DE CAMPO-FORMIO
ET DE LEUR RAPPORT AVEC LE SYSTÈME POLITIQUE DES PUISSANCES EUROPÉENNES, ET PARTICULIÈREMENT DE LA FRANCE.
« Un État ne cesse d'être agité, jusqu'à ce que » l'invincible nature ait repris son empire. » Contrat social.
Tout corps social que sa constitution et des raisons prises dans la nature des choses (1) appellent à l'existence passe, ainsi que le corps humain, par un état d'enfance et d'accroissement pour arriver à l'état de conservation et de virilité. Son système de conduite politique doit être relatif à chacun de ces états de sa vie sociale, comme dans l'homme le régime doit être relatif aux différents âges de sa vie physique.
Cette tendance à s'étendre est commune, il est vrai, à toutes les sociétés; mais, dans la collision universelle qui en résulte, les peuples institués par l'homme disparaissent; les nations constituées par la nature, je veux dire celles qui obéissent aux lois naturelles des sociétés, se maintiennent, et les États grandissent jusqu'à ce qu'ils soient parvenus à un point d'étendue et de population qui leur donne assez de force propre et intrinsèque pour avoir en eux-mêmes le principe de leur conservation, quand une administration ferme et éclairée sait en développer les moyens.
Aujourd'hui que les connaissances militaires sont également répandues chez les nations civilisées, et que la manière de faire la guerre est uniforme, une nation trouve un terme à ses progrès dans les progrès des nations voisines; quelques-unes même ont, à leur extension, des limites fixées par la nature; mers, fleuves, montagnes, langues même, limites que l'am-
(1) Je sais combien on abuse de ce mot nature, dont on fait un être, comme les anciens en faisaient un de leur fatum. La nature est l'ensemble des rapports et des lois des êtres, et elle suppose un auteur, comme loi suppose un législateur.
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Itition de leurs chefs dépasse quelquefois , mais au delà desquelles elles ne font jamais d'établissement durable.
Il faut bien se garder de chercher ici une précision mathématique, et de demander, par exemple, où est la limite juste de T Autriche et de la Prusse ; car, outre que cette précision n'est pas applicable aux vérités sociales comme aux vérités géométriques, Û suffit, pour établir le proposition que j'avance, que les grandes conquêtes soient désormais impossibles, et que les grands Etats se balancent réciproquement jusqu'à ce qu'ils soient parvenus à un certain degré d'étendue, comme les gouvernements s'agitent jusqu'à ce qu'ils soient parvenus à un certain état de constitution, sans que les hommes puissent fixer davantage le lieu où s'arrêteront les progrès que le temps mi x(. fi\rra la constitution. Or ce balancement réciproque de force entre les Etats chrétiens, qui a commencé en Europe à Charlemagne, est surtout sensible depuis Charles-Quint. H peut arriver encore qu'un Etat compense ce qui lui manque en
♦ 'tendue pour balancer la force d'un Etat voisin, avec d'autres avantages naturels ou acquis. C'est ici la différence de l'état ancien du monde à l'état moderne. Rome agissait contre tous les peuples; mais les autres peuples, trop inférieurs en connaissances, ne réagissaient pas contre elle, ou ne réagirent que lorsque son action fut épuisée; et, comme leur résistance était purement passive, elle fut toujours surmontée, au lieu <|iie les nations chrétiennes modernes, semblables en lumières et en civilisation, agissent et réagissent les unes contre les autres avec des forces qui tendent à devenir égales.
Une nation parvenue antenne marqué à ses progrès s'y fixe, surtout Lorsqu'il est déterminé par des limites naturelles;
• Ile est, pour ainsi dire, an repos; elle cesse d'être dangereuse BOUT les autres nations, parce qu'elle cesse d'être inquiète; «•Ile n'a pins a attaquer, parce qu'elle n'a plus à acquérir; et, si elle est enr<»re exercée par la guerre on agitée par des dissensions intestines, effet inévitable des passions humaines, elle n'a plus a craindre d'être effacée, par la complète, dn rang des Dations, a moins qu'elle ne recelé, comme la Pologne, dans des vices de constitution un principe d anéantissement.
Ainsi I.' nation espagnole, obéissant à nu principe naturel d'expansion, a formé sa société de l'agrégation de plusieurs royaumes; la Grande-Bretagne, de l'accession de trois pays; la
France, de la réunion de plusieurs souverainetés féodales ; F Allemagne et FItalie tendent à réunir, la première plutôt que la seconde, en un ou plusieurs grands corps leurs membres morcelés; et le Portugal, quand il perdra ses colonies, rentrera dans l'Espagne, comme la Navarre, détachée de la France et de FEspagne, s'est rejointe à Fune et à Fautre; comme la Hollande, séparée de la Gaule et de la Germanie, se partagera tôt ou tard entre toutes les deux.
Entre les nations chrétiennes qui sont séparées des autres par des limites naturelles et des langues particulières, il faut distinguer la France, l'Espagne, l'Italie, qui peut-être seraient en Europe, aujourd'hui que les nations qui l'habitent ont fait de l'art de la guerre le plus savant des arts, comme une citadelle où la civilisation se retrancherait entre les mers et les montagnes, si jamais elle était menacée par un débordement de Tartares ; et qui sait si la France en particulier, depuis si longtemps le modèle des autres nations, fixée par la disposition des lieux à une quantité déterminée de force territoriale, n'est pas en Europe, pour ainsi dire, comme une mesure publique et commune, sur laquelle, pour l'équilibre général de l'Europe et le repos du monde, doit se régler insensiblement la force territoriale des plus grands États.
J^a distinction des sociétés par nations, et des nations par la démarcation des territoires et la différence des langues, terme où s'arrêtent les grandes conquêtes et les grandes révolutions, entre dans les vues du pouvoir suprême, conservateur du genre humain ; car, outre que les progrès de l'homme social sont généralement en raison delà force des États, et que tout s'agrandit dans les grandes sociétés, plus les États sont puissants, moins dans leurs guerres il y a d'opposition entre les hommes, et plus ils respectent les droits des gens et de l'humanité. La guerre entre grandes puissances est un exercice nécessaire à leurs forces; elle est, entre de petits États, un duel à outrance entre des passions : là elle se fait à force d'art, ici à force d'hommes. Les Français et les Russes s'aiment réciproquement, même en se faisant la guerre; les Florentins et les Pisans, les Vénitiens et les Génois, se haïssent même en pleine paix, et la guerre, qui est aujourd'hui un accident entre grandes nations, était l'état habituel de la société dans ces temps déplorables où toute cité était une république et toute contrée un royaume.
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Au. uni' leeiété en Burope uCtait douée d'une plus grande forée d'expansion que la France, parée qu'aucune n'avait, dans des lois plus naturelles, des principes de vie plus forts, ni dans, si position géographique «les limites plus fixes.
La France, née dans la Belgique et sur les bords du Rhin, avait rapidement Occupé tout le pays où elle devait s'établir, connue un habile ingénieur embrasse d'un coup d'œil tout le terrain qu'il veut détendre. Mais, dans cette société naissante et peu accoutumée à tant d'étendu*)* la loi naturelle de la sucmu indivisible ne s'était pas développée aussitôt que la loi de la suc< action masculine. La France tut donc partagée en plusieurs Ftats; et même ces belles provinces septentrionales, quj axaient été le berceau de son enfance, et d'où, comme un géant, elle avait commencé sa course, furent postérieurement portées en dot dans la maison d'Autriche, et passèrent à la brandie allemande, qui voulut même les incorporer à l'empire germanique.
Il fallut réunir au tronc ces rameaux séparés, et la France a\,inca lentement et progressivement du midi au nord, comme elle avait, à l'origine de l'établissement, couru du nord au midi; en suite qu'elle a fini par la Belgique où elle avait pris naissance, et qu'après une révolution de quatorze siècles le terme de la course a été le point de départ.
Fouis XIV , que les étrangers accusèrent d'aspirer à la monarchie universelle , plutôt, dit Montesquieu, sur leurs ri/iintrs (jur sur Irnis /rusons, voalut, ce semble, poser luimême une borne à l'accroissement ultérieur de la France par la triple enceinte de places fortes dont il Fentoura du côté du Klùu; mais la disposition à s'étendre au nord, naturelle à la France, a renverse cette barrière artificielle, ou même s'en est servie comme d'un poinl d'appui pour s'élancer en avant, et l'on dirait que la France n'est tombée dans cet accès de délire, «pion peut appalef Mirhumain, que pour y puiser cette force prodigieuse devant qui f'tmfosn l'èsi tu. et consommer en peu d'années l'ouvrage de m agrandissement.
Ç'eal la que non -n sommes : la lieuv révolutionnaire s'est calmée quand cl!- n'a plus eu d objet, et aux pouvoirs populaires qui detriu-ent a succède 1. pouvoir un qui rétablit ou qui conseiA. , quand <>n sait en connaître la force et s'en servir avec sagesse.
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Après ce court exposé , examinons quel était avant la révolution , et quel doit être depuis la révolution , le système politique de la France, et cherchons - en la raison dans la nature des choses, et non dans les dispositions variables et passagères des hommes.
La nation française, depuis son établissement dans les Gaules, s'agitait pour s'étendre d'un côté jusqu'aux Alpes, de l'autre jusqu'à l'Océan, au r;;idi jusqu'à la mer Méditerranée et aux Pyrénées, au nord jusqu'au Rhin, borne ancienne des Gaules et de la Germanie; borne naturelle, puisqu'elle embrasse la Gaule entière (et même la Suisse , toujours partie des Gaules, sous une forme ou sous une autre) , en s'appuyant d'une extrémité à la partie la plus inaccessible des Alpes , et de l'autre à l'Océan , et que dans ce long cours elle reçoit d'un côté toutes les rivières de la partie adjacente des Gaules , et de l'autre toutes celles de la partie adjacente de la Germanie.
Ce n'était pas une vaine ambition dans ses chefs qui donnait à la France cette tendance à s'accroître ; la nature même lui en faisait une loi, comme elle fait à tout être une loi d'acquérir la plus grande force possible d'être, parce que la France ainsi limitée se trouvait au plus haut point de la force défensive ou conservatrice d'un Etat , celui où il a le plus de population disponible avec le moins de frontières attaquables.
Depuis que la France touchait aux Alpes, aux Pyrénées, aux deux mers, elle avait dû diriger tous ses efforts vers la conquête ou l'incorporation des provinces situées au nord et sur le Rhin, et ses acquisitions sous ses deux derniers rois , Louis XIV et Louis XV, l'Alsace, la Flandre, la Franche-Comté, la Lorraine, lui en avaient préparé les voies et facilité les moyens.
La limite du Rhin n'est pas indifférente à la défense de la France du côté de l'Allemagne, non que le passage d'un fleuve présente à la tactique moderne des difficultés insurmontables, mais parce qu'un fleuve, qui borde une ligne de défense dans toute sa longueur, donne de grandes facilites pour en faire parcourir aux troupes les différentes parties , et aussi parce que l'inclinaison des rivières du nord et du nord-est de la France, qui toutes se rendent au Rhin, favorise le transport des hommes et des choses sur les points attaqués, en même temps que cette disposition des eaux ajoute aux difficultés d'une invasion de la
I i m Cl LUI m C \ MPO-FORMIO.
pari de T ennemi j obligé, pour pénétrer dans les terres, d'en remonter le cours (1).
Ce! accroissement naturel de la France était prévu depuis longtemps par de bons esprits, môme en Allemagne, et Leibnit/ écrivait, il y a un siècle, à Ludolphe : «Je crains que la i France, réduisant bous sa domination tout le Rhin, nere- » tranche d'un seul coup la moitié du collège des électeurs, et i que, tes fondements de l'empire étant détruits, le corps luii même ne tombe en ruine. »
Peut-être aussi était-il nécessaire, pour le maintien de la balance de l'Europe, que la société la plus forte par les avantages de sa position, par la juste proportion de ses parties et leur parfaite correspondance, achevât de se constituer au Midi,
a l'instant que la société la plus puissante par l'étendue de ses États, forte à la fois de sa civilisation récente et de son ancienne barbarie, je veux dire la llussie, commençait à s'ébranler du Nord, et à peser sur l'Europe.
La France, depuis trois siècles, ne pouvait donc plus s'accroître qu'aux dépens des Etats de l'Empire, et des pays héréditaires de la maison d'Autriche.
La France était doue, par La nature même des choses, en état permanent, nécessaire même, d'opposition avec l'Empire et 1" Autriche, unique raison des longues et sanglantes rivalités des d< u\ maisons, que tant d'écrivains , échos les uns des autres, ont attribuées a la jalousie personnelle et passagère de François |" et de Charles-Quint; motif frivole assurément, et sans aucune proportion avec son effet. D'ailleurs, la politique de François I" était >i peu la politique de la Fiance, que François I" voulait se faire empereur et s'établir en Italie, lorsque le système naturel de la France voulait qu'il ne fût roi que de la France, et qu'il ne B'étendlt que vers l'Allemagne.
< lette discordance , plus commune autrefois qu'aujourd'hui, entre le système politique des cabinets et le système des sociétés, c'est-à-dire entre le système de l'homme et celui de la nature, est la ruine d'un Etat quand elle se prolonge. La France
en a t'ait une funeste expérience dans les guerres d'Italie, con-
i Cette dernière réflexiou ni tirée des Considérations sur la guerre
aetui 'l Matthieu Dumas, qui le pi ir a écrit sur la
guerre d'une manière autel kurgs <i"'' 1< i Français l'on! laite.
traires à son système naturel, lorsque son gouvernement voulait y former un établissement, comme sous les Valois; mais qui sont rentrées dans ce système, lorsque les conquêtes faites au delà des Alpes ont servi d'objets d'échange contre des provinces contiguës à la France, comme il est arrivé sous Louis XV et dans la guerre actuelle.
L'État le mieux gouverné dans ses relations extérieures, et qui à la longue a les succès les plus soutenus, est donc celui dans lequel le système du cabinet est le plus constamment d'accord avec le système de l'État. On a cru longtemps que le cabinet de l'Europe qui, depuis longtemps, avait le moins dévié de son système naturel était celui de Turin; car il faut prendre garde qu'une politique habile doit varier quelquefois dans son système accidentel pour rester toujours fidèle au système fondamental de l'État. Au reste, on ne doit jamais perdre de vue que, pour juger de la sagesse d'un système politique, il ne faut pas considérer l'État pendant la guerre, mais après la guerre, et quelquefois même après un intervalle de temps assez long pour que les événements préparés dans un temps aient pu se développer dans un autre et parvenir à leur maturité (1). Cette réflexion est particulièrement applicable à un temps de révolution générale, pendant lequel on ne peut pas toujours juger le système des cabinets , ni même reconnaître celui des États, parce qu'une révolution trouble momentanément la politique ordinaire, pour y établir ou y affermir les rapports naturels.
Le gouvernement français, rentré, depuis François Ier et vers le temps de Henri IV, dans le système naturel de la France, l'agrandissement sur les terres de la maison d'Autriche et de l'Empire, croyait donc devoir naturellement s'allier avec les puissances qui désiraient l'affaiblissement de cette maison, et par cette raison, plutôt avec les princes protestants de la ligue germanique qu'avec les princes catholiques. D'ailleurs, l'accroissement de la France devait principalement se faire aux dépens des États catholiques placés sur la rive gauche du Rhin.
Depuis Henri IV, la France a donc dirigé toutes ses démarches conformément à ce système d'opposition à la maison d'Autriche et l'Empire.
(1) lia été souvent militairement utile d'occuper le Piémont; mais ce pays ne fait point naturellement partie de la France, De là vient qu'il n'y avait jamais été réuni, quoiqu'il eût été souvent occupé.
il i)i GELE! DE CA.MPO FOltMIO. 531
Ce fut dans cette vue que François K Henri IV. Richelieu,
Mazarin, firent alliance avec lesprincesa llemands contre l'em-
pereur, el avec la Porte Ottomane contre la maison d'Autriche. 11 fallait un lien à ce faisceau de petits princes germaniques. La France effrayai! ses propres alliés de son ambitieuse protection; catholique, el non possessionnée en Allemagne, elle étail sans
intérêt aux yeux des UHS61 s;ins qualité aux yeux de tous, [jour
s'immiscer dans leurs affaires politiques. Elle fut au fond du Nord chercher la Suède, puissance protestante et co-Etat de l'Empire, qu'un zèle de secte et un homme, le plus grand roi de ces derniers temps, avait jeté un moment hors de sa politique comme de ses limites , et qui, à l'époque du traite de \\ stphalie, encoretoute brillante de ses succès dans la guerre de Trente-Ans. s'était élevée à un degré de force, ou plutôt de considération, qu'elle n'a pu soutenir, parce qu'il portait sur la base ruineuse de principes populaires en politique comme en religion, et qu'il était hors de toute proportion avec ses moyens naturels.
Cette alliance de la France avec les ennemis de la maison d'Autriche, alliance qui se composait à la fois de sa propre force et de la faiblesse de ses allies, les uns faibles par la position de leurs États, l'autre faible par son ignorance; celui-là acculé à la mer Baltique, el voisin du pôle; celui-ci enfoncé dans la mer Noire, et a moitié hors de l'Europe, cette alliance, dis-je, devait a la longue porter des fruits amers pour la France ellemême, încttre tous ses allies, l'un après l'autre, sous le joug autrichien, et donner ainsi a la maison d'Autriche une prépondérance de forces incompatible avec l'indépendance de ses \oisins. Mais, a la place de la Suéde, déchue de la puissance, pour avoir abuse de sa force, et trop occupée à se défendre ellemême (\<- sa propre constitution pour s'occuper de celle du corps germanique, il s'éleva dans le sein même de l'Empiré, à la faveur des craintes réciproques de la France et de l'empereur, une puissance que fonda k'espril militaire du père, que
hâta le génie guerrier du (ils, et qui opposa avec succès sa jeu-
œsse audacieuse à la robuste vieillesse de la monarchie autrichienne.
Le traité d.- Westphalie, garanl en apparence delà constitution germanique, \ avait mis un germe de mort en y détruisant l'unité, sans laquelle il n'existe point «le constitution, puisqu'il
avait Opposé la puissance des membres au pouvoir du chef, el la
ligue protestante ou le corps évangélique à l'union des princes catholiques, dont le monarque autrichien était le protecteur.
Mais, dès que la puissance prussienne se fut élevée dans l'Empire, plus forte que la Suède, et même à cette époque, à cause de sa constitution toute militaire et des talents de son chef, militairement plus forte que la France, il n'y eut plus en Allemagne que les formes extérieures d'une constitution ; et, si les publicistes de Ratisbonne la cherchèrent encore dans la Bulle d'or et les protocoles de leurs chancelleries, les hommes d'État de tous les pays ne virent plus une constitution là où ils voyaient deux pouvoirs égaux et bientôt rivaux, et ils purent prévoir dès lors qu'un jour la Prusse voudrait balancer la maison d'Autriche et partager l'empire, et c'est ce qui est arrivé dans cette guerre où l'on a vu la Prusse comprendre dans sa ligne de neutralité la moitié de l'Allemagne, la détacher de la maison d'Autriche, et la couvrir de sa protection.
Cependant un intérêt commun, le désir d'abaisser la puissance de la maison d'Autriche, unit l'une à l'autre la France et la Prusse, qui, plus forte contre sa rivale que tout le corps germanique ensemble, et voisine de ses États héréditaires, lui porta les coups les plus sensibles, lui enleva même une de ses plus belles provinces , et donna pendant trente ans à l'Europe le brillant, mais trompeur spectacle d'un homme qui lutte avec son génie contre une puissante société.
Cependant les rapports de la France avec l'Empire et l'Autriche n'étaient plus les mêmes. Son influence sur l'Allemagne avait baissé depuis l'élévation de la Prusse sur l'horizon politique, et la facilité de développer son système naturel d'accroissement sur la Belgique et l'Allemagne cisrhénane n'était plus aussi grande.
La France déterminée , trompée peut-être par une crainte héréditaire de la maison d'Autriche, et qui croyait toujours voir le fantôme de Charles-Quint dans ses successeurs affaiblis, s'était couverte, au traité de Westphalie,des princes allemands, des protestants surtout, contre la maison d'Autriche. Mais ces princes, protestants ou catholiques, ne voulaient pas plus l'agrandissement de la France que celui de sa rivale; et, placés par la France elle-même entre elle et l'Autriche, ils faisaient aussi équilibre à l'ambition de toutes deux. Cet équilibre de volonté, plutôt que de force, cause de toutes nos guerres et de