‹ Légendes révolutionnairesChapitre 33 sur 165 · La Vie à la Bastille, p · texte numérisé non relu

La Vie à la Bastille, p

liers se retirent, et les deux portes se referment avec le même bruit des serrures et des verrous. Alors Bury m'invite à me mettre à table et il me sert la soupe. C'était un vendredi : cette soupe en maigre était une purée de fèves blanches, au beurre le plus frais, et un plat de ces mêmes fèves fut le premier que Bury me servit. Je trouvai tout cela très bon. Le plat de morue qu'il m'apporta pour le second service était meilleur encore. La petite pointe d'ail qui Tassaisonnait avait une finesse de saveur et d'odeur qui aurait flatté le goût du plus friand Gascon. Le vin n'était pas excellent, mais il était passable. Point de dessert. Il fallait bien être privé de quelque chose. Au surplus je trouvai qu'on dînait fort bien en prison.

Gomme je me levais de table, et que Bury allait s'y mettre (car il y avait encore à dîner pour lui dans ce qui restait), voilà mes deux geôliers qui rentrent avec des pyramides de nouveaux plats dans les mains, A l'appareil de ce service en beau linge, en belle faïence, cuiller et fourchette d'argent, nous reconnûmes notre méprise, mais nous ne fîmes semblant de rien, et lorsque nos geôliers, ayant déposé tout cela, se furent retirés : (( Monsieur, me dit Bury, vous venez de manger mon dîner, vous trouverez bon qu'à mon tour je mange le vôtre. — Gela est juste, » lui répondis-je, et les murs de ma chambre furent, je crois, bien étonnés d'entendre rire. Ce dîner était gras, en voici le détail : un excellent potage, une tranche de bœuf succulent, une cuisse de chapon bouilli ruisselant de graisse et fondant, un petit plat d'artichauts frits en marinade, un d'épinards, une très belle poire de crassane, du raisin frais, une bouteille de vin vieux de Bourgogne et du meilleur café de moka ; ce fut le dîner de Bury, à l'exception du café et du fruit, qu'il voulut bien me réserver l.

Que ce fût là V ordinaire de la Bastille, même pour les détenus de distinction, je n'en voudrais pas répondre, et je crois bien que l'auteur des Contes moraux était surtout redevable de ces douceurs à l'admiration du gouverneur pour son talent. Nombreux cependant

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