Un vol. in-12, 2« édition, Firmin Didot et C'% éditeurs
5. Un vol. in-12, Firmin Didot et C'% éditeurs — Couronné par l'Académie des sciences morales et politiques.
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de recherches considérables. L'auteur a mis à contribution des documents sans nombre, mémoires particuliers, livres de raison et pièces de théâtre, archives des villes et de l'État, re.i-istres municipaux et minutes de notaires. C'est merveille do voir avec quel art savant il a su ordonner tous ces matériaux, avec quelle impartialité il les a mis en œuvre. 11 n'y a pas trace, dans son livre, d'esprit de système ni d'esprit de parti. On voit bien qu'il ne s'est pas proposé de plaider une thèse, de faire prévaloir une opinion préconçue. Avec lui, nous n'avons point affaire à un avocat qui veut avant tout faire triompher sa cause; c'est un rapporteur qui expose les faits, simplement, froidement, sans prétendre à forcer la conviction de ceux qui l'écoutent. On sait quel est sur l'esprit des juges l'effet de ces rapports, nets, savants, consciencieux, où les faits parlent seuls, et aussi la logique et le bon sens. Plus sûrement que l'éloquence des plus grands avocats, ils décident du gain d'un procès. J'ose dire qu'auprès de tous ceux qui liront le livre, le rapport de M. Babeau, le procès de l'ancien régime est gagné.
Dans ce livre, tableau précis et animé de la vie bourgeoise aux deux derniers siècles, il passe successivement en revue les marchands, les artistes et les gens de lettres, les médecins et les chirurgiens, les gens de loi, les fonctionnaires et les rentiers. L'habitation, le costume, les repas, la société et les plaisirs, le mariage, l'éducation, le sentiment religieux, la fortune, sont l'objet d'une série de chapitres, que couronne une remarquable esquisse des progrès de la bourgeoisie.
Je n'ai ni le dessein ni le loisir d'analyser en son entier un travail aussi complexe et aussi étendu. Je m'attacherai à un seul point : Quelle était la situation
de la bourgeoisie à la veille de la Révolution? Cette seule question est elle-même trop vaste pour que je puisse la traiter à fond, avec les développements qu'elle comporterait. Je me bornerai à glaner, après M. Babeau, dans le champ où il a fait une si riche moisson, à ramasser au bord du sillon quelques faits, quelques détails qu'il a négligé de recueillir : heureux si je puis ajouter à sa gerbe un petit nombre d'épis.
A la veille de 1789, les bourgeois exerçaient de fait la prépondérance dans l'État et dans la société; en dehors des charges de cour, des gouvernements de province et des grades militaires, ils étaient en possession de toutes les fonctions civiles. L'origine la plus modeste n'empêchait point de parvenir, et souvent très vite, aux emplois les plus élevés et les plus avantageux, ceux de fermiers généraux par exemple, comme on le voit dans l'ouvrage de M. Adrien Delahante : Une Famille de finance au XV IIP siècle i. Dans des Mémoires trop peu connus et qui renferment de bien curieux détails sur la vie bourgeoise sous Louis XVI, François Chéron, membre du Conseil secret de Louis XVI au 10 août, raconte comment son père, fils d'un artisan de village et lui-même, au début, simple journalier dans les forêts, devint, sans intrigue et par les seules ressources de son travail et de son activité, l'un des chefs de l'administration forestière ~. Les charges de grands
i. Deux vol. in-8, Hetzel et C'% éditeurs, 1880. • 2. Mémoires el récits de François Chéron, publiés par F. Hervé- Bazin, 1882.
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maîtres des eaux et forêts, qui étaient considérables el des plus recherchées par la noblesse, avaient souvent pour titulaires des bourgeois, dont quelques-uns étaient partis de rien. Le grand maitre de la généralité de Paris était fils d'un boutonnier. Le grand maitre d'Orléans était fils d'un perruquier. Le grand maitre de Chàlons était fils d'un bijoutier-brocanteur. Le grand maître de Bourgogne était fils d'un appréleur, cardeur de laine au faubourg Saint-Marcoau.
Je relève ces détails dans un mémoire adressé en 176:2 au contrôleur général des finances, M. Berlin, par Caron-Beaumarchais, qui aspirait alors à entrer dans la confrérie des grands maîtres des eaux et forêts. 11 n'y put réussir, mais nous le trouvons, l'année suivante, contrôleur de la maison du roi et lieutenant général des chasses aux bailliage et capitainerie de la Varenne du Louvre. A ce dernier titre, le fils de l'horloger Caron avait sous lui le comte de Kochechouart et le comte de Marcouville, simples lieutenants des chasses.
Le commerce, et en particulier le commerce maritime, avait atteint dans beaucoup de villes un degré de prospérité que ne connaissent plus les négociants de nos jours. Dans les premières années du xviii® siècle, lors de la guerre de la Succession d'Espagne, les armateurs de Saint-Malo font hommage à Louis XIV, pour défendre l'honneur de la France, d'une somme de 3^ millions en or. M. Albert Babeau, qui rappelle ce fait, constate que sous Louis XVI, à Lyon et à Bordeaux, une opulence princière est le lot de beaucoup de négociants. Leur existence est plus somptueuse que celle des plus grands seigneurs. 11 n'a pas parlé de Nantes, dont la richesse rivalisait avec celle de Bordeaux et celle de Lyon, si même elle ne leur était supérieure. Je lui recom-
mande, en vue d'une seconde et sans doute prochaine édition, les Souvenirs de Nantes avant et pendant la Révolution, par M. Francis Lefeuvre. C'étaient de gros personnages que messieurs les armateurs nantais en ce temps-là. Chaque jour, sur le coup de deux heures, on les voyait sortir de leurs hôtels de l'Ile Feydeau, et, appuyés sur leurs hautes cannes à pomme d'or, se diriger vers la Bourse. Coiffés, poudrés, en habits de soie de couleur sombre ou tendre, suivant la saison, en longue veste et culotte également de soie, bas blancs et souUers à larges boucles d'or ou d'argent, ils portaient l'épce au côté, privilège accordé par Louis XIV aux armateurs qui font le commerce d'outre-mer. « Ce qu'il faut admirer le plus, continue M. Lefeuvre, c'est la finesse et l'éclat le leur linge. On avait remarqué que l'eau des sources montagneuses de Saint-Domingue lui donnait une blancheur bien plus grande que celle de nos rivières de France. Quoi de plus simple que de l'y envoyer lessiver, et voire même celui de tout le ménage, quand on a à sa disposition des navires périodiquement en partance ? Jugez de la quantité qu'il en fallait, et si c'était trop pour le loger de toutes ces grosses armoires en acajou massif que possédait alors toute bonne maison ! J'ai connu des familles irrémédiablement ruinées par la Révolution, qui possédaient encore plus de cent paires de draps, débris de leur splendeur passée i. »
Il arrivait quelquefois que le roi accordait aux principaux négociants de ses bonnes villes des lettres de noblesse et le cordon de Saint-Michel; mais ce qui prouve bien de quelle considération était environné
\. Francis Lefeuvre, Souvenirs de Nantes avant et pendant la Révolution. Vincent Forest et Emile Grimaud, éditeurs, 1884.
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le négoce, lorsqu'il était honorable, c'est qu'on voyait souvent ces nouveaux nobles rester dans le commerce. Ainsi fit le père de La Mennais, anobli par Louis XVI sur la demande même des États de iiretagne, réunis à Rennes *. Nicolas Quatremère, grand-père d'Élienne Quatremère, le célèbre orientaliste, était marchand drapier à Paris. Anobli en 1780, en même temps que son frère puiné, Quatremère de TÉpine 2, il tint à ce qu'il fût déclaré, dans les lettres patentes qui lui conféraient la noblesse, que l'aîné de ses fils, Marc- Étienne, pourrait continuer le commerce, sans déroger. Pendant la Révolution, Marc-Étienne, fidèle aux traditions charitables de sa famille, répandit autour de lui de si abondantes aumônes qu'on le soupçonna d'être plus riche qu'il ne l'était réellement. 11 fut traduit devant le tribunal révolutionnaire et condamné à mort pour avoir cherché à humilier le peuple par ses bienfaits. Son exécution eut lieu le 21 janvier 1794, à l'heure même où les membres de la Convention nationale célébraient la fête du Si janvier, sur la place de la Révolution, et chantaient un hymne patriotique au pied de la statue de la Liberté, à deux pas de l'échafaud 3. Cet honnête homme, en qui se personnifiait si bien la vieille bourgeoisie française, avait mérité de mourir le jour anniversaire de la mort du roi de France.
1. Essai biographique sur M. F. de La Mennais, par A. Blaize.
2. Père de Quatremère de Quincy (1755-1849), auteur de Jupiter Olympien, de V Histoire de la vie et des ouvrages de liap/uirl. etc , elc-, secrétaire perpétuel de l'Académie des beaux-arts.