Mémoires de M"'' de Staal, t. II, p
Ils entendaient tout à l'heure les bruits les plus extraordinaires, ils rêvaient de quelque machine terrible, ils se représentaient des scènes de torture et d'horreur. C'était la nuit. Voici le jour. La lumière pénètre à flots à travers les hautes fenêtres de la sombre forteresse. Plus de ténèbres! plus de mystères! plus de terreurs! Nous sommes au-dessus de la cuisine. Ce bruit étrange et sinistre qui nous faisait pâlir tout à l'heure, c'est le bruit du tournebroche.
On n'était pas seulement nourri à la Bastille, — et nous savons maintenant de quelle manière, — on y élait aussi vêtu. Le roi habillait les prisonniers trop pauvres pour se vêtir à leurs frais. Si leurs habits avaient besoin d'être remplacés, ils recevaient, non un uniforme do prison, une grossière et humiliante livrée, mais d(î bons et solides vêtements, faits sur mesure, et dont ils déterminaient eux-mêmes la couleur et la façon. Le détenu ne payait pas, mais c'était lui qui faisait la commande, qui la faisait suivant ses goûts, et si l'on ne s y conformait, il était rare qu'il ne réclamât pas. On trouve, dans les dossiers de la Bastille, des lettres comme celle-ci, écrite par un prisonnier nommé Ilugonnet :
Monsieur le major, les chemises que Ton m'a apportées hier ne sont point celles que j'ai demandées, car il me ressouvient d'avoir écrit fines et avec des manchettes brodées ; celles-ci sont tout au plus bonnes pour un porte-clefs. C'est pourquoi je vou« prie de les renvoyer à M. le commissaire, qu'il les garde, pour moi je n'en veux point i.
1. Archives delà Bastille à la bibliothèque de l'Arsenal. (Funck- Brentano, p. 21.)
Les prisonnières, on le pense bien, se montraient encore plus difficiles ; et pourtant le commissaire chargé du soin des fournitures ne plaignait pas sa peine, non plus que sa femme, comme on le peut voir dans les lettres de M. le commissaire de Rochebrune, conservées à la bibliothèque de l'Arsenal, où elles ne forment pas moins de deux volumes. C'est de là que M. Funck-Brentano a tiré cette jolie anecdote. Une prisonnière, la dame Sauvé, désirait qu'on lui fit une robe de soie blanche, semée de fleurs vertes. M™° de Rochebrune court tous les magasins de Paris. Ses recherches ont été vaines. Elle écrit au major de la Bastille une lettre désespérée. Elle n'a pu trouver chez aucune modiste l'étoffe demandée ; ce qu'elle a découvert s'en rapprochant le plus, c'est une soie blanche 7'ayée de lignes vertes, et si la dame Sauvé veut bien s'en contenter, la modiste viendra lui prendre mesure ^
Même en robe de soie blanche rayée de lignes vertes, même avec des manchettes brodées, on s'ennuie en prison. Pour abréger les longues heures, beaucoup de détenus passaient leur temps à écrire. On lit dans les relations déjà citées de Poultier d'Elmotte : « De Launay me donna du papier, des plumes, des livres.... Je passaisies jours et les nuits à lire, à écrire 2.... »
Une bibliothèque, fondée dans les premières années du xviii^ siècle, et qui s'était successivement accrue par les soins du gouvernement, la générosité de quelques bourgeois de Paris et les dons dé divers détenus, fonctionnait régulièrement sous Louis XVL Les prisonniers pouvaient d'ailleurs faire venir des livres de l'extérieur, en aussi grande quantité qu'ils le désiraient.