l'encens aux terrestres autels, Qu'en brûlant et rompant la poitrine oppressée Et le front douloureux où gronde la pensée.
Le vent que dans son vol il déploie, et les flots Qu'il soulève et déchaîne, emportent son repos; Des grandes passions pour refléter la flamme, Il faut qu'à l'incendie ait palpité son âme ; Et souvent, prix fatal d'un martyre si beau, Le sarcasme à l'oubli dispute son tombeau.
S'il veut au moins calmer sa cuisante détresse Et chercher dans sa coupe une céleste ivresse, La source où par ses mains coulèrent à torrents. Choisis et distillés, tant de sucs dévorants. Ne saurait lui donner la fraîcheur salutaire Où s'apaise la soif de l'inerte vulgaire ; Son ivresse n'est point l'oubli de la douleur. Mais un poignant délire, une sombre fureur!
« Non, l'art consolateur qui remplit nos journées Du charme et de la paix des heures fortunées, N'est pas ce feu cruel dont l'ardeur fait mourir Et double en notre sein le pouvoir de souffrir ! C'est l'art qui, sous nos doigts, anime la matière Et fait jaillir un dieu de la plus vile pierre; Celui dont la magie enflammant des pinceaux De la création reproduit les tableaux, Creuse, orne les vallons, élève les montagnes, Etend l'azur de l'air sur le vert des campagnes, Épure nos esprits et rapp/roche des cieux L'essor moins inquiet de leur vol radieux î »