‹ Législation primitive considérée dans les derniers temps par les seules lumières de la raison;Chapitre 130 sur 164 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Le ministère public, qui accomplit, ou plutôt qui est luimême l'action légitime et légale du pouvoir dans les fonctions publiques de juger et de combattre, doit être perpétuel, général, uniforme; car s'il y avait interruption de ministère pendant un temps, défaut de ministère dans un lieu, variation de ministère dans l'action, il y aurait désordre dans la société, c'est-àdire cessation de société.

Ainsi Ton peut dire que l'homme public est un homme per-

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pétuel, général, uniforme, et de là vienl dite maxime, que le rqinc meurt pas, reçue autrefois en France, pour L'homme

éminemment public, directeur et conservateur de tout l'ordre social.

Il faut donc une éducation perpétuelle, universelle, uniforme, et par conséquent un instituteur perpétuel, universel, uniforme; il faut donc un corps, car hors d'un corps, il ne peut y avoir ni perpétuité, ni généralité, ni uniformité.

Ce corps, car il n'en faut qu'un, chargé de l'éducation publique, ne peut pas être un corps purement séculier; car où serait le lien qui en assurerait la perpétuité, et par conséquent l'uniformité? Serait-ce l'intérêt personnel? Mais des séculiers auront ou pourront avoir une famille. Ils appartiendront donc à leur famille plus qu'à L'État, à leurs enfants plus qu'aux enfants m.!i b, à leur intérêt personnel plus qu'à l'intérêt public; car l'amour de soi, dont on veut faire le lien universel des hommes, esl et sera toujours le mortel ennemi de l'amour des au- . Nous avons vu en France, dès le commencement de la révolution, les autorités, même les moins religieuses, persuadées que les seuls motifs humains sont insuffisants pour former un seul corps de plusieurs individus, au point qu'elles exigeaient sans cesse des serments pour garantie de la fidélité des citoyens. Or, le serment n'est qu'une vaine formule, s'il n'est pas fait à la Divinité que les hommes appellent à leurs engagements, pour en assurer par sa présence la stabilité; et loin de s'offrir les uns aux autres leur intérêt personnel, comme une garantie suffisante de la solidité de leurs promesses, ils n'accordent uneconliance réciproque qu'en leur foi mutuelle en celui qui a mis la perfection de l'homme dans le renoncement à l'intérêt personnel, et qui lui a dit : Renonce-toi toi-même.

Si les instituteurs publics sont célibataires, quoique séculiers, ils ne pourront faire corps entre eux; leur agrégation fortuite ne sera qu'une succession continuelle d'individus, entrés pour viuv, et sortis pour s'établir; et quel père de famille osera confier Béa enfants à des célibataires dont une discipline religieuse ne garantira pas les mœurs? S'ils sont mariés, comment L'État pourrait-il assurer à des hommes chargés d'une famille, animés

d'une juste ambition de fortune, et plus capables que d'autres de s'y livrer avec succès, un établissement qui puisse les détourner d'une spéculation plus lucrative? Si, par des vues d'économie, on les reunit SOUS le môme toit avec leurs femmes et leurs

enfants, la concorde est impossible; si on leur permet de vivre séparément, les frais sont incalculables. Des hommes instruits ne voudront pas soumettre leur esprit à des règlements devenus routiniers, à des méthodes d'enseignement qui leur paraîtront défectueuses ; des hommes avides et accablés de besoins voudront s'enrichir, des pères de famille oublieront les soins publics pour les affections domestiques. L'État peut être assuré de ne conserver dans les établissements d'éducation que les hommes qui ne seront propres à aucune autre profession, de mauvais sujets; et l'on peut se convaincre aisément que les instruments les plus actifs de nos désordres ont été, à Paris, cette classe d'instituteurs laïques attachés aux collèges , qui , dans leurs idées classiques, ont vu le forwn de Rome à l'assemblée de leurs sections, et se sont crus des orateurs chargés des destinées de la république, lorsqu'ils n'étaient que des brouillons bouffis d'orgueil, et impatients de sortir de leur état. Il faut donc un corps qui ne puisse se dissoudre, un corps où des hommes fassent, à une règle commune , le sacrifice de leurs opinions personnelles; aune richesse commune, le sacrifice de leurs cupidités personnelles; à la famille commune de l'État, le sacrifice de leurs familles personnelles : mais quelle autre force que celle de la religion s quels autres engagements que ceux qu'elle consacre, peuvent lier des hommes à des devoirs aussi austères, et leur commander des sacrifices aussi pénibles?

Les philosophes pourraient-ils trouver extraordinaire que l'État confiât l'éducation publique à des corps de célibataires, lorsque tout homme sensé, pour faire donner à ses enfants l'éducation privée, préfère un instituteur libre de soins domestiques?

Il faut donc un corps religieux, un corps réuni par des vœux ; car il ne peut pas plus exister des corps sans vœux, que des sociétés sans religion.

Rien n'est plus conforme à la nature de l'homme public que les vœux par lesquels, renonçant à lui-même, il se consacre tout entier au service des autres : son esprit par le vœu d'obéissance, son cœur par le vœu de pauvreté, ses sens par le vœu de célibat ; ce qui ne veut dire autre chose que renoncer à la société domestique pour servir la société publique, et à soi, pour l'utilité des autres.

Et comment, après tout, l'homme ne pourrait-il pas se dé-

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vouer librement au service de ses semblables, en obligeant son esprit à se soumettre, el son corps a s'abstenir, lorsque la loi l'emploie malgré lui dans la profession militaire, et qu'elle le soumet à l'obéissance la plus passive, aux privations les plus dures, à la perte de ses membres, el même à la mort? Si des formes différentes en imposent a l'imagination, le principe ou l'engagement n'est-il pas le même, et le soldat ne t'ait-il pas un viiii d'obéissance plus ponctuelle, et même de pauvreté plus < litière que le religieux, puisqu'il a au fond moins à dépenser par jour qu'un cénobite de Tordre le plus austère, et qu'il ne lui est pas plus possible qu'à un reclus d'exercer de profession lucrative? Ne fait-il pas le vœu de célibat, puisque la plupart des gouvernements lui interdisent la liberté indéfinie du mariage, et que son état même ne le lui permet pas? Que manque-t-il à ces vœux pour les rendre en tout semblables à ceux des religieux, même dans leur perpétuité, et ne sont-ils pas aussi pour la vie, puisqu'ils conduisent le plus grand nombre à la mort, et à une mort violente et prématurée? La liberté serait-elle plus blessée d'un dévouement volontaire que d'un engagement forcé, et serait-il moins noble et moins utile d'élever le citoyen que de défendre le territoire? Dira-t-on que la profession de soldat n'est pas naturelle? à qui? à l'homme? C'est dans le métier des armes (pie se développent les plus grandes qualités de l'esprit et du cœur. A la société? 11 n'y a pas assurément de profession plus naturelle a la société que celle qui la détend. C'est pour comprimer dans tous la passion de se battre sans raison, que l'État a fait à quelques-uns un devoir de combattre sans passion, et il y aurait bien plus de guerres, s'il n'y avait pas de guerriers. «La politique et la guerre, dit quelque part Voltaire, sont mal- » heureusement lesprofessionsles plus naturelles aux hommes.» La vraie nature de l'homme est la société, et le célibat, utile eu nécessaire à la société, est par cela seul dans la nature de l'homme. Les célibataires religieux, en élevant la jeunesse dans les principes de respect pour les mœurs et pour lès lois, perpétuent les familles et t'ont fleurir l'État; les célibataires militaires, eu détendant l'Etat, empêchent les désordres intérieurs, et même les invasions étrangères qui ruinent et dévastent les familier Ce célibat social donne des entants à l'État, puisqu'il

conserve les familles ; mais le célibat véritablement stérile et

nuisible à la population, est le célibat de débauche, d'egoïsme,

d indépendance, le célibat philosophique, et sans aucun motif social, qui corrompt l'homme, empêche la famille et dissout l'État.

Il faut donc un corps, un corps religieux, chargé, dans toute l'étendue de l'État, de Fédiication commune des enfants qui se destinent aux fonctions publiques.

Il faut un corps, parce qu'il faut dans l'éducation publique, perpétuité, généralité, uniformité; même vêtement, même nourriture, même instruction, même distribution dans les heures de l'étude et du repos, mêmes maîtres, mêmes livres, mêmes exercices, uniformité en tout et pour tout, dans tous les temps et dans tous les lieux. Une fois l'organisation faite par les hommes, éprouvée par le temps, corrigée par l'expérience, le ministre de l'éducation publique n'aura pas d'ordonnance à faire; ses fonctions se borneront à empêcher que personne n'en fasse, à prévenir toutes les innovations, même les plus indifférentes en apparence, qui pourraient se glisser dans des établissements nombreux et éloignés les uns des autres.

Le conseiller d'État, qui fit, en l'an ix, le rapport au conseil, du projet d'éducation publique (1), convint des avantages d'une corporation ; il les développa et les considéra même sous d'autres aspects, mais il fit à ces institutions des reproches, qui sont les mêmes que ceux dont on se sert généralement pour les combattre, et que, pour cette raison, il est nécessaire de discuter ici avec quelque étendue.

« Si les corporations, dit le rapporteur, possédaient l'art de » transmettre les connaissances acquises, rarement elles s'éle- » vaient au mérite de l'invention. » Mais outre qu'on pourrait citer d'heureuses découvertes en géométrie, d'ingénieuses inventions en mécanique, des développements en morale, marqués au coin du génie, et sortis du recueillement des cloîtres, témoins des découvertes physiques et morales de Schivarts, de Kircher, de Sébastien, de Castel, de Bourdaloue , de M aiebranche, et de tant d'autres, des maîtres qui n'inventent pas, forment des élèves qui inventent, parce que c'est la méthode d'enseignement, bien plus que le génie du maître, qui développe dans l'élève l'esprit d'invention. Certainement les maîtres de nos plus grands inventeurs, des Pascal, des Descartes, des Malherbe, des Corneille, des Molière, des La Fontaine, des La Bruyère, des Bossuet, étaient fort inférieurs à leurs élè-

(1) Rapport sur l'instruction publique, fait au conseil d'État par M. Ghapta

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vcs. A-t-on plus el mieux inventé en France, depuis que

l'éducation û'esl plus confiée à (1rs corps? D'ailleurs il n'est pas question, dans l'éducation publique, de tonner des artistes, et tes corporations religieuses ne s'en occupaient pas, mais de former des hommes publics, des hommes qui connaissent des lois, et qui pratiquent des devoirs; et malheur au peuple chez lequel on invente sur les lois et sur les devoirs !

« Les corporations conservent, mais elles ne perfectionnent, » ni n'inventent. » L'auteur du rapport t'ait en deux mots le plus bel éloge qu'on puisse faire de l'utilité des corporations : elles conservent , parce qu'elles sont faites pour conserver; mais elles n'inventent pas, parce qu'on ne peut pas supposer un corps d'inventeurs, et qu'on n'invente pas en corps. Nous avons vu en France, depuis dix ans, des corps qui ont inventé, et dous gémirons longtemps de leurs inventions. Tous perfectionnent ce qu'un seul invente, si toutefois l'on peut dire que l'homme invente, puisqu'il ne fait jamais que développer des conséquences des vérités déjà connues, à mesure que les progrès de la société, qui toujours devance l'homme, exigent et indiquent de nouveaux développements. La vérité est toujours ancienne, et rien ne commence dans le monde, que l'erreur.

« Le second vice qu'on peut reprocher aux corporations, » c'est celui d'enseigner comme vérités, des opinions consa- » crées par une longue tradition dans l'école. »

Aujourd'hui une opinion est vraie, parce qu'elle est nouvelle; jadis elle ('tait vraie;, parce qu'elle était ancienne, et à tout prendre, la présomption de vérité, comme la présomption di justice . est en faveur de l'ancienneté de possession. Ce respect même superstitieux des corps pour les anciennes opinions, qui rend plus dillicilc l'introduction des opinions nouvelles, est cette quarantaine rigoureuse qu'on fait subir aux marchandises qui viennent d'un pays suspect, et telle est la force nécessaire de la vérité, que toute opinion qui, à la longue, m- triomphe pas de la résistance des hommes, ou qui succombe, malgr*- leur protection, estime erreur. Ainsi il est aisé de juger que l.i législation sévère du christianisme l'emportera, malgré les hommes , sur la législation faible de la philosophie moderne.

«Un troisième vice, et peut-être le plus grand de tous,

>) est celui de commander despotiquement la croyance des » élèves dans les sciences comme dans la morale, de ne jamais » proposer le doute, qui seul excite et développe les facultés » de l'entendement... Ainsi, au lieu de laisser à l'entendement » humain cette extension de liberté qui le porte sans cesse » vers le perfectionnement, et le rend capable des plus grands » efforts, les instituteurs éloignaient avec soin, ou condamnaient » avec humeur les élans de l'imagination, les inquiétudes du » génie, qui cherchent l'appui des vérités jusque dans le vague » des préjugés et des erreurs. » Tous ces reproches rentrent au fond les uns dans les autres , et se réjduisent tous à refuser aux corps le génie de l'invention , et à leur faire un crime de défendre ce qui est ancien contre ce qui est nouveau.

Mais on n'envoie pas un enfant dans un collège pour douter, on l'y envoie pour savoir, et l'on peut s'en reposer sur les passions, du soin de nous mettre des cloutes dans l'esprit; l'auteur du rapport le dira tout à l'heure. Jamais aucun corps n'a commandé la croyance dans les sciences exactes sans en exposer les principes, ni dans la morale sans en donner les motifs. Et certes , si les sciences admettent le doute de l'incertitude , la morale , règle nécessaire de nos devoirs , ne permet que le doute de la discussion, et la société est entre l'être et le néant, tant que la morale est entre le oui ou le non. On a joui , dans la révolution, d'une plus grande extension de liberté , et loin de comprimer les élans de l'imagination et les inquiétudes du génie, on a lâché la bride à tous les écarts, à toutes les extravagances de l'esprit humain. Qu'en est-il résulté de grand, d'utile et même d'ingénieux? Le perfectionnement de quelques méthodes , quelques nomenclatures faites avec plus d'art et d'ordre, ou quelque mécanique qui n'est nulle part usuelle, pas même chez son inventeur ; mais que d'erreurs en morale, que d'absurdités en législation, que de fautes en politique, que de sottises en littérature, que d'imposture en histoire , que d'obscénités dans les arts d'imitation , quelle dégénération même dans la langue ! Et combien nous devons être humiliés que tant d'essor permis à l'imagination et au génie, tant d'extension donnée à la liberté de tout penser et de tout dire, n'ait pas produit, même dans l'art dramatique, dans cet art dont on a voulu faire le palladium de la morale , le supplément des lois, et le premier moyen d'instruction publique, un ouvrage, un seul ouvrage à peine qui puisse

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.survivre aux circonstances qui l'ont fait naître, et aux prôneurs qui l'ont vante !

» Cependant, continue le rapport, le mécanisme de rinstruc-

» tiou était si bien organisé dans les écoles, qu'on y contracta tait l'habitude du travail, et que le vrai talent en sortait s impatient de se porter à l'étude des vérités.., Et l'on peut » poser connue base fondamentale, que, dans les temps qui ont » précédé la révolution , la nature de l'instruction publique » exigeait quelques réformes; mais on ne peut pas nier que la » méthode ne fût admirable... » Saisissons cet aveu , et disons qu'il faut un corps pour l'enseignement public : le passage que je viens de citer décide la question.

Mais comment former un corps en France?... 11 faut vouloir, car vouloir est en tout ce qu'il y a de plus difficile; et le gouvernement, ainsi que l'homme , prend souvent ses désirs pour i\r> volontés. Ce n'est pas que les gouvernements n'aient souvent des volontés, mais c'est toujours du côté où ils éprouvent le moins de résistance, et c'est ce qui fait que tous les gouvernements d'Europe font à grands frais tant de choses faciles, et qu'ils entreprendraient plus volontiers de détourner le cours d'un lleuve que de réformer les mœurs d'un village.

Les commencements de tout corps qu'on pourrait former en France seraient imparfaits comme tous les commencements ; mais les corps ont bientôt perfectionné les hommes et les choses.

Une fois le corps formé, c'est au gouvernement à empêcher qu'il ne dégénère, et il est sur d'en maintenir la discipline, tant qu'il ne s'immiscera point dans son régime intérieur. Ce corps chargé de l'éducation publique, et parfaitement institué pour remplir cette destination, existait dans toute l'Europe, et ion combinée pour le vaste système de destruction qui a fait de la France un monceau dernines, aété le premier acte de celte sanglante tragédie où nous avons vu tant de catastrophes, <t dent l'Europe attend le dénouement.

La religion chrétienne règle les Etats, les États règlent les corps, les corps règlent les familles, la famille règle l'individu : tout tend a faire corps dans le monde social; c'est la force d'adhérence du monde physique, et l'on peut dire qu'il n'y a

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