‹ Législation primitive considérée dans les derniers temps par les seules lumières de la raison;Chapitre 103 sur 164 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

sociétés politique et religieuse , et tant leur fortune est semblable (i)!

Ces familles vouéesau ministère politiques'éteignaient comme

les autres, el même plus que les autres, parla nature même de leurs fonctions* Il fallait les remplacer. Deux voies se présentaient, le choix arbitraire du prince, ou l'industrie de la famille. Toutes les deux furent en usage en France, et même dès les premiers temps. Louis le Hutin, le premier, ennoblit Raoul, en le faisant, comme on disait, argentier du roi. Jusque-là, la possession du fief avait déterminé ou marqué la nobilité de la personne. Les nobles, ruines par des guerres fréquentes ou par le luxe , toujours excessif dans les temps malheureux , et cause lui-même du malheur des temps, voulaient avoir la faculté de vendre leurs fiefs aux autres citoyens; mais peut-être que, par une inconséquence remarquable , ils n'auraient pas voulu leur transmettre la nobilité personnelle. Le fisc profitait de cette disposition, et soumettait au franefief (2) les nouveaux acquéreurs. Les nobles, alors nombreux , ne sentaient pas assez qu'il était de toute nécessité politique que l'ordre du ministère public eût un moyen régulier, ordinaire et continu de se recruter; que le choix arbitraire du prince ne pouvait être qu'un moyen extraordinaire , dès lors insuffisant , et que la possession du fief était au fond le plus naturel. Aussi la nécessité des choses, plus forte que les volontés humaines, recrutait la noblesse avec les possesseurs de tiefs , égaux devant la loi aux nobles les plus anciens, inégaux dans l'opinion qui accorde aux vieillards une plus grande considération. Lorsque le fief cessa d'ennoblir, l'homme s'ennoblit par l'acquisition d'une charge ; moyen moins utile politiquement que l'acquisition du fief, mais qui offrait une meilleure garantie personnelle, parce que l'homme, qui demandait a être admis dans un corps respectable de magistrature, était soumis, au moins pour la forme, à un examen qui n'appelait pas les talents (parce (pie les talents, sans lesquels une société ne saurait se former, ne sont pas également nécessaires à une société tonte formée) ; mais qui excluait les vices connus, et les irrégularités publiques de conduite.

(1) On peut dire : Plus dt> Dieu, pins do pouvoirs des nations; plus de ministère religieux, plus de ministère politique, plus de fidèles, plus de sujets, et l'Europe ne peut pas cesser d'être chrétienne sans cesser d'être un corps politique

(2) C'était une taxe que payait un citoyen non noble pour acquérir ou posséder un fief.

J'ai dit qu'on ne pouvait faire du choix arbitraire de la part du chef un moyen régulier de promotion des familles au ministère politique, parce que l'élévation des familles, qui, hors les temps et les hommes extraordinaires, doit être lente et successive, comme toutes les opérations de la nature, n'a alors d'autre règle que des caprices, d'autre motif que la faveur, souvent d'autre durée que celle de l'homme, semblable à ces plantes qui fleurissent au matin, et que le soir voit sécher. Ces métamorphoses subites, qui font passer un homme des derniers rangs de la société aux premiers emplois, et par la seule volonté du chef, forment le caractère spécial du despotisme d'un ou de tous. Ainsi en Turquie, la volonté suprême du sultan fait un ministre d'État d'un jardinier, et dans la France de 93, la volonté suprême du peuple, d'un maître à danser faisait un législateur : principe assuré de corruption et de désordre, qui allume toutes les passions , et ne laisse dormir aucun talent ; qui déplace tous les hommes et réalise toutes les chimères , et qui, dans l'homme comme dans la société, met une agitation dévorante que suivent l'abattement et la langueur, à la place du mouvement régulier, principe de la vie de l'homme et de la force de la société.

C'est pour cette raison que, dans les gouvernements réguliers et bien constitués, le pouvoir s'interdit à lui-même la facilité de placer et de déplacer les hommes, sans règle et sans motif, et qu'il suit pour les promotions militaires et civiles un ordre de tableau, d'ancienneté d'âge ou de grades. Cette coutume est extrêmement sage, mais il est sage aussi de pouvoir y déroger lorsque de grands intérêts et des services éminents en amènent la nécessité.

Tous les désordres qui naissent du choix arbitraire de la part du chef, comme moyen unique et régulier d'élévation, se retrouvent dans le choix arbitraire de la part du peuple souverain ; mais ils y sont plus graves, parce que ce souverain luimême se compose d'une multitude de volontés souvent opposées, et qu'il exerce sa souveraineté élisante dans un grand nombre de lieux à la fois. Je ne crains pas d'assurer que les élections populaires, comme moyen régulier et légal de promotion , sont le plus puissant véhicule de corruption publique et privée. Une nation, qui est une réunion de familles indépendantes les unes des autres, mais liées entre elles par les mêmes devoirs religieux et politiques , devient , grâce aux élections ,

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un vaste marché <>ù l'ambition achète ce que L'intrigue vend, où l'homme . tour à tour Ûatteur et insolent , s'humilie et se t'ait rechercher; où L'éloge effronté de soi, la détraction contre les

autres, et souvent la calomnie, la vénalité, la eaptation, etc., sont des voies ordinaires de fortune, toutes choses incompatibles avec L'honneur, la vertu, la religion, l'humanité, et subversives de tout ordre social. C'est là cependant qu'on en est en Angleterre. Les désordres des élections y vont toujours croissant : L'argent, devenu plus commun, Les places plus honorables ou plus lucratives, l'intrigue plus raffinée, y produisent, dans quelques semaines, des violences et des folies inconnues à une nation sauvage (1), et dont la vie la plus longue d'une société civilisée ne doit pas fournir d'exemple.

Telle est cependant la situation où les vices de cette constitution ont mis L'Angleterre, qu'il est impossible qu'elle y rote sans tomber dans la plus grande confusion, ou qu'elle en sorte sans révolution. Puisse-t-elle , éclairée par ses malheurs anciens, et surtout par nos malheurs présents, faire ou préparer avec sagesse cette révolution inévitable, et suivre d'elle-même la nature dans les voies où elle conduit la société : Quô vergiè natura, eu ducenda, dit Hippocrate en parlant des maladies du corps humain ; et cet aphorisme convient également aux maladies du corps social. Mais telle est la condition de la société, ([ne, si elle'peut lutter quelque temps, à force de sagesse dans l'administration , contre les vices de sa constitution, une constitution vicieuse pervertit à la longue l'administration la plus sage; tout s'y corrompt, les hommes et les choses, et il n'y a plus ni assez de raison dans les hommes, ni même assez de consistance dans les choses, pour pouvoir entreprendre, encore moins exécuter une réforme; ces terres trop remuées, devenue* incapables de consistance, tombent de toutes /turfs, dit Bossuet, et ne fout voir que ri' effroyables précipices. Là commence Le terrible drame d'une révolution, dont l'exposition suppose aussi beaucoup d'événements antérieurs , que les passions compliquent, et qu'elles conduisent jusqu'au dénouement. La tragédie finit par le triomphe du bien, mais les personnages principaux ont disparu de la scène, et la catastrophe a été sanglante ; car ce n'est qu'à ce prix que l'ordre se réta-

(1) Il fût êlé curieux de savoir ce qu'un chef de sauvage grave et sensé, transporté a Londres dans le temps des élections, aurait pensé d'un peuple civilisé.

blit dans la société, et sine sanguinis effusione, non fit remissio. Je reviens aux élections. Dans une société naissante, où les emplois publics ne sont que des charges, l'élection peut y appeler le plus digne ; dans une société avancée, où les charges sont des honneurs, l'élection n'appellera en général que le plus riche, le plus redouté, le plus intrigant. Ainsi là où la richesse est une condition nécessaire de l'élection, comme en Angleterre, la société souffre des désordres d'une scandaleuse vénalité ; mais là où le choix, affranchi de toute condition, peut se porter indifféremment sur tous les citoyens, la société a à redouter les métamorphoses subites qui tirent un homme des derniers rangs, et le font passer, sans préparation et sans noviciat, aux premières fonctions du pouvoir. Il se trouve rarement des hommes capables de résister à cette intempérance de fortune, si l'on peut parler ainsi : au moral comme au physique , la tête tourne à une trop grande hauteur , à laquelle on n'a pas accoutumé son cœur et ses yeux ; l'homme ébloui tombe dans une démence réelle, et c'était une véritable aliénation physique et morale, produite par l'ivresse du pouvoir, que les folies atroces ou ridicules de tant de misérables que la révolution avait surpris dans les conditions obscures, et qu'elle avait élevés au faîte du pouvoir (1). Elle était donc sage et conforme à la nature de l'homme et de la société, elle laissait un libre cours à l'industrie, et des chances favorables au mérite ; elle accordait le moins possible aux passions humaines, cette institution connue en France, qui invitait toutes les familles à sortir à leur tour de l'état privé pour arriver à l'état public, qui, faisant passer par degrés la famille, de la charrue ou du comptoir, à la profession des armes ou à celle des affaires, la préparait peu à peu à remplir les plus hauts grades de la magistrature civile ou guerrière, accoutumait ainsi les uns à l'élévation, et disposait les autres à la voir sans trop d'envie ; cette institution qui faisait croître la fortune avec les honneurs et l'émulation avec les moyens, qui donnait aux choses, aux hommes , à la société tout entière une marche progressive , et lui évitait ces secousses irrégulières et brusques qui la rejettent si souvent en arrière ; cette institution qui faisait que l'élévation d'une seule famille se composait de sa propre industrie, de la considération publique , de l'approbation d'un corps , de la sanction du pouvoir. L'homme, qui sème toujours l'ivraie dans

(1) On a remarqué que l'état de cordonnier avait fourni un très-grand nombre de membres des institutions révolutionnaires.

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