Gustave Bord, p
2. Bulletin du Tribunal révolutionnaire, 1" partie, n°' 99 et 100,
ner, solidairement avec le département, à 220,000 livres de dommages-intérêts, pour avoir été cause de sa détention. » Toutes les « dénonciations » de Le Prévôt se terminaient, en effet, par une note à payer ; comme le patriote Palloy exploitait les ruines de la Bastille, Le Prévôt de Beaumont essayait d'exploiter le Pacte de famine, et il y avait tous les droits du monde, puisqu'il l'avait inventé. Dans son Prisonnier d'État y il demande que L'Averdy soit accroché à la lanterne, comme Foullon et Bertier, que ses biens et ceux de ses complices soient confisqués et que, sur ces biens, une somme de 600,000 livres lui soit attribuée, à lui Le Prévôt, sans préjudice de Vune des places lucratives à la disposition de l'Assemblée nationale. En 1791, comme son martyre commence à s'user, il ne réclame plus que 460,000 livres. Un peu plus tard il sollicite de la nation une maison de Paris, qui lui serait adjugée sans argent et qui serait d'un revenu de 10 à 12,000 livres. Plus tard encore, à défaut de la maison, il demande une pension viagère de 6,000 livres. En 1792, il ne réclame plus qu'une indemnité de 100,000 livres. Il est vrai qu'il demande, en même temps, qu'on lui réserve la faculté de poursuivre devant les tribunaux L'Averdy, Malesherbes, Sartine, Boutin, Albert, Amelot, Le Noir, Breteuil, Villedeuil, Crosne et autres émigrés qui ont laissé de gros biens en France.
Son assignation contre Malesherbes était adressée à ce dernier, à son domicile, rue des Martyrs. Malesherbes était alors enfermé à la maison du Parc-Libre, rue de la Bourbe ; il répondit par écrit qu'il était étranger à l'arrestation du plaignant, intervenue à une époque où il n'était pas encore ministre; que pendant son passage au ministère, il avait obtenu seulement le changement de lieu de détention du sieur Le Prévôt, n'ayant pu
lui rendre une liberté « que, dans tous les pays du monde et dans les États démocratiques même, on ne donne pas aux gens qui, par le dérangemeyit de leur tête, troubleraient la société i. » Le 22 avril 1794, Malesherbes fut guillotiné, comme l'avait été L'Averdy, comme allait l'être, six jours après, M. de Crosne -. A coup sûr, M. Maxime du Camp ignorait ces choses lorsqu'il décernait à Le Prévôt de Beaumont un brevet à! homme de bien.
Nous marchons lentement, il me semble pourtant que nous avançons. Au point de la discussion où nous sommes arrivés, il est établi, si je ne m'abuse, qu'aucun des historiens qui affirment l'existence du Pacte de famine n'a étudié la question, même superficiellement; — que Vhistoire de ce prétendu Pacte ne se trouve nulle part ailleurs que dans les « Dénonciations » de Le Prévôt de Beaumont; — que ce témoin unique ne mérite aucune confiance et que ses contemporains ne lui en ont accordé aucune, même les plus intéressés à le croire.
Tout cela, je le sais, ne trouble pas nos historiens. Aussi bien, ils sont sûrs de leur fait, puisqu'ils ont trouvé, dans Bûchez et Roux, le texte de l'un des Pactes de famine qui se sont succédé, de douze ans en douze ans, depuis 1729 jusqu'en 1789. Ils n'ont pas vu
1. Pour toutes les pièces relatives au procès de Le Prévôt contre Malesherbes, voir Archives nationales, T, 770, et l'ouvrage de M. Gustave Bord, 2" partie, ch. viii.
2. M. de Crosne fut envoyé à l'échafaud le 9 floréal an II (28 avril 1794).
celui de 1729, ni celui de 1741, ni celui de 1753, ni celui de 1777, ni celui de 1789; mais celui de 1765, ils l'ont vu, de leurs yeux vu, MM. Bûchez et Houx ayant reproduit, d'après Le Prévôt de Beaumont, « ce pacte abominable que l'on peut bien appeler le Pacte de famine. » Ils l'ont vu, je le veux bien, mais pourquoi n'en donnent-ils pas une analyse, si sommaire soit-elle? Seraitce parce que < ce pacte infernal » n'est pas autre chose qu'un acte de société, passé entre le sieur Malisset, chargé de l'entretien et de la manutention des blés destinés à l'approvisionnement de la capitale, et ses cautions, les sieurs Le Kay de Chaumont, Pierre Rousseau et Bernard Perruchot? Régler leurs droits respectifs et les conditions de l'entreprise, fixer le traitement de Malisset, s'assurer que ce dernier ne pourra pas compromettre les intérêts de ses cautions, tel est l'objet de ce contrat. Il fut passé le 31 mars 1767, — et non le 12 juillet 1765, comme le dit Le Prévôt de Beaumont et à sa suite M. Maxime du Camp, — dans l'étude de Dupré jeune, notaire, rue Saint-Thomas du Louvre. On se représente mal des gens qui organisent une société secrète, un complot exécrable ayant pour but d'affamer toute une nation, de créer méthodiquement des disettes, et qui, pour mieux authentiquer leur crime, en font dresser acte par-devant notaires! Mais cette singularité ne frappe point M. Théophile Lavallée ni ses successeurs. Leur siège est fait, et rien ne peut leur ouvrir les yeux, pas même l'article qui fixe le capital social. Cette société, organisée pour accaparer tous les blés de France, pour faire la hausse et la baisse sur tous les marchés, pour expédier à Jersey, à Guernesey, à Terre-Neuve, des récoltes entières, et les faire revenir en France au bon moment, elle est formée au capital de CENT QUATRE-VINGT MILLE
LIVRES 1, — à peu près ce qu'il eùL fallu pour exercer à la Halle, sur une petite échelle, un commerce de blatier.
C'est cet acte que Le Prévôt de Beaumont appelle le bail de la France et sur lequel il a échafaudé toutes ses dénonciations. Étant un jour en visite chez Rinville, commis de Rousseau, l'un des commanditaires de Malisset, il voit par hasard sur une table un contrat, dont son hôte lui laisse sans difficulté prendre lecture. C'était l'acte du 31 mars 1767, et rien ne prouve mieux que cette anecdote, racontée par Le Prévôt lui-même, le peu d'importance que Malisset, Rousseau et leurs employés attachaient à cette affaire, le peu de mystère dont ils l'entouraient. Cependant à peine Le Prévôt y a-t-il jeté les yeux que son esprit bat la campagne ; il voit là une immense société secrète, une horrible conspiration liguée entre les ministres, la police et le parlement de Paris contre la France entière. Vainement Rinville lui dit : « Mais ce contrat n'a rien de secret ; il s'exécute au contraire publiquement et je puis vous en donner toutes les adresses. Que pensez-vous donc que ce soit? Libre à vous d'ailleurs d'en prendre copie, si cela peut vous être agréable. » Le Prévôt ne se le fait pas dire deux fois, et, séance tenante, copie la pièce. Le grain est semé; il germera. La folie de Le Prévôt aidant, et aussi la légèreté des historiens, de l'acte passé dans l'étude du notaire Dupré sortira la légende du Pacte de famine.
1. Acte de société passé entre Malisset et ses cautions, articles XI et suivants. [Archives nationales, cote F*S 1194.)
Dans le préambule du contrat entre Malisset et ses commanditaires, mention est faite du « Traité ou Soumission passé, au nom du roi, par monseigneur le contrôleur général, le 28 août 1765, audit Malisset. » C'était là bien évidemment la pièce capitale du débat, et la première chose à faire était de s'y reporter. Aucun de nos historiens n'a pris ce souci, pas même M. Maxime du Camp, qui dit cependant : « Malisset devait avoir àQ^ arrangements particuliers avec Louis XV, l'article 10 du contrat parle nettement d'un traité séparé avec le roi. » Ce traité secret, mystérieux, M. Maxime du Camp jl'eùt pu découvrir, sans grande peine, aux Archives nationales, où il en existe une copie authentique. MM. Léon Biollay et Gustave Bord l'ont inséré dans leurs ouvrages •. Cette pièce porte la date du 28 août 17G5 et comprend treize articles. En raison de son importance, — car, pour tout homme de bonne foi, ce document tranche la question du Pacte de famine et réduit à néant la légende, — je crois indispensable d'en donner ici le texte intégral.