sur l'état actuel
Enfin l'Anglais a vu dans la paix l'arrivée de ses flottes, l'activité de ses fabriques, la circulation de ses capitaux. Le Français y a vu, ou a dû y voir la cessation des troubles, le rapprochement des cœurs, et le retour aux sentiments de bonté, de bienveillance, disons mieux, de charité universelle, charitas generis humani, auxquels la prospérité dispose toujours les âmes élevées et les cœurs généreux. Ils ne seraient pas dignes d'être Français, ceux qui auraient reçu la paix avec d'autres dispositions.
Mais après avoir observé l'effet de la nouvelle de la paix sur les sentiments des deux peuples, il est plus important et plus conforme à l'esprit de ces réflexions, de considérer l'effet de la paix en elle-même sur les intérêts des deux nations.
Le but constant de l'Angleterre, depuis Philippe le Bel, fut d'empêcher la réunion des Pays-Bas à la France. Dans la guerre pour la succession d'Espagne, elle aima mieux voir un prince français régner à Madrid, qu'un intendant français administrer à Bruxelles. Depuis que le riche héritage de la maison de Bourgogne avait passé aux mains de la maison d'Autriche, l'Angleterre avait tout fait pour maintenir l'Autriche en possession de ces belles provinces, à l'exclusion de toute autre puissance. Elle y trouvait deux grands avantages : l'un, que le monarque autrichien, assez fort pour les défendre contre la France, avait ses autres États trop reculés de la mer pour devenir jamais lui-même puissance maritime ou commerçante ; l'autre, qu'en cas de rupture avec le cabinet de Versailles, elle pouvait compter sur une diversion puissante de la part de l'Autriche, à laquelle elle donnait la main par ses ports des Pays-Bas, et faisait passer avec facilité des troupes et des subsides. Mais l'empereur, toujours attaqué dans les Pays-Bas, et toujours avec succès, ne pouvait lever des hommes ni de l'argent dans le pays de l'Europe le plus riche et le plus populeux. Sous cette domination lointaine, le commerce lui-même ne pouvait se livrer à son activité naturelle dans les provinces qui en ont été le berceau. Le souverain des Pays-Bas cherchait donc, depuis 1756, époque d'un grand changement dans le système politique de la France et de l'Autriche, à échanger avec avantage ces possessions ruineuses ; car l'acquisition de la Pologne et la révolte des Pays-Bas avaient démontré au cabinet de Vienne, que pour défendre un État, la contiguïté des parties vaut encore mieux que leur étendue. Aussi reçut-il avec empressement l'ouver-
de l'europe. 129
ture qui lui fut faite d'échanger les Pays-Bas contre les Etats vénitiens. 11 esl même permis de penser que l'intention qu'annonça la Russie, lorsqu'elle vint au secours de l'Autriche,
de rendre Venise à son ancien gouvernement, fut la cause secrète des désastres qu'elle éprouva dans cette campagne. L'Autriche craignil des victoires qui lui auraient enlevé sa nouvelle conquête, bien plus que des revers qui la lui conservaient.
L'acquisition que la France a faite des provinces belgiqucs, ancienne mouvance féodale de la couronne, est consolidée par le traité de paix. La France, sans doute, ne permettra pas que l'industrie de ses nouveaux sujets soit assujettie aux entraves qui en empêchaient l'essor. Mais il serait possible que, sans déroger à sa dignité, elle permît, pour un temps, des modifications nécessaires pour opérer lentement et sans secousse le déplacement des rapports commerciaux, dont le centre était à Amsterdam, à Hambourg, à Londres même, et dont Anvers, Ostende et d'autres villes, au nom de leur position naturelle, réclameront aujourd'hui leur part. Les Belges sont un des meilleurs peuples de l'Europe, sincères amis de la religion, même lorsqu'il s'y mêle des pratiques minutieuses, affectionnés à leur souverain, même quand ils lui résistent. Le gouvernement français y consolidera sa domination, en y envoyant des agents qui respectent sincèrement tout ce qui est respectable dans son principe ou dans ses effets, et il préférera les vertus un peu turbulentes des Belges aux vices léthargiques de leurs voisins.
L'Angleterre a obtenu Ceylan et la Trinité : l'une importante pour son commerce de l'Inde, l'autre pour celui qu'elle fait avec l'Amérique espagnole. Le système de la France devient plus continental, celui de l'Angleterre plus colonial et plus maritime; différence fondée sur la nature même de leur position, Il faut, avant de considérer l'Angleterre dans ses nouveaux rapports, savoir s'il ne sera rien innové pour la possession du pays de Hanovre, qui lui donne des relations avec l'Allemagne, mais qui est moins utile à sa politique, depuis que la maison d'Autriche, éloignée de nous, se meut en quelque sorte dans un autre orbite . et moins précieux à ses maîtres depuis l'extinction de la maison des Stuarts. Lu événement important pour l'Angleterre est l'accession de l'Irlande, qu'elle doit à sa rivale. Des trois états populaires (car partout où plusieurs font
430 sur l'état actuel
la loi, il y a un principe de popularisme), la couronne en a déjà anéanti deux ; le parlement impérial en est plus nombreux, mais aussi l'influence de la couronne est plus grande, et l'administration a plus de force, parce que la constitution a plus d'unité.
La Hollande était tombée depuis longtemps dans la faiblesse inévitable à tout Etat qui n'est que commerçant. Incapable de défendre les richesses qu'elle avait accumulées, elle était entre les grandes puissances continentales comme un riche bourgeois au milieu de grands seigneurs ruinés. Après les pertes qu'elle a faites pendant la guerre et à la paix, il est plus aisé de déclarer son indépendance que de la garantir. « Tout peuple, » dit Jean-Jacques, qui, par sa position, n'a que l'alternative » entre le commerce et la guerre, est faible en lui-même ; il » dépend des hommes, il dépend des événements, et il ne peut » se conserver libre qu'à force de petitesse ou de grandeur. » On ignore encore quelle sera pour la Hollande la constitution de cette année ; mais ses malheurs seraient sans remède, si des formes démocratiques y entretenaient les divisions et les haines que les événements récents y ont allumées. Au reste, à quelque forme de gouvernement qu'elle obéisse, elle sera toujours le théâtre où lutteront de grands intérêts, et ce qu'elle peut faire de plus sage est de décider une fois ses affections.