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LES FLEURS

A l'heure où l'horizon des ombres se dégage, Quand le flot en mourant s'enflammait sur la plage Où l'azur s'inondait de la pourpre du soir, Sur le penchant des monts ils aimaient a s'asseoir, Ils aimaient à rêver, car jamais la pensée Ne s'épanouit mieux dans une âme oppressée, Et son vol n'est jamais plus rapide et plus fort Qu'à l'heure où l'univers se réveille ou s'endort : Soit qu'au riant éclat de l'auhe matinale, Aux ardentes splendeurs que le couchant étale, Dans le vague des airs, sur l'onde et dans les bois. Dieu laisse mieux errer le souffle de sa voix; Ou soit que du matin la fraîcheur recommence Pour nous l'enchantement de la sereine enfance. Et que, par son adieu, le jour qui va finir Comme un rêve dans l'ombre évoque l'avenir.

Les rustiques travaux, la prière et l'étude Remplissaient de leurs jours la calme solitude. Quand le midi brûlait, à quelque ombrage épais

Ils venaient demander la fraîcheur et la paix.

Un jour, l'accacia sur leurs têtes charmées

Penchait et balançait ses grappes embaumées,

Et, sombre, s'élevait le superbe laurier;

Autour d'eux, mur vivant, la ronce et Téglantier

Mêlaient de leurs rameaux les courbes épineuses ;

Parmi les fruits vermeils, les mûres savoureuses.

Le liseron flexible y jetait ses anneaux,

Et ses tremblantes fleurs se miraient dans les eaux*

Météore vivant, de calice en calices,

Le papillon chechait de nouvellesdélices .

Et, chanteur importun, dans le voisin sillon,

Se cachait sous le chaume et criait le grillon.

Les abeilles dans l'air se berçaient en extase;

Le ruisseau frissonnait sous leurs ailes de gaze,

Et l'insecte aux grands bras y courait étourdi

Sans presque le rider. Un serpent engourdi

S'étalait en spirale au bord d'une fontaine ;

Il dormait : ainsi dort, près d'une âme sereine,

Le germe de tout mal: malheur à l'imprudent

Qui ne l'étouffé pas ! car, lorsque le serpent,

En sursaut réveillé, trouble, agite les ondes.

Il s'épouvante et fuit aux retraites profondes;

Et bientôt reflétant la lumière et l'azur

Le liquide miroir redevient calme et pur ;

Mais nous, si, dans notre âme, un souffle de tempêtes

A soulevé la vase, il faut que , sur nos têtes,

De longs jours douloureux tout le poids ait pesé,

LE MONGE DES ILES d'OU. 33

Avant qu'en notre cœur le flot soit apaisé;

Quand nous vient le repos, la source est épuisée,

Et du terne cristal la surface est brisée !

. Mais, dans ce vert abri ce qui brillait le mieux

Et captivait le plus l'odorat et les yeux,

C'étaient, sur le gazon, les fleurs que, sans mesure,

Y semait au printemps la féconde nature ;

Aux plus obscurs réduits prodiguant son trésor,

Elle avait répandu nénuphars, boutons d'or,

Violettes, iris, pervenches veloutées,

Narcisses languissants, et ces fleurs redoutées

Que Tenfant des hameaux ne peut voir sans pâlir.

Que dans ses jeux naïfs il n'ose point ceuillir.

Bien que de leurs couleurs la flamme plus ardente

Invite le regard et la main imprudente;

Car sa mère lui dit que leur venin caché

Fait tomber en langueur tout ce qui l'a touché.

Le Monge contemplait, et sa lèvre pressée S'ouvrit pour épancher son austère pensée :

a Terre, immense berceau d où l'on voit tout sortir, Cercueil insatiable où tout va s'engloutir, Attachés à tes flancs, ô mère universelle ! Avides nous pressons ta puissante mamelle, Et nous lui demandons le lait et le poison Que sur notre existence elle verse à foison.

Sur ton sein en travail vie et mort se confondent : Le deuil et l'allégresse en tes bruits se répondent

Ta produis sans plaisir: ce qui tombe broyé,

Tu le vois sans douleur par tes vents balayé ;

Mais rien n'est sans pouvoir dans ce que tu fécondes.

Tout diffère, tout vit. Ohl grandes et profondes

Sont les vertus sans nom que Dieu, pour nos douleurs ,

Donne à tes minéraux, à tes fruits, à tes fleurs;

Dans ces frêles tissus, dans ces légers calices.

Se cachent vie et mort, souffrances et délices ;

Respirez le parfum ou goûtez la liqueur:

Si l'un charme les sens, l'autre glace le cœur.

a Telle en nous se combat une double puissance Kâme, présent du ciel, gloire de notre essence ; Le corps, réseau fatal que la terre a jeté Sur notre, vol ardent qui veut l'immensité.

Ravalés par l'instinct de l'immonde matière, Si nous livrons nos jours a la force grossière. L'âme en est dévorée et sa fleur se flétrit.

Son parfum se corrompt, et tout l'homme périt. Mais , si nous soumettons au joug de la pensée Des terrestres penchants la révolte insensée, A nos yeux triomphants l'horizon s'agrandit, Et vers l'astre éternel notre élan s'enhardit î 9

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