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LES BOURGEOIS D'AUTREFOIS

Nous assistons, en France, depuis longtemps déjà, il faut bien le dire, à un spectacle étrange, inconnu chez les autres nations. Au delà de nos frontières, en Angleterre comme en Allemagne, en Espagne comme en Russie, partout, le passé de la patrie est l'objet d'un culte ardent, passionné. On a la religion des ancêtres, et si l'on dit : la Vieille Angleterre, la Vieille Allemagne, ce n'est pas avec le sourire du dédain sur les lèvres, c'est avec le respect attendri d'un fils qui voit passer dans ses souvenirs d'enfance la figure bénie de son aïeule. Pour nous, nous avons changé tout cela et nous avons mis le cœur à droite. Chaque jour, historiens et journalistes tournent en dérision les hommes et les choses d'autrefois, rabaissent nos grandeurs anciennes, font litière de nos anciennes gloires; ils

1. Les Bourgeois (Vaulrefois, par M. Albert Baheaii, Firmin Didol et C", éditeurs. — La Iiour<jcoisie française (1789-1848), par M. A. Bardoux. Calmann-Lévy, éditeur.

se livrent à cette besogne sans soulever autour de leur nom la réprobation générale, sans que l'indignation publique fasse justice de leur œuvre sacrilège. Que dis-je? C'est à eux que vont les faveurs de la popularité, aux écrivains qui poursuivent de leurs outrages tout ce qui a précédé 1789, qui font de nos pères je ne sais quel troupeau misérable, mangeant de l'herbe et courbant sous des maîtres avilis un front déshonoré. Insulter le passé de la patrie est aujourd'hui en France le plus court chemin pour arriver o conquérir le titre de patriote et pour être proclamé hisjtorien national.

L'ignorance, si grande soit-elle, ne saurait suffire à expliquer une aussi déplorable aberration. C'est ailleurs qu'il faut en chercher la cause.

En 1792, à une monarchie de quatorze siècles la république a été substituée, une république baptisée dans le sang par les mains du crime. Toutes les traditions ont été rompues. Comme un vaisseau qui a perdu ses ancres, la France est devenue le jouet des tempêtes et des révolutions ; elle a subi trois invasions, elle a perdu deux provinces. La Révolution, qui sent bien qu'à elle seule incombe la responsabilité d'aussi effroyables malheurs, a compris qu'il lui fallait trouver une excuse. Une fois de plus, elle a payé d'audace : elle a fait le procès à ses victimes, elle a traduit à la barre de l'opinion cette royauté qu'elle avait renversée, ce clergé qu'elle avait proscrit, ces gentilshommes qu'elle avait égorgés, cette France d'autre- ^ fois qu'elle avait noyée dans des flots de sang. De là |, ces violents réquisitoires contre l'ancien régime, ces perpétuels travestissements de l'histoire et de la vérité.

A côté des habiles, je le sais, il y a les naïfs. A côté de ceux qui font la guerre au passé par politique, par

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principes, parce qu'il faut, pour que la Kévolulion ne soil pas criminelle, que la France monarchique ait été coupable, il y a ceux qui y vont de bonne foi et qui n'y entendent pas malice. Eh! mon Dieu! ils méprisent l'ancien régime tout simplement parce que, en ce temps-là, il n'y avait' pas encore de chemins de fer. Ne leur parlez pas de ce siècle ridicule où M'"*' de Sévigné adressait à sa fille les lettres que vous savez, mais où il n'y avait pas de bureaux de télégraphe; où Pascal écrivait ses Pensées, mais où l'on ne connaissait pas le téléphone; où Corneille faisait jouer le Cid et Polyeucte, mais où l'on mettait deux jours pour se rendre de Paris à Rouen ! Depuis que nos gens vont en wagon, ils ont pour leurs aïeux, qui cheminaient bêtement par le coche, le parfait dédain, le mépris superbe de la tortue de la P'ontaine pour ses compagnes restées à terre, tandis qu'elle était voilurée dans l'air par les deux canards :

Miracle! criait-on : venez voir dans les nues

Passer la reine des tortues.

La reine! vraiment oui : je la suis en efTet....

On sait quelle fortune échut à la vaniteuse tortue : Elle tombe, elle crève aux pieds des regardants *.

Tachons de profiter de la leçon et méfions-nous des canards, des journaux qui nous trompent, des historiens qui nous abusent, des pamphlétaires qui nous mentent. Soyons plus modestes et, s'il se peut, moins ignorants. Ne repoussons pas la vérité, lorsqu'elle se présente à nous. Lorsque des écrivains consacrent leur talent et leurs veilles à combattre le men-

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