DE LA PHILOSOPHIE
La philosophie, qui signifiait chez les païens Y amour de la sagesse, et qui ne signifie pour nous que la recherche de la vérité, a commencé pour l'homme avec la parole, et pour l'univers avec récriture.
Comme la vérité n'est autre chose que la science des êtres el (!<• leurs rapports, et que les êtres sont tous compromis sous les expressions générales de cause et d'effets, la philosophie, considérée en général, suivit d'abord cette division.
La plus ancienne philosophie écrite qui nous soit connue, celle des Hébreux, s'attacha à faire connaître la cause suprême, intelligente, éternelle de l'univers, et sa volonté générale, dont les lois fondamentales (U^ êtres sont l'expression : elle en tira la connaissance des devoirs de l'homme, et elle parla de cette cause suprême et de L'homme, son plus noble effet, et celui qui
m minet tous les autres à s;i pensée OU à son action, avec une hauteur d'intelligence, une force de sentiment, une magnifi-
cence de style proportionnée à la majesté des objets auxquels le langage des autres peuples ne peut atteindre.
Les effets même purement matériels, la philosophie des Hébreux ne les considéra pas en eux-mêmes : ils ne lui parurent pas dignes de ses recherches; elle les considéra comme Y action merveilleuse de la cause souverainement puissante, et, franchissant ces lois générales du mouvement et de la matière dont nous sommes si péniblement occupés, elle vit dans les cieux le pavillon qu'étendait sur l'univers la main du Très- Haut, dans les nuées son vêtement, dans la terre son marchepied, dans les foudres et les tempêtes ses messagers et ses hérauts. Si elle admira la puissance infinie du Créateur dans les grands phénomènes de la nature, elle bénit son inépuisable bonté dans les plus petits effets de la création. Les productions de la terre furent le repas préparé pour l'homme, et les animaux furent les serviteurs destinés à l'aider dans ses travaux. De là ces hymnes à la gloire de l'être tout-puissant et tout bon, ces cantiques de reconnaissance et d'amour, qui font de la plus haute philosophie la poésie tantôt la plus sublime et tantôt la plus gracieuse, et qui traduisent des pensées divines en langage divin.
Les autres peuples perdirent de vue cette haute philosophie, transmise d'abord dans toutes les familles par une tradition orale, et depuis maintenue pure et entière chez le seul peuple hébreu par une transmission écrite. Ils s'arrêtèrent à la contemplation des effets, y cherchèrent tout, et même la cause intelligente, et multiplièrent la cause à proportion du nombre et de la variété des effets.
Les Chaldéens virent leurs dieux dans les astres., et servirent la milice du ciel ; les Égyptiens, sur la terre, dans les plantes et les animaux; les Grecs, dans les hommes, et surtout dans leurs passions. Toutes les causes secondes, l'air, le feu, l'eau, la terre et ses atomes, leur parurent tour à tour la cause première de l'univers. Dans leurs vaines imaginations, ces philosophes corpusculaires voulurent peindre aux sens ce qui ne doit être exprimé qu'à la pensée; ils ne virent dans l'univers que des
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images de corps , au lieu d'y voir , comme les Hébreux , des figures de vérités. Les philosophes hébreux s'appelaient avec raison les voyants. Les philosophes grecs se décorèrent du nom de sages (1); mais ils cherchèrent la sagesse hors des voies de la vérité, et ils ne rencontrèrent que la corruption et le mensonge (2).
Il y eut alors, comme aujourd'hui, deux philosophies ou deux doctrines : une philosophie divine, qui se confondit avec la religion, et une philosophie humaine, que l'homme associa à la morale; car les philosophes grecs dissertaient beaucoup sur l'homme, sur sa nature et sur sa fin.
Cependant la doctrine des Hébreux se répandait avec leurs livres dans les parties d'Asie et d'Europe voisines de la Palestine. Elle ne fut pas inconnue aux Grecs, et donna sans doute à la philosophie de Platon ce caractère d'élévation et de vérité qui la distingue des autres doctrines de ses compatriotes. Platon fit de la philosophie avec sa raison, ou du moins avec son intelligence; les autres en firent avec leurs passions : les stoïciens, avec l'orgueil; les épicuriens, avec la volupté; le sceptique douta, les pyrrhoniens nièrent, les éclectiques cherchèrent ; les uns dirent à l'homme : Jouis; les autres lui crièrent : Abstiens-toi ; ceux-ci lui apprirent à ne rien affirmer, ceux-là à ne rien croire.
Cette confusion de doctrines passa chez les Romains, mais assez tard. La philosophie des Grecs, vain luxe de l'esprit, ne pénétra à Rome qu'avec tous les autres genres de luxe qui devaient venger l'univers de sa défaite (3), et faire expier à Rome ses succès. Mais les Romains, sévères et occupés de grandes «luises, choisirent ce qu'il y avait de plus sage ou de moins déraisonnable dans la philosophie des Grecs, comme ils avaient retenu ce qu'il y avait de plus grave dans leur culte; et de toutes les sectes de philosophie, les plus considérées à Rome furent
(i) On l'appelait Mors sage , comme dans notre révolution on t'est appelé vertueux.
(2) Graci sapienUam quanmt dicentes se esse sapientes , stulti facti
saut. (Epit. aux Romains.)
(3) l.n.rurid incubuU vidumque uîciscitw orbem. (Juven.)
celle des stoïciens, qui parlaient de la vertu, et celle de l'Académie, qui cherchait de tous côtés, ne se fixait que dans son incertitude, et n'affirmait pas de vérité, de peur de soutenir une erreur.
Les opinions d'un homme forme sa philosophie, mais la philosophie d'un peuple est sa législation : raison pour laquelle les hommes avides de domination imposent au peuple, comme des lois, leurs propres opinions, et veulent faire une doctrine générale de leurs sentiments particuliers. Chez les Hébreux, une doctrine intellectuelle avait produit une législation raisonnable, ou plutôt s'était confondue avec elle ; mais chez les païens, une philosophie sensuelle enfanta des législations absurdes : funeste exemple, et depuis trop souvent répété !
L'univers périssait sous ces opinions insensées et ces législations corrompues. La doctrine mystérieuse et toute en expectative des Hébreux ne pouvait pas plus convenir à l'homme, devenu en grandissant avide de connaître la vérité et d'en jouir, que leur législation, purement locale, ne pouvait convenir à la société étendue sous l'empire romain. Ce fut alors qu'il parut chez les Juifs, et qu'il sortit en quelque sorte de leurs doctrines et de leur législation une doctrine plus développée et une législation plus générale. La doctrine des Hébreux avait révélé la cause, la philosophie des païens s'était arrêtée aux effets; le christianisme vint révéler au monde la connaissance du moyen universel, médius, ou médiateur, de l'être qui unit la cause universelle à l'universalité des effets, ou à l'univers, et qui forme le rapport entre le créateur et la créature.
Alors tout fut connu , êtres et rapports , tout ce qui est , et même tout ce qui peut être dans l'ordre des êtres, tels que notre raison les perçoit; car, ou la raison humaine n'est qu'une lueur vaine et trompeuse, ou tout, êtres et rapports, existants et même possibles, est compris dans cette catégorie générale, et la plus générale possible, cause, moyen, effet (1). Et comme le
(I) Le rapport de cette proposition purement philosophique, mais fondamentale, de la philosophie, avec les dogmes fondamentauxs du christianisme, deviendra évident.
moyen est en rapport à la fois «m avec la cause de laquelle il est, et avec l'effet pour lequel il est, la philosophie des chrétiens, ou la connaissance du moyen universel, du médiateur, par qui tout a été lait ou réparé dans Tordre moral, fit connaître la cause et l'effet. Dieu et l'homme, autant qu'ils peuvent être connus icibas par la raison humaine. Cette doctrine, scandale pour les Hébreux, qui se croyaient les seuls voyants ; folie pour les Grecs, qui se croyaient les seuls sages, convainquit d'insuffisance la doctrine des uns, et d'absurdité la philosophie des autres; et par la rectitude qu'elle mit dans les pensées, elle prépara les hommes à la perfection des mœurs et des lois, et même au progrès des lumières dans tous les arts de l'intelligence.
La doctrine des Hébreux faisait connaître la puissance de Dieu et ses desseins sur l'homme ; la doctrine du christianisme lit connaître les rapports ou la société de Dieu et de l'homme, et des hommes entre eux, totalement ignorés des païens dans la spéculation, et horriblement défigurés dans la pratique. La grande énigme de l'univers fut résolue. Il n'y eut plus rien à révéler à l'homme, rien à prescrire à la société, hors de cette doctrine et de ses lois; et le fondateur de cette sublime doctrine, mourant pour la propager, put dire, sous l'expression la plus simple, cette vérité profonde : Tout est consommé,
La philosophie des chrétiens leur aurait suffi sans doute, et le plus savant de leurs docteurs ne voulait pas en connaître d'autre; mais, forcés de combattre les païens, les premiers défenseurs du christianisme étudièrent la philosophie des Grecs, dont une nombreuse partie de l'Église chrétienne parlait la langue, et dont les écoles avaient fourni à la religion plusieurs de ses plus savants interprètes.
Platon, avec sa doctrine intellectuelle et ses nobles conceptions, devait plaire aux premiers docteurs chrétiens, qui y retrouvèrent des dogmes de la religion hébraïque, et même crurent y démêler quelque connaissance des plus hautes vérités
du christianisme. A mesure qu'il s'étendait, ennemi de toutes
les erreurs, il était combattu par tous les esprits. Les Grecs.
disputeurs subtils comme tous les esprits faibles, commencèrent ces controverses épineuses qui durent encore, où Ton met Fadresse de la dialectique à la place de la force des raisons; et la religion permit à ses défenseurs ces armes fragiles , mais acérées, avec lesquelles Terreur adroite et composée ne manque presque jamais de surprendre la vérité simple et confiante. De la dialectique des Grecs, unie aux idées chrétiennes, naquit la scolastique du moyen âge, qui, pour traduire les idées justes et précises du christianisme dans les langues fausses ou transpositives des païens, donna au langage des Romains une construction naturelle ou analogue contraire à son génie. De là ce latin moderne, connu sous le nom de latin de Vècole, qui subsistait encore à peu près sous la même forme dans nos études de théologie, de philosophie, de jurisprudence ; car il est des langues dans lesquelles on ne peut penser juste sans parler mal.
Avec la dialectique des Grecs, on étudia leur philosophie de mots, leur politique de crimes, leur physique de préjugés ; et tout, dans le moyen âge, fut admiré de ce peuple enfant, hors la seule partie dans laquelle il eût excellé, la poétique et la rhétorique, trop fortes pour nos langues encore incultes et pour des esprits encore peu exercés.
Ce fut ainsi que l'Europe parvint au quinzième siècle. Vers cette époque, un débordement de Grecs dans notre Occident, de subtilités dignes des Grecs dans l'examen de nos dogmes , d'idées renouvelées des Grecs dans nos gouvernements, de modèles grecs dans nos arts, produisit cette philosophie d'abord religieuse ou plutôt théologique, depuis si irréligieuse, amie des arts des Grecs, admiratrice de leurs fêtes, de leurs institutions politiques, même de leur culte théâtral et voluptueux, et que l'Europe a signalée aux siècles à venir sous le nom de philosophie moderne, nom de réprobation et d'injure ; car, en morale, toute doctrine moderne, et qui n'est pas aussi ancienne que l'homme, est une erreur.
Cependant cette philosophie n'est pas aussi moderne qu'on le pense. Déisme ou athéisme, on la retrouve chez les Grecs, où de beaux esprits avaient nié la Providence, et nié la Divinité;
mais au moins les païens ne méconnaissaient la Divinité qu'après Tavoir défigurée, et en avoir t'ait des hommes impurs ou des animaux sans raison; au lieu que nos sages, éclairés par une doctrine qui leur montre en Dieu une intelligence infinie, un amour immense, une action toute-puissante, sans aucun mélange d'imperfections, le méconnaissent même dans sa beauté. Chose étonnante ! des hommes à qui leurs progrès dans Fart de décomposer les corps, de les classer, de calculer les lois de leurs mouvements, ont ouvert le laboratoire de la Divinité, s'obstinent à la méconnaître (1); pareils à des enfants introduits dans un cabinet, qui n'en considèrent que les raretés et ne saluent pas le maître, leur doctrine corpusculaire s'arrête aux causes secondes, ne voit que des éléments et des germes, et elle prend les moyens de la conservation pour les agents de la création. Comme celle des Grecs, elle est vaine dans ses pensées et superbe dans ses discours. Elle a pris des stoïciens l'orgueil, et des épicuriens la licence. Elle a ses sceptiques, ses pyrrhoniens, ses éclectiques, et la seule doctrine qu'elle n'ait pas embrassée est celle des privations.
Cette philosophie moderne ignore Dieu plus que celle des païens., et ne connaît pas mieux l'homme; encore moins connaît-i'llt' la société. L'homme, cette intelligence servie par des organe», est pour nos sophistes, comme pour le sophiste grec, un coq à deux pieds, sans plumes, un animal débruti, une masse organisée, dit un écrivain encore vivant, qui reçoit l'esprit de tout ce qui l'environne et de ses besoins : doctrine abjecte et funeste, aujourd'hui paisiblement et universellement enseignée dans les écoles, où l'on s'occupe bien moins de prolonger la Vie de l'homme physique, que d'étouffer toute connaissance de l'homme moral. La société n'est, pour les sages modernes, qu'un lien de convention que la volonté du peuple a formé, que la volonté du peuple peut dissoudre; semblable à la tente que
(1) Les anciens jugeaient la présence des dieux an désordre de la nature, el pour eui uhaque événement remarquable était annoncé par une monstruosité physique : les modernes, à force devoir L'immutabilité de l'ordre physique, eu méconnaissent l'auteur. C'est la même disposition.
le berger dresse pour une nuit, et qu'il enlève au poin du jour.
Ainsi la philosophie moderne confond, dans l'homme, l'esprit avec les organes; dans la société, le souverain avec les sujets; dans l'univers, Dieu même avec la nature, partout la cause avec ses effets, et elle détruit tout ordre général et particulier, en ôtant tout pouvoir réel à l'homme sur lui-même, aux chefs des États sur le peuple, à Dieu même sur l'univers.
Cependant il s'était élevé vers le milieu de l'autre siècle, non une autre philosophie que celle des chrétiens, mais une autre méthode de philosopher que celle des anciens, c'est-à-dire de procéder à la recherche de la vérité; aussi l'ouvrage de la philosophie la plus célèbre qui parut alors, fait d'après cette nouvelle méthode, fut intitulé avec raison : De la Recherche de la vérité.
Au milieu de cet asservissement général des esprits à la méthode d'Aristote, l'esprit indépendant de Descartes osa discuter les titres de ce sage à la domination tyrannique qu'il s'était arrogée sur l'enseignement public. Les écoles le combattirent, et elles doivent toujours sonner l'alarme. Les délais qu'apporte la résistance au triomphe de la vérité, sont un obstacle aux progrès de l'erreur, ou une protestation tôt ou tard efficace contre ses succès : c'est la quarantaine que l'on fait subir aux marchandises qui arrivent des pays suspects. La doctrine de Descartes l'emporta (1). « Le raisonnement humain, » en matière littéraire, a dit ïerrasson, n'est, pour ainsi dire, » sorti de l'enfance que depuis Descartes, et la philosophie n'est » autre chose que l'esprit de ce grand homme. » Et ailleurs : « Le système de Descartes est un système philosophie; le
(1) Descartes, j'entends le moraliste, et non le physicien, a fait une révolution dans les pensées. Voltaire a excité une révolte dans la société; Voltaire a joui, de son vivant, de toute sa gloire, et déjà elle commence à pâlir; Descartes n'a point joui de la sienne, mais elle s'est accrue après lui, parce que les grands génies, pareils aux édifices élevés, veulent être vus à une juste distance. Tous les deux ont été accueillis par des rois qui aimaient la vérité, ou ce qu'ils prenaient pour elle. Aujourd'hui, les rois, honteux d'avoir été trompés par nos charlatans , n'accueilleront plus que des artistes; et le monde même, détrompé de ses erreurs, n'aura plus de goût pour la vérité.
» système de Newton est un système géométrique ou phy-
» sique : aussi l'éloquence anglaise ne s'est pas perfectionnée n depuis Newton, connue l'éloquence française s'est perfecb Lionnée depuis Descartes. »
Cependant il y a deux principes admis dans la philosophie de Descartes qui ont besoin de développement, et qui, présentés sans restriction, peuvent être, et même ont été sujet ou occasion d'erreur: je veux parler dudoute et des idées innées. Les réflexions auxquelles ces deux principes vont donner lieu, utiles en ellesmêmes, compléteront l'histoire des opinions philosophiques.
Le doute réel ou feint, par lequel Descartes a commencé, et qu'il conseille comme le plus sur moyen de parvenir à la connaissance de la vérité, doit être, pour un esprit sage, autre dans les sciences physiques que dans les sciences morales. Dans les sciences purement physiques, on peut rejeter comme faux ce qui est même le plus généralement adopté, et chercher ensuite la vérité; dans les sciences morales, au contraire, qui traitent du pouvoir et des devoirs, il faut respecter ce que Ton trouve généralement établi, pour ne pas recommencer tous les jours la société, sauf à examiner ensuite s'il n'y a point d'erreur. La raison de cette différence est sensible ; et Descartes n'a eu garde de s'y tromper, lui qui distingue si nettement ce qu'il faut commencer par croire, de ce qu'on peut commencer par révoquer en doute. Une la théorie des lois de l'ordre physique suit ou ne soit pas connue, les lois physiques n'en sont pas moins observées dans ce qu'elles ont de général, c'est-à-dire de nécessaire; et l'homme, qui peut découvrir, et qui même a découvert tant de choses utiles en physique, ne peut déranger rien de nécessaire. Les mouvements planétaires et le cours régulier des saisons ont précédé les calculs (le Kepler et de
Newton. Quelles que soient la nature des fluides et la constitution de leurs parties élémentaires, ils ne tendent pas moins à se mettre en équilibre. On saignait avant de connaître la circulation du sang, et les pompes Ont été eil usage bien avant les expériences sur la pesanteur de l'air. On peut donc supposer sans danger qu'il y a erreur dans l'explication de ces phéno-
mènes, on doit même le supposer; car, si on les suppose connus, on ne trouvera plus de raison suffisante d'y rechercher Terreur, s'il y en a, et les sciences physiques resteront dans une éternelle enfance. Après tout, il importe peu de se tromper en physique, et d'abandonner, même par préjugé et avant tout examen, une doctrine, fût-elle vraie en elle-même, si toutefois il y a quelque vérité dans ce monde d'images qui passent , livré à nos disputes comme une énigme que Ton propose à un cercle de gens oisifs. Mais pour les sciences morales ou sociales, et la connaissance du pouvoir et des devoirs, par cela seul qu'on est né et qu'on vit au milieu d'une société quelconque, on obéit à quelque ordre d'actions qui suppose invinciblement quelque vérité dans les opinions; car l'erreur et le désordre sont inséparables. L'idolâtrie elle-même, la plus absurde des croyances, donne quelque connaissance du pouvoir de la Divinité et des devoirs de l'homme, et cette connaissance, toute confuse qu'elle est, a maintenu ou maintient encore chez les païens quelque ordre de société, selon la remarque de Bossuet, parce qu'une notion même imparfaite de Fauteur de tout ordre ne peut se trouver parmi les hommes sans y produire de l'ordre. On ne peut donc pas rejeter, sous prétexte d'erreur, toute croyance morale ( car l'athéisme n'est pas une croyance, mais l'absence de toute croyance), sans faire cesser en même temps dans l'homme et dans la société (1) le motif ou la pratique des actions morales ; et alors il est à craindre que les passions une fois déchaînées ne veuillent plus reprendre le joug, et ne conduisent l'homme par le chemin facile du doute à l'abîme sans fond du pyrrhonisme absolu. L'homme qui commencerait par supposer que ses théories physiques sont vraies n'aurait aucun motif pour les examiner de plus près; car la société ne va ni mieux ni plus mal avec des opinions vraies ou fausses sur la physique : mais l'homme qui commence par supposer que sa doctrine en morale est bonne, a toujours une raison suffisante pour en
(1) Ainsi les actions d'humanité ont cessé chez beaucoup de Français, lorsque la société est tombée dans Terreur, et que les institutions publiques de charité ont été abolies en France.
approfondir La vérité, parce qu'on ne la commit jamais assez, et qu'il y a désordre dans la société tant qu'on n'a pas la connaissance pleine ei entière de la vérité. En nn mot, et pour me résumer, on peut préjuger en physique des erreurs particulières;
on doit préjuger en morale des vérités générales, et c'est pour avoir fait le contraire, pour avoir préjugé la vérité en physique, que le genre humain a cru si longtemps aux absurdités de la physique ancienne, comme c'est pour avoir préjugé l'erreur dans la morale générale des nations, que plusieurs ont, de nos jours, fait naufrage sur les cotes arides et désertes de l'athéisme, d'où, comme les sirènes, ils attirent, par la facilité de leur doctrine licencieuse, les malheureux navigateurs qui parcourent les mers orageuses de la science. On ne le dira jamais assez; ce que nous savons le moins, ce sont les vérités de l'ordre physique; ce que nous savons le mieux, ce sont les vérités de l'ordre moral : nous disputons en physique sur les raisons de phénomènes que nous voudrions connaître ; mais nous contestons en morale sur les règles de nos devoirs que nous voudrions ignorer. Descartes aurait pu feindre un moment de nier l'existence de la Divinité, dont il avait dans l'esprit la preuve qu'il en a donnée, et que Condillac n'a pas comprise. Jamais homme de génie n'a nié sérieusement la Divinité, dont il est l'expression la plus vraie et l'émanation la plus sensible. Mais < e doute esl mortel pour les esprits vulgaires. La connaissance d'un être infini Bfituti poids dont on a chargé leur faible raison, ei qu'elle porte avec facilité; mais elle n'a plus la force de le reprendre toute seule, si, ('garée par L'imagination, elle vient a s'en débarrasser un moment.
L'autre observation regarde l'origine de nos idées; question d'une hante importance, surtout aujourd'hui qu'on a fait de cette recherche une science particulière sous le nom d'idéologie: preuve certaine que le temps est venu de l'approfondir, et, j'oserai dire, de la décider.
L'opinion des idées innées vient de très-loin. Platon, Les
Pères de l'K-lise, l'école du moyen ftge, l'avaient soutenue; Descartes L'adopta. Nos philosophes modernes s'en sent
moqués; et cependant J.-J. Rousseau y revient sans s'en douter, lorsqu'il dit : « Ce que Dieu veut que Fhomme fasse, il » ne le lui fait pas dire par un autre homme, il le lui dit lui- » même, et Fécrit au fond de son cœur. » Doctrine au reste prise des païens, et qu'on retrouve dans Lucain, liv. IX :
Nec vocibus ullis Numen eget, dixiique semel nascentibus auctor Quidquid scire licet.
Et dans Cicéron : pro Mil. : Est non scripta, sed nata lex, quam non didicimus, accepimus, legimus, verïim ex naturel ipsâ arripuimus, hausimus, expressimus.
Les théologiens de la réformation n'avaient garde de rejeter l'opinion des idées innées, qui s'accorde si bien avec leur dogme favori du sens privé et de Y illumination particulière; et les théologiens catholiques respectaient, d'après l'école, une opinion qui leur paraissait purement philosophique, et qui leur semblait mettre l'homme dans une communication plus intime et plus détachée des sens avec l'intelligence suprême. Malebranche, le plus profond des disciples de Descartes, la rejeta : son génie inéditait de plus hautes pensées, et il avait vu au delà de l'homme." Leibnitz y revint, mais à sa manière (1), même après qu'elles eurent été combattues par Locke, dont il trouvait la doctrine très-mince sur la nature de l'âme, et qu'il a réfutée dans de* .-nouveaux Essais sur l'entendement humain. Cependant, je ne crains pas de le dire, on ne s'était jamais entendu dans cette dispute, et Malebranche l'avait bien senti. Qu'était-ce que ces idées innées présentes à notre esprit, et qui y précédaient toute instruction? Si Dieu les y gravait lui-même, comment l'homme parvenait-il à les effacer? Si l'enfant idolâtre naissait, comme l'enfant chrétien, avec des notions distinctes
(t) Leibnitz croit que les idées sont en nous comme une statue est dans le bloc de marbre d'où elle doit être tirée. Cependant il y a cette différence, que , pour faire un Apollon d'un bloc de marbre, il faut ôter ce qu'il y a de trop, et que, pour faire un homme raisonnable d'un homme ignorant, il faut lui donner ce qui lui manque.
d'tm Dieu unique, comment ses parents pouvaient-ils le faire croire à une multitude de dieux? D'où vient qu'il y a des matérialistes et des athées, si nous apportons en naissant des idées innées de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme? Si les hommes apportent tous en naissant les mêmes idées, pourquoi tant de variété dans les opinions? 11 y a donc des idées innées et des idées acquises; et comment les idées acquises font-elles oublier les idées innées? car enfin on ne peut perdre que ce qu'on peut acquérir, comme on ne peut acquérir que ce qu'on peut perdre; et ici l'homme conserve les idées fausses qu'il a acquises, et perd les idées vraies nées avec lui, et qu'il tient de sa nature. Ces idées antérieures à toute instruction, il fallut en faire quelque chose, et les placer quelque part. On en fit des êtres, et on en peupla la pensée. L'expérience, qui est dans la route de la vérité comme le bâton de l'aveugle, venait contrarier ce système, et le petit nombre d'êtres humains trouvés dans les forêts, hors de tout commerce avec les hommes, dès qu'ils avaient pu parler, interrogés sur leur premier état, n'avaient pu, à la grande humiliation des théologiens et à la satisfaction de leurs adversaires, rien apprendre, sur leurs idées innées, de Dieu, de l'âme, d'une autre vie, etc. Cependant il était aussi ridicule de leur demander ce qu'ils pensaient ajrant* d'avoir aucune expression de leur pensée, qu'il le serait de demander à un enfant ce qu'il pensait dans le sein de sa mère, ou d'interroger un homme qui ne se serait jamais vu au miroir, sur les traits de son visage ou la couleur de ses yeux. Un ne aussi incomplet ne pouvait se soutenir»: attaqué avec avantage, il était défendu d'une manière faible et embarrassée. On cherchait la solution du problème des idées dans les hauteurs inaccessibles du pur intellect; et la religion la mettait, pour ainsi dire, sous la main de tout le monde et dans la bouche des enfants.
On voulait une explication philosophique et naturelle; et
commenl se persuader que la religion fût une philosophie,
-à-dire, une connaissance de la vérité, et encore qu'elle
fût naturelle, et la plus naturelle de toutes les doctrines, lors-
que les éléments de notre croyance nous enseignent qu'elle est surnaturelle? Ici revenait l'équivoque de ce mot nature et naturel , qui a produit de si grandes erreurs, et, par une suite inévitable, de si grands désordres. La religion, sans doute, est surnaturelle, si l'on appelle la nature de l'homme son ignorance et sa corruption natives, dont il ne peut se tirer par ses seules forces; et, dans ce sens, toute connaissance de vérité morale lui est surnaturelle; mais la religion est ce qu'il y a de plus naturel à l'homme pour former sa raison et régler ses actions, si Fon voit la nature de l'être là où elle est, c'est-à-dire, dans la plénitude de l'être, dans l'état de l'être accompli et parfait; état de virilité de l'homme physique, opposé à l'état d'enfance ; état de lumière pour l'homme moral , opposé à l'état d'ignorance; état de civilisation pour la société, opposé à l'état de barbarie. La religion est ce qu'il y a de plus naturel, parce qu'elle est ce qu'il y a de plus parfait, et même on peut dire qu'elle n'est surnaturelle à l'homme ignorant et corrompu, que parce qu'elle est naturelle à l'homme éclairé et perfectionné. Ici je prie le lecteur de faire un rapprochement important. Un partie de théologiens, qui date de l'autre siècle, ne voit dans l'homme que sa nature corrompue, dégradée, originelle, inerte, selon eux, impuissante à tout bien, même à aider à celui qu'on veut lui faire; et les philosophes modernes voient la véritable nature de l'homme social dans l'état faible, misérable, ignorant, barbare, de la vie sauvage. Je reviens à l'origine des idées. Malebranche , par excès de christianisme , si je puis le dire, dépassa la solution du problème , et fut la chercher dans des communications directes avec l'éternelle raison; opinion excessive et peu développée, qui supprime trop d'idées intermédiaires. Condillac pécha par le défaut opposé, et resta en arrière de la solution , dont ses recherches sur les signes des pensées l'approchent sans cesse , au point qu'il semble quelquefois y toucher, mais dont ses préjugés déistes Féloignent toujours. Il ne leur manqua à l'un et l'autre que de faire à Fhomme intellectuel une application réelle et positive d'un dogme fondamental de la société intellectuelle ou religieuse, de conclure de
PR] LIMIH \n;r.
Dieu à l'homme, ton image et sa ressemblance, et de dire: Qu'ainsi que Dieu, intelligence suprême, n'est connu que par son Verbe, «pression et image de sa substance; de même
V homme, intelligence finie , n'est connu que par sa parole, expression de son esprit, ce qui veut dire que l'être pensant s'explique par l'être parlant. Alors le mystère de nos idées leur eût été dévoilé; ils auraient vu que la connaissance des vérités morales, qui sont nos idées, est innée, non dans l'homme, mais dans la société ; dans ce sens qu'elle peut ne pas se trouver dans tous les hommes, et qu'au contraire elle ne peut pas ne ie trouver plus on moins dans toutes les sociétés, puisqu'il ne peut même y avoir aucune forme de société sans connaissance de quelque vérité morale. Ainsi l'homme entrant dans la société , y trouve cette connaissance comme une substitution toujours ouverte à son profit, sous la seule condition de l'acquisition de la parole, perpétuellement subsistante dans la société. De là vient qu'on trouve dans toutes les sociétés, avec une langue articulée, une connaissance plus ou moins distincte de divinité, d'esprits, d'un état futur, etc., qu'on peut ne pas la trouver chez tous les hommes, et qu'on ne l'a même jamais trouvée chez (eux que des accidents avaient séquestrés de tout commerce avec les hommes, et privés de la révélation de la parole*
Il faut donc apprendre aux hommes ces vérités, si l'on veut qu'ils les connaissent, et leur parler la parole de Dieu, pour qu'ils aient la pensée à Dieu; il faut même les instruire dès les premier! jours de leur existence, former leur raison avant leurs
sens, parce que ce qui est destiné à commander doit, sous peine de désordre, précéder dans ses développements ce qui est destiné a obéir, et réserver les études physiques, qui amusent l'i -prit et occupent le corps, pour l'âge où les passions font. irruption dans le cœur de l'homme, et mettent, pour ainsi dire, à leur disposition toutes ses facultés physiqoetel morales. Grâces à l'auteur d'Emile, on suit, dans l'éducation actuelle, une méthode absolument inverse \ nous avons des naturalistes
de huit ans, et des alliées de vingt : on donne aux sens la
raison à former, comme dans la société on attribue au peuple le droit de faire son souverain, et nous savons tout de la nature, hors par qui elle a été faite et ce que nous devons y faire. On dira peut-être que des hommes élevés sans connaissance de la Divinité formeront une société où cette connaissance ne se trouvera pas ; mais une société sans connaissance de Dieu, si elle était possible, serait un rapprochement sans réunion , un ordre sans règle indépendante ; il y aurait des forces, et point d'autorité; des volontés, et point de raison : plante desséchée dans son germe qui ne saurait se reproduire; et la question de Bayle sur la possibilité d'une société d'athées est plus inepte encore en philosophie, qu'elle n'est scandaleuse en morale.
Cette proposition rationnelle : « La pensée ne peut être » connue que par son expression ou la parole, » renferme donc toute la science de l'homme, comme la maxime chrétienne , « Dieu n'est connu que par son Verbe, » renferme toute la science de Dieu, et par la même raison.
La parole est l'expression naturelle de la pensée ; nécessaire non-seulement pour en communiquer aux autres la connaissance , mais pour en avoir soi-même la connaissance intime, ce qu'on appelle avoir Inconscience de ses pensées. Ainsi, l'image que m'offre le miroir m'est indispensablement nécessaire pour connaître la couleur de mes yeux et les traits de mon visage ; ainsi la lumière m'est nécessaire pour voir mon propre corps.
La pensée se manifeste donc à l'homme, ou se révèle avec l'expression et par l'expression , comme le soleil se montre à nous par la lumière et avec la lumière. Mais si je ne puis connaître ma pensée sans une expression qui la rende sensible, je ne puis entendre une expression qu'autant qu'elle sert à revêtir une pensée, et une expression qui n'a pas de sens ou de pensée est un son, un bruit aux oreilles (1). La solution du problème
(1) Un enfant qui a l'esprit plutôt développé que l'organe vocal, ce qu se voit fréquemment , entend le sens des paroles qu'il ne peut répéter , et donne des signes non équivoques d'intelligence. Le perroquet , en qui l'organe vocal est développé et qui n'a pas d'intelligence, répète des paroles dont il n'entend pas le sens , et ne donne aucune marque qu'il les corn-
de rintelligence peut donc être présentée sous cette formule : « Il est nécessaire que l'homme pense sa parole avant de parler » sa pensée. » Ce qui veut dire qu'il est nécessaire que l'homme sache la parole avant de parler; proposition évidente, et qui exclut toute idée d'invention de la parole par l'homme. Cette impossibilité physique et morale que l'homme ait inventé sa parole, peut être rigoureusement démontrée par la considération des opérations de notre esprit, combinée avec le jeu de nos organes (1), et le mystère même de cette parole intérieure, dont la parole extérieure n'est que la répétition, et, pour ainsi dire, ['écho, certain aux yeux de la raison, se montre dans la doctrine religieuse, et l'on y lit ces paroles qui le prouvent: Si nrem lingnâ, spirifus meus orat (2) : « Mon esprit parle )> quand ma langue prononce. »
il faut donc des paroles pour penser ses idées, comme il faut des idées pour parler et être entendu (3). La faculté de penser est native en nous, puisqu'elle est nous-mêmes, et qu'on ne peut concevoir un homme sans faculté de penser; mais l'art de parler est acquis, et nous vient des autres, puisqu'on voit des hommes qui ne parlent pas, parce qu'ils n'entendent pas parler, et qu'on voit parler tous les hommes qui entendent parler les autres. L'un et l'autre sont inséparables dans leur opération
prenne : L'enfant a la parole intérieure ou l'intelligence; la brute a la parole extérieure ou L'articulation; l'un rend des pensées, l'autre rend des qui expriment nos pensées et non pas les siennes.
(1) Les uns ont traité de l'âme, les autres des organes; il nous manque
! où Ton traite de l'âme relativement aux organes, et des
mes relativement à rame. Ainsi, dans la Bcience de la société, les uns
onl traité de la religion, les autres de la politique : il faut, pour bien l'air»1,
r de 1 a politique dans la religion, et de la religion dans la politique.
(2) I Epit. aux Corinth., c. 1 i.
(8) Les muets parlent par gestes, parce qu'ils pensent par images, et le esl L'expression de L'image, comme la parole Test de l'idée. Justice est mie idée; arbre est une image. Cette distinction fondamentale sera expliquée. An peste, Les sourds-muets peuvent recevoir la parole par récriture; Us la voient et ne Vouassent pas, et c'est là l'objet de l'éducation qu'on Leur donne. Cette note a paru nécessaire pour écJaireir L'objeCtiOQ
des sourds-muets, qui aurait pu arrêter Le Lecteur.
mutuelle, et s'exercent simultanément. On ne peut donc penser sans se parler à soi-même, au moins pour les idées dont l'objet ne peut être figuré par le dessin : de là cette expression de l'Écriture, en parlant de la sagesse : « Dites-moi son nom, si » vous le savez; » car l'esprit ne cherche jamais que des noms : de là ces passages de J.-J. Rousseau : « L'esprit ne marche
» qu'à l'aide du discours et la parole me paraît avoir été
» fort nécessaire pour inventer la parole. » Preuve de l'opinion où était cet écrivain, que la parole est venue à l'homme par transmission , et que les langues sont un don. De là enfin ce mot de Gondillac lui-même, qui de temps en temps tombe dans la vérité, comme un homme qui va à tâtons trouve quelquefois une porte pour sortir : « Une méthode de science n'est qu'une » langue bien faite. » Ce qui veut dire qu'on a toutes les pensées d'une science quand on en a tous les mots.
L'homme, à quelque instant qu'on suppose de la durée, a donc reçu la parole, et n'a pu l'inventer, comme il la reçoit aujourd'hui, et ne l'invente pas (1). Et admirez la fécondité, et, pour ainsi parler, le bon sens naturel de ce principe. Soit que l'Être suprême ait créé l'homme parlant, soit que, par des moyens qui nous sont inconnus , et qu'il nous est inutile de connaître, il lui ait donné la parole après l'avoir créé (2), il est certain, c'est-à-dire, conforme à toutes les notions de la raison, que cet être infiniment sage, puisqu'il est infiniment puissant, n'a pu mettre dans les organes de l'homme que des paroles de raison, comme il n'a mis dans son intelligence que des idées de vérité. Il lui a donc donné avec la parole des maximes de croyance et des règles de conduite, des lois pour ses pensées et
(1) Un enfant sourd ne reçoit pas la parole et ne l'invente pas; mais un entant doué de l'organe de l'ouïe , devant lequel , s'il était possible , on dirait toujours des paroles l'orgées, sans liaison et sans aucun sens, n'inventerait pas plus que le sourd à parler raisonnablement et de manière a être entendu.
(2) La version de Septante , chap. XXXVIll, verset H, porte : « Est- » ce vous, dit Dieu à Job, qui avez pris de la terre d'argile, et qui, en » ayant formé l'être animé, lui avez donné la parole , et l'avez mis sur la » terre? »
des lois pour ses actions; et, sur ce point, la raison s'accorde avec la doctrine des Hébreux, qui nous montre L'Être suprême conversant avec le premier homme, et donnant des lois écrites au premier peuple, parole qui se retrouve avec mille modifications différentes dans les familles les plus barbares; lois qui, à travers mille altérations, s'aperçoivent chez les peuples les plus sauvages j et la mythologie païenne nous montre aussi les dieux conversant avec les mortels, et les législateurs païens font aussi venir du ciel les lois qu'ils donnent à la terre.
Les théologiens, partisans des idées innées, entendues dans le sens absolu, insistaient sur le fait historiquement certain de la révélation écrite de la doctrine; mais ils ne connurent pas le l'ait physiquement nécessaire de la révélation parlée qui avait précédé. La vérité historique peut toujours être combattue, parce que, quoique certaine pour tous les hommes, tous les temps et tous les lieux, elle n'est évidente que pour le lieu qui en a été le théâtre, le temps qui en a été l'époque, les hommes qui en ont été les témoins, et même cette certitude paraît s'affaiblir à mesure que les faits s'enfoncent davantage dans la nuit des âges, et dans ces temps où l'Histoire est contemporaine delà Fable; mais la nécessité physique est vraie, est évidente; toujours, partout et pour tous: si l'homme aujourd'hui ne peut recevoir la parole que par transmission, il n'a jamais pu l'acquérir par invention; parce que, si l'on peut supposer un affaiblissement dans ses forces, on ne peut supposer une révolution dans sa nature.
Ainsi la preuve de l'existence d'un être supérieur à l'homme, ei d'une loi antérieure à sa raison, est toujours également forte, si Ton démontre que, posé les opérations de L'intelligence humaine, et le concours nécessaire de se» organes, il est impossible a L'homme de découvrir la parole et (\\'\i l'aire un lane , et que, loin d'avoir Inventé la parole, L'homme n'aurait pu, >ans la parole, avoir la pensée même de l'invention (1).
(1) Toua ceui qui supposent que l'homme a inventé La parole tout mouvoir ;i leur gré leurs personnages, h leui prètenl leurs^propres op6-
La distinction de religion naturelle et de religion révélée ne contribuait pas peu à éloigner les esprits de ces recherches. On regardait la religion naturelle comme une religion innée, et cette opinion se liait à celle des idées innées; car ce n'est pas pour laisser son Emile dans l'ignorance de toute religion, mais afin qu'il ne suive que la religion naturelle, que J.-J. Rousseau ne veut pas qu'on l'instruise dans la religion, parce qu'il suppose que l'enfant peut connaître sans instruction la religion naturelle. Mais la religion même naturelle, la connaissance de Dieu, de notre âme et de ses rapports avec Dieu , veut être apprise ou révélée, comme la religion appelée révélée, fides ex auditu : et la religion révélée est aussi naturelle que la religion dite naturelle; mais l'une a été révélée par la parole, et elle est naturelle aux hommes en société de famille primitive , isolée de toute autre société ; et l'autre est révélée par l'Écriture, et elle est naturelle aux hommes réunis en corps de nation. Sans doute la religion naturelle est un rayon que Dieu fait luire dans nos âmes; mais la parole est la lumière distincte du soleil, et sans laquelle il ne pourrait frapper mes regards. La parole est la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde , et qui luit dans le lieu obscure de notre intelligence, pour nous y faire voir nos propres pensées, comme la lumière physique, pénétrant dans un lieu obscur, me fait voir même mon propre corps. Les chrétiens disaient, comme Cicéron en parlant de la loi naturelle, nata lex quam non didicimus, cette loi innée que nous n'avons pas apprise ; et comme Lucain , ils disaient de la Divinité : Nec vocibus ullis numen eget, la Divi-
rations. Ces enfants (supposés nés et élevés dans les bois, et hors de tout commerce avec les hommes), disent-ils, pensèrent,... réfléchirent,... comprirent,... jugèrent,... ils se dirent à eux-mêmes,... et tout cela avant la parole, moyen de pensée , de réflexion , de compréhension , de jugement, expression du discours même iriiéricur... Cependant on ne voit pas autre chose dans Condillac et ses disciples , et ils font raisonner l'homme sans voix articulée, et par conséquent au dernier état de brutalité, précisément comme raisonnait en lui-même Leibnitz , qui , avec les connaissances de toutes les langues de l'Europe ancienne et moderne, cherchait à inventer une langue nnivprsell<\
nité n'emploie aucun langage pour instruire l'homme. Il semble qu'on crut plus digne de la grandeur de Dieu, de supposer qu'il nous donne des pensées immédiatement , et sans l'intermédiaire d'aucun moyen ou milieu qui les réalise et les rende sensibles. Sans doute l'intelligence absolument incorporelle peut avoir des idées de cette sorte; mais l'intelligence organisée n'a un esprit qu'à la charge de se servir d'un corps : si elle est pensée; elle en a ou en acquiert l'expression, et Dieu, soumis lui-même, et plus que l'homme, aux lois générales qu'il a établies, a donné la pensée à condition delà parole, comme il a donné la vision à condition de la vue. et l'audition à condition de l'ouïe (1).
Les sophistes, plus éclairés sur leurs intérêts, s'emparèrent du poste que leur laissait la négligence de leurs adversaires, et pour ruiner la certitude de la révélation écrite, ils cherchèrent à établir l'inutilité de la révélation orale, en supposant possible que l'homme eût lui-même inventé la parole. Ils commencèrent par séparer l'une de l'autre, et reléguer chacune aux deux pôles du monde moral la révélation et la raison; comme si la révélation ne devait pas être raisonnable, ou que la raison ne tut pas acquise par une instruction, qui n'est autre chose qu'une révélation divine ou humaine. Ils furent aidés en cela par beaucoup de chrétiens, qui , à force de vouloir déprimer l'orgueil de !.i raison pour relever le bienfait de la révélation, faisaient presque douter si l'homme fait à l'image de Dieu avait une raison suffisante pour recevoir la révélation; et qui, d'un autre coté, faibles théologiens, pour parler avec Bossue t .
(I) Parole, vision, audition, sont l'action de l'àme ; articulation, vue, ouïe, sont le jeu des organes. Ainsi l'àme entend, quand l'oreille ouït; elle regarde ce que l'œil voit; elle dit ce que la langue articule Sî on m UiH/ud, s \>i ri lus meus urat . Ainsi on peut articuler sans rien dire , ouïr sans entendre, voir sans regarder, comme on regarde suis voir, on entend sans
ouïr, "ii B'exprime mê sans parler, sans gesticuler, et même par le,
silence. Rien ne prouve mieux la distinction de l'esprit et des organes : et ce qu "" appelle la physionomie, dont les yeux dans la figure humaine sont le trait le pins marqué, n'est autre chos i que ce regard de l'âme <'t, cette expression générale de nos sentiments habituels , qui se manifeste même dans le repos de uns organes.
croyaient, ce semble, la raison assez pénétrante pour ruiner par ses recherches , ou du moins affaiblir la certitude de la révélation, et qui ignoraient que la foi n'est jamais plus simple que lorsque la raison est plus éclairée.
Quoi qu'il en soit, les sophistes, débarrassés de la révélation, et quelquefois avec des protestations de respect, comme de jeunes libertins se débarrassent de la présence d'un vieillard incommode, et restés seuls avec leur raison qu'ils appelaient naturelle , cherchèrent au plus étonnant de tous les phénomènes, celui de la parole , une explication naturelle, et voici ce qu'ils imaginèrent de plus naturel.
Les uns, sans être retenus par ce respect qu'un écrivain doit toujours conserver pour ses lecteurs, doutèrent si l'homme n'avait pas pu naître sans père ni mère de son espèce, ou sans l'intervention d'un être supérieur à lui, et par la seule énergie de la matière. Les autres se contentèrent de supposer qu'il avait été, dès sa naissance, séparé de ses parents, et que cet être faible, indéfendu par la nature, avait pu, seul et sans art, se défendre contre les accidents extérieurs et contre ses propres besoins. Cette dernière hypothèse, tout aussi impossible que l'autre, mais un peu moins absurde, fut celle sur laquelle Condillac éleva, à grands frais d'imagination, l'édifice de son roman sur l'invention de la parole. Il avait supposé l'homme une statue, pour nous apprendre comment il pensait; il en fit une brute, pour nous apprendre comment il avait inventé de parler. Pour mieux prouver que des enfants abandonnés avaient pu inventer la parole , il s'appuya très-à propos de l'exemple de quelques êtres à figure humaine, trouvés dans les bois, même deux ensemble, dont aucun ne faisait entendre un mot, un seul mot articulé, et dont quelques-uns poussaient des cris semblables à ceux des animaux au milieu desquels ils vivaient : nouvelle preuve que l'homme apprend plutôt l'accent de la brute, qu'il ne peut se faire à lui-même sa parole.
Jamais plus de rêves extravagants, de suppositions gratuites, de prodiges en un mot, ou plutôt de monstruosités pour donner une explication naturelle, et jamais on ne s'éleva avec plus
PRir.nnwiRr. 27
d'impudence contre l'expérience, aussi ancienne et aussi unifenelle que le genre humain, de la transmission nécessaire de la parole* (|ue l'homme reçoit, si elle luiesl transmise; ignore,
si elle ne l'est pas ou ne peut pas l'être; reçoit telle qu'on la lui transmet, modifiée dans ses lois suivant les nations, dans ses accents suivant les contrées, souvent dans ses habitudes suivant les familles. Aussi J.-J. Rousseau, frappé de la contradiction qu'il y a à supposer que les hommes soient convenus, sans se parler, de tel ou tel langage, et de ses règles générales* partout les mêmes, après avoir discuté cet amas de rêves incohérents, finit par dire: «Pour moi, convaincu de l'impos- » sibilité, presque démontrée, que les langues aient pu naître » et se former par des moyens purement humains, je laisse a » qui voudra l'entreprendre la discussion de ce difficile pro- » blême. »
Et remarquez quelles conséquences importantes et opposées naissent en foule de ces opinions contradictoires. Si le genre humain a primitivement reçu la parole, comme nous l'avons dit plus haut, il est de toute nécessité qu'il ait reçu, avec la parole, la connaissance de la vérité morale. Il y a donc une loi primitive, fondamentale, souveraine, une loi-principe, /e./>/y/-///6'^;s, comme l'appelle Cicéron, une loi que l'homme n'a pas faite, et qu'il ne peut abroger, li y a donc une société nécessaire, un ordre nécessaire de vérités et de devoirs. Mais si l'homme, au contraire, a fait lui-même sa parole, il a fait sa pensée, il a fait sa loi, il a fait la société, il a tout fait, il peut tout détruire; et c'est avec raison que dans le même parti qui soutient que la parole est d'institution humaine, on regarde la société comme une convention arbitraire, et qu'on a dit : « Un peuple a toujours le » droit de changer ses lois, même les meilleures; car, s'il veut faire mal a lui-même, qui est-ce qui a le droit de l'en » empêcher? )> et que Jurieu, allant plus loin encore, et déchirant le voile officieux qui couvre la souveraineté du peuple, a OSé dire : « Le peuple est la seule autorité qui n'ait pas besoin » d'avoir raison. » Et effectivement la raison et l'autorité populaire ne se trouvent que bien rarement ensemble.
Si le langage est d'institution humaine, comme l'imprimerie et la boussole, la parole n'est pas nécessaire à l'homme en société (1); car rien de ce que l'homme invente n'est nécessaire à la société, puisque la société existait avant l'invention. La société , même domestique , n'est plus nécessaire à l'homme; car l'accord libre du pèreet de la mère pour la conservation de l'enfant suppose volonté, pensée, expression par conséquent , et si l'homme a inventé la parole, l'homme a inventé, je ne dis pas le mariage, mais la famille. Et quand je dis la parole, il faut entendre l'expression de la pensée, même par gestes, parole de ceux qui n'en ont pas d'autre, des sourds et muets, mais parole transmise , comme l'autre , par le commerce des hommes; car les animaux n'ont point de gestes, quoiqu'ils aient des^mouvements, et des aveugles n'ont point de gestes, quoiqu'ils aient la parole. Des enfants abandonnés hors de toute communication avec des hommes parlants, ne feraient point de gestes imitatifs, quoiqu'ils eussent des mouvements animaux, et qu'ils donnassent des signes involontaires de plaisir, de douleur, ou de besoin. Mais pour faire des gestes imitatifs, délibérés et avec intention , il faut avoir vu des actions à imiter, avoir observé que tel geste correspond à telle action, et avoir vécu par conséquent en société avec des êtres qui pensent et qui s'expriment.
Si la parole est d'invention humaine, il n'y a plus de vérités nécessaires, puisque toutes les vérités nécessaires ou générales ne nous sont connues que par la parole, et que nos sensations ne nous transmettent que des vérités relatives et particulières. J] n'y a plus de vérités géométriques, car comment sais-je autrement que par la parole et le raisonnement qu'il y a des lignes absolument et nécesairement droites, des cercles absolument ronds, des triangles absolument rectangles, lorsque mes
(1) On veut que l'homme sans parole soit un animal. Il n'est rien, parce que l'animal muet est dans sa nature , et que l'homme sans expression n'est plus dans la sienne, et qu'un être qui est hors de sa nature n'est pas. Ce qui prouve que l'homme n'est point un pur animal, même sous le rapport de la reproduction , c'est que l'animal est plus ardent à mesure qu'il est plus sauvage , et l'homme plus froid à mesure qu'il est moins civilisé.
sens no me rapportent jamais que des lignes relativement droites, et des cercles relativement ronds, etc.! 11 n'y a plus de vt-ritts arithmétiques, carmes sens ne voient qu'un, un, un, et c'est ma parole qui compte trois, quatre, cent, mille, etc., et qui combine des valeurs qui ne sont jamais tombées et qui ne tomberont jamais sous mes sens. Il n'y a plus de vérités morales, car toutes ces vérités ne nous sont connues que par des formes de langage que l'inventeur, libre dans ses inventions, a pu ne pas inventer, ou inventer toutes différentes de ce qu'elles sont aujourd'hui, ou différ< nies encore chez les différents peuples; car pourquoi n'y aurait-il eu qu'un inventeur? Il n'y a plus de vérités historiques, et l'homme ne sait que ce qu'il voit et ce qu'il touche , et encore, s'il saisit les êtres, ne peut-il combiner leurs rapports, puisqu'il ne les combine qu'à l'aide de la pensée exprimée par la parole (1).
Et remarquez que presque toutes ces conclusions ont été tirées par les sophistes modernes, parce qu'à cause de la liaison nécessaire de nos idées, l'esprit de l'homme est conséquent dans l'erreur comme dans la vérité. La même école qui a soutenu l'invention arbitraire de la parole, a ruiné le fondement de toutes les vérités morales et historiques, et n'a fait grâce qu'aux vérités physiques et géométriques, « vaine pâture des » esprits curieux et faibles. » dit Bossuet, parce qu'elles nourrissent l'orgueil à peu de frais pour l'esprit, et qu'elles ne demandent aux passions aucun sacrifice.
Qu'on cesse donc de s'étonner si nous avons mis une si haute importance à la question de la révélation de la parole. Toute la dispute entre les deux partis qui divisent l'Europe Bavante, les théistes et les athées, les chrétiens et les sophistes,
(1) L'uniformité des langages, dans le sens qu'ils se traduisent tous les uns les autres, et font entendre la môme pensée chez les divers peuples, dépose contre l'invention attribuée à l'homme. Il y a un instituteur général <|ui a donné une langue générale, qui s'est modifiée suivant les lieux, lestempsel les hommes ; comme un même maître •> écrire donne à cent
élèves u tenture différente, selon la construction de l'organe el la viva-
citéde l'esprit, et comme cent idiomes différents rendent une même pen- . cent écritures diïlerentes rendent une même parole.
se réduit à ce fait, à ce seul fait : là est la preuve de l'existence de Dieu, le motif des devoirs de l'homme, la nécessité des lois et de la société; là est la raison du pouvoir religieux, du pouvoir civil, du pouvoir domestique, en un mot la raison du monde moral ou social, que l'art de la parole a tiré du néant de l'ignorance et du chaos de Terreur. Je le dis aux amis et aux ennemis : cette question est, dans le grand combat de la vérité morale contre Terreur , comme ces postes importants dont la possession décide le succès d'une campagne , et que deux armées se disputent avec opiniâtreté. Les esprits observateurs qui voient poindre le jour de la vérité dans les dernières ombres de Terreur, peuvent déjà s'apercevoir que X idéologie moderne, occupée depuis longtemps des signes et de leur influence sur la pensée, provoque elle-même, sans le vouloir, la décision de la question du langage inventé ou reçu , et sous ce rapport on peut assurer que Yidéologie tuera la philosophie moderne.
Avant de traiter de Yidéologie , qui a remplacé dans le langage et dans les études la métaphysique , parce que la philosophie moderne ne voit dans l'univers d'autres idées que celle de l'homme, nous nous arrêterons un moment pour faire remarquer au lecteur une conséquence bien vaste des principes que nous venons d'exposer. Nous sommes au haut d'une montagne d'où Ton peut découvrir un immense horizon. Si nos pensées sont exprimées par nos paroles, si nos paroles sont Texpression naturelle de nos pensées, une révolution dans le langage sera ou fera une révolution dans les pensées, et remarquez aussi que l'Écriture, ce livre où tout se trouve, assigne la confusion des langues pour date et pour cause à la révolution que produisit dans la doctrine morale la dispersion des peuples, d'où suivit l'oubli des traditions primitives. Le plus profond de nos grammairiens, Tabbé Girard, pense, et, je crois, avec raison, que la révolution qui s'opéra dans le langage, et que rien n'oblige à croire instantanée, pas plus que la création, fut la division en langage analogue, ou conforme à Tordre naturel des êtres, langage vrai, conservé, dans l'antiquité, chez le peuple
où h conserva le dépôt de toutes les vérités (t)>ei en langage transpositif, ou contraire à l'ordre naturel des êtres : langage faux, et par cela plus propre aux passions, comme le remarque Diderot, et que l'on retrouve chez toutes les nations païennes. On peut faire une observation semblable sur les peuples chrétiens en général, beaucoup plus vrais ou plus analogues dans leur langage que les (irees et les Latins, mais plus ou moins analogues entre eux dans leur idiome particulier, selon qu'ils obéissent à des lois plus OU moins naturelles de société politique; et pour en citer un seul exemple, Leibnitz remarque que la tangue allemande, la plus transpositive des langues modernes, a suivi toutes les phases de la constitution germanique, la plus irrégulière des constitutions chrétiennes, malgré le laborieux arrangement de ses parties; et l'on peut assurer que dans ce moment où il se prépare des changements importants à cette constitution, les beaux esprits du Nord essaient d'introduire dans leur langue une construction plus naturelle. Ces considérations, vraies en général, demanderaient un traité particulier qui paraîtra peut-être un jour : il suffit aujourd'hui à l'objet qui nous occupe, de les avoir indiquées à la sagacité du lecteur.
Au reste, les anciens se rapprochaient beaucoup plus que les philosophes modernes des traditions hébraïques sur l'origine du langage. Leur mythologie attribuait à des dieux descendus au milieu des hommes, et conversant avec eux, l'invention des arts môme mécaniques. Cicéron dit que l'écriture n'a pu être inventée parmi simple mortel, et effectivement Meroure- Trismégiste ou Hermès, à qui les Égyptiens en faisaient honneur, sont des noms de divinités. Il semble même que les anciens connussent cette vérité, que toutes nos pensées sont dans nos paroles, lorsqu'ils comprenaient presque toutes les aces bous, le nom de grammaire , qui est proprement l'art
(i) \.< i deux langues les plus vraies ou les plus analogues du monde sont llièbi i la firan . ce qui rend peutp-être celle-ci extrêmement
traduire Pautre, el qui bit que les plus beaux morceaux de notre poésie Boni traduits ou imites ùo l'hébreu. Si la France n'avait pas en Burope le dépôt des vérités, il semble qu'elle en eut la garde; puisse-t-etle ne \^> perdre cctt>' noble prérogative!
de parler, et lorsque les Grecs appelaient du même nom logos la parole et la pensée.
Nous terminerons l'histoire de la philosophie par quelques observations sur Y idéologie.
Chez le peuple le plus éclairé de l'Europe dans ses pensées, le plus naturel dans son langage, et le mieux ordonné dans ses lois religieuses, politiques et civiles, Descartes, Malebranche et leurs nombreux disciples avaient spiritualisé la question de l'origine des idées, au point (Malebranche surtout) de n'y faire entrer que le pur intellect, presque sans mélange de sensations. Locke, sous l'influence d'une autre religion, d'un autre gouvernement, d'une autre langue, chez un peuple exclusivement livré aux soins terrestres; Locke, esprit patient et subtil, propre à suivre une route- tracée (1), voulut s'en frayer une nouvelle, et matérialisa la question des idées, dont il vit l'origine uniquement dans nos sensations, regardant même comme incertain si l'on ne pouvait pas l'attribuer à la pure matière (2).
Gondillac, qui a été à Locke ce que Malebranche fut à Descartes , enchérit sur la doctrine de son maître, porta à l'excès la manière aride et glacée qui caractérise l'école de métaphysique matérialiste, fit de l'homme tantôt une statue, tantôt un animal sauvage , ôta à l'être infini les idées générales comme indignes de lui , et les attribua à la brute ; toute forme humaine, tout esprit de vie, tout caractère d'intelligence disparurent sous le scalpel de cette dissection idéologique, et résumant en deux mots son triste système , Gondillac appela nos pensées des sensations transformées.
Ce système a prévalu dans les écoles modernes, où l'on s'est imaginé le comprendre : on y jure par Condillac, comme on
(1) Il a donné aussi dans Terreur du pouvoir conditionnel ou du contrat entre le souverain et les sujets.
(2) Ba^le demande si une république d'athées peut subsister; Locke, si la matière est susceptible de la faculté de penser? Les hommes superficiels prennent ces questions pour un doute savant ; elles ne sont que l'irrésolution de Tignorance; Descartes ou Leibnitz ne font pas des questions pareilles qui ruinent par leurs fondements l'homme et la société.
piui.iMiN viiir. 33
• niait jadis par Aristote; el sa doctrine des .sensations y est si bieo établie, que , dans le dernier ouvrage sorti de cette école qui ait paru but ces matières, intitulé : Des Signes, et de leur influence sur F art dépenser (4), L'auteur, membre de L'Institut,
ne craint pas de dire : «Je pars ici du principe reconnu aujour- » (Thui par tous les philosophes, que L'origine de toutes nos » connaissances est dans nos sensations, et c'est par L'analyse » de la sensation que je commence. » Cette opinion cependant a été combattue par les plus grands philosophes des siècles passés, Platon, saint Augustin, Descartes, Malchranche, Fénelon et Leibnitz, et elle est encore formellement combattue par Ketnty lephilosope le plus accrédité de notre temps.
Le croirait-on 1 c'esl une malheureuse équivoque qui a, plus qu'on ne pense, contribué à décréditer le génie éminent des philosophes de L'autre siècle, et entre autres de Malebranche. L'( oie de Port-Royal, supérieure en littérature, outrée en morale, aigre et orgueilleuse dans la dispute, commença le combat (car alors on mettait à la vérité assez d'intérêt pour la combattre par le raisonnement) contre l.i philosophie de Malebranche contraire à ces opinions étrangères, séduisantes d'austérité, qui se sont naturalisées parmi nous, et y ont fait tant de bruit et tant de maux. Elle opposa sa morale chagrine et son style froidement correct , à cette doctrine vivifiante et genenuse. qui s'énonce ou plutôt qui se colore dans un style anime, plein de force et de grâces, comme une lumière brillante à travers un cristal.
Dans un siècle qui sortait à peine des vaines et barbares
I i" Peut-on appeler du même nom de signes le rire et les larmes,
d la i i • nu de la douleur que je puis contrefaire quoique je ue
. is, et que ceui qui me voient n'éprouvenl pas comme moi; et
rôle et le geste, expression toujours vraie d'une pensée actuelle , qui
l'espril des autres une pensée toute semblable? 2° Peut-on
dire : L'ai i de penser, el penser est-il un art ? Bien penser sur telle ou telle
I un art, et toute science n'est que l'arl de bien penser sur un
' ; mais pensi r, pris d'i manière absolue, n'es! pas pins un arl une
n «voir. On n • dil pas : L'arl du mouvement, el Ton di1 : L'art do la . i li est une suite de mouvements ordonnés pour une lin.
arguties d'Aristote, on fit à Malebranche un crime, ou peu s'en faut, de parler un langage conforme à de hautes pensées, et de donner à la vérité une expression digne de sa beauté ; il semblait qu'on ne pût enchanter le lecteur par le style sans faire illusion à son esprit. Fontenelle, esprit brillant, mais sans chaleur, qui écrivait avec grâce des dissertations mathématiques , et avec froideur des pastorales, Fontenelle décida qu'il y avait beaucoup d'imagination dans la philosophie de Malebranche , parce qu'il trouvait beaucoup d'images dans son style, et il fit sur cette imagination, dont Malebranche se servait en se cachant d'elle, cette jolie phrase que tout le monde connaît. Le plus sévère méditatif qu'il y ait jamais eu, qui ne met d'images que dans son style, qui pense le plus rationnellement, et s'élève par la seule intelligence aux vérités les plus générales, passa pour un homme à imagination, tandis que Locke et Gondillac, qui, dans un style continuellement abstrait et sans figures, ne pensent qu'images de corps, organes dans l'homme, sensations et sens dans ses pensées, passèrent pour des hommes à conceptions. La vérité est précisément dans les assertions contraires. Descartes et Malebranche sont des hommes à conceptions, Locke et Condillac des hommes à imaginations, parce que l'imagination est en nous la faculté qui image ou imagine, et que l'on ne peut imaginer que des choses solides, des corps , des sens, des organes, et de là vient que l'imagination domine chez les artistes occupés de l'imitation des choses physiques. Au contraire, Descartes et Malebranche ne se sont trompés que lorsqu'ils ont voulu imaginer, l'un ses tourbillons, l'autre son étendue intelligible ; encore cette dernière opinion, qui met en Dieu le type des vérités générales de l'ordre physique, manque-t-elle plus de développement que de vérité. Si l'on voulait comparer ces quatre esprits, on pourrait dire que Descartes et Malebranche avaient le génie qui généralise, et qui souvent se trompe dans les particularités, et que Locke et Condillac avaient l'esprit qui particularise, et qui se trompe toujours quand il veut généraliser ; et l'on peut assurer que, même en métaphysique, un style continuellement sec et diffus, sans cou-
leur e1 sans chaleur, où l'abstraction des mots est mise à la place de la généralité des idées, est l'expression infaillible d'un esprit indigent, et la preuve certaine d'un système mal conçu.
Mais si la solution de la question sur l'origine des idées ne se trouve pas dans le système trop purement spiritualiste des idées innées, ni dans le système purement matérialiste des sensations transformées, ne pourrait-elle pas se trouver dans les deux systèmes à la fois! L'erreur sépare et la vérité réunit ; elle est rapport cuire les objets, et si la vertu eonsiste à éviter tous les extrêmes, la vérité consiste à embrasser tous les rapports. C'est ce (pii paraîtra ('vident à tout bon esprit qui jugera qu'il y a dans les idées quelque ebose de fondamental qui ne vient pas des sens, puisque nous avons tous sur beaucoup d'objets une pensée uniforme avec des sens extrêmement variés en force et en perfection; que nous pensons à ce que nous n'avons jamais perçu par les sens, comme lorsque nous pensons à la couleur en général, quoiqu'il n'y ait de sensible que des couleurs particulières ; que nous pensons le contraire de ce que nos sens nous rapportent, puisque nous redressons môme par la pensée les erreurs de nos sens; enfin, parce que nous pensons le général, et <pie nos sens ne nous rapportent que le particulier : mais aussi il y a dans la pensée son expression, parole ou image, qui vient par les sens, qui nous rend sensible notre pensée, et sans laquelle nous ne pourrions connaître nous-mêmes, ni faire connaître aux autres notre pensée; expression qui nous est transmise par le sens de la vue, si elle est la figure d'un objet Hgurable ou une image, et par le sens de l'ouïe, si elle est parole ou l'expression d'un objet intellectuel, fuies ex auditu. Ainsi, ce qu'il y a de général, de fondamental dans l'idée, et qui nr vient point des sens, est le même chez tous les peuples; ce qu'il y a (le particulier, et qui vient des sens, varie elle/. tous les peuples: c'est l'expression au thoyen de laquelle mille idiomes différents rendent une même pensée. Ainsi l'idée n'est point une sensation transformée, comme l'appelle Condillac ; mais l'expression nécessaire et naturelle de notre idée est une
sensation de la vue ou de l'ouïe transformée en image ou en parole, parce que Phomme , forcé de se servir du moyen ou ministère de ses organes pour les opérations de son intelligence, pense par le ministère du cerveau, parle par le ministère de l'organe vocal, voit par le moyen de ses yeux, saisit par le ministère de ses mains, etc. Et c'est cet assujettissement à des organes, dont l'imperfection retarde et entrave l'intelligence, qui fait le désespoir des hommes qui aiment la vérité et soupirent après sa possession.
La parole est donc, dans le commerce des pensées , ce que l'argent est dans le commerce des marchandises, expression réelle des valeurs, parce qu'elle est valeur elle-même. Et nos sophistes veulent en faire un signe de convention, à peu près comme le papier-monnaie, signe sans valeur, qui désigne tout ce qu'on veut, et qui n'exprime rien, qu'autant qu'il peut être à volonté échangé contre l'argent, expression réelle de toutes les valeurs.
Cependant il est extrêmement remarquable que les mêmes philosophes qui, plaçant Phomme tout entier hors de lui-même, et dans ses sensations extérieures et ses organes matériels, devraient se borner à en étudier Panatomie et en disséquer le tissu, aient introduit cette doctrine idéologique qui ne s'occupe que de l'entendement, et qui le décompose comme une substance chimique. La métaphysique ancienne étudiait Dieu et l'homme en eux-mêmes , et sans s'occuper assez de leurs rapports. L'idéologie moderne ne voit que l'homme et son pur intellect, qu'elle place dans ses sensations : science incomplète dans son objet, et fausse dans sa méthode, qui conduit au matérialisme en doctrine, à 1 egoïsme en morale, à l'isolement en politique ; ne s'occupe que d'abstractions sans réalité et sans application, et dans laquelle Phomme, étudiant son intelligence avec son intelligence, et pensant en quelque sorte sa pensée, ressemble à celui qui voudrait s'enlever sans prendre au dehors aucun point d'appui, ou qui s'efforcerait de voir son œil sans miroir, et de connaître son tact en lui-même, et sans l'appliquer à un corps.
ïl faut diviser sans doute lorsqu'on étudie le corps humain , substance complexe, composée d'un nombre infini de parties el d'éléments; il faut réunir, généraliser, voir des rapports, lorsqu'on traite de l'être simple : et j'avoue que cette dissection de la faculté pensante, à laquelle on attache tant d'importance dans l'école de Locke et de Condillac (1) , cette décomposition en pensée, perception, attention, compréhension, réflexion, etc., etc., etc., ces distinctions minutieuses entre des opérations indivisibles et instantanées, me paraissent aussi peu propres à apprendre Y art de penser, si penser est un art. que l'analyse pédantesque des sons par le maître de langues de Molière est propre à apprendre l'art de parler. Le principe de la liaison des idées, dont Condillac fait tant de bruit, peut-il même être regardé comme une découverte, et recommandé comme un précepte? Penser est-il autre chose que lier des idées ? N'y a-t-il pas une liaison dans nos idées même les plus involontaires , et jusque dans les rêves les plus fantastiques? Ce principe n'est-il pas puéril à force d'être vrai, et n'est-il pas aussi inutile pour former et diriger la pensée, qu'il le serait de poser en principe, lorsqu'on veut apprendre à un enfant à marcher, que la marche est la liaison des mouvements !
Il est temps de le dire, le but de la philosophie morale es1 moins d'apprendre aux hommes ce qu'ils ignorent , que de les taire convenir de ce qu'ils savent, et surtout de le leur faire pratiquer. Elle ne consiste pas à entretenir l'homme de lui-même, et des mystères impénétrables de sa propre intelligence , pour en faire un idéologue arrêté à la contemplation de soi-même. et qui s'évanouit dans ses propres pensées; mais elle consiste à le rappeler sans cesse à la connaissance de ses rapports avec les êtres semblables, et à en faire un être moral et social, une personne , une personne dans la famille, une personne dans
(1) Vn physiologiste allemand a récemment trouvé dans le cerveau la loge du courage, la loge de la sensibilité, Ut loge de la mémoire, la loge du jugement, etc... Cette fois nos physiologistes français onï trouvé qu'il allait trop loin, el l'ont Sérieusement réfuté.
l'Etat, une personne dans la religion, une personne pensante et parlante , dont il faut étudier la pensée dans la parole , et la volonté dans les actions. C'est, jose le dire, ce qu'on n'a pas encore fait, et sur quoi je ne me flatte pas moi-même d'avoir rempli toutes mes pensées.
Descartes prouva Dieu, et expliqua l'homme et ses passions ; Malebranche fit un pas de plus sur la même route : il étudia leurs rapports , mais des rapports trop purement intellectuels, et les communications ineffables delà raison humaine avec l'éternelle raison. Leibnitz entrevit au delà , et connut la nécessité de la société extérieure de Dieu et des hommes, société qu'il appelle « l'État le plus parfait sous le plus parfait » des monarques. » Ces systèmes, où tout est vérité, honorent l'intelligence humaine; mais parce qu'il n'y a pas toute la vérité, ils sont incomplets, et ne peuvent être appliqués dans le détail à la société, et ils montrent plutôt comment la société humaine est en Dieu, qu'ils ne montrent comment Dieu est présent à la société humaine, et la gouverne par les lois de l'ordre social.
En voilà assez sur la philosophie. Nous l'avons toute comprise sous trois systèmes généraux, auxquels toutes les opinions particulières se rapportent : système de la cause, doctrine de Dieu qui fut celle des Hébreux ; système des effets, doctrine toute humaine qui fut l'objet de la philosophie païenne, et qui est encore l'objet exclusif de la philosophie moderne ; doctrine du moyen ou médiateur, doctrine de Dieu et de l'homme, de la cause et de l'effet par la connaissance qu'elle donne du rapport qui les unit, et qui, mettant la rectitude dans les pensées de l'homme, a dirigé son intelligence dans la recherche de tout ce qui est fait pour lui, et qui est mieux connu depuis le christianisme.
Nous allons nous occuper de la société, à laquelle toute philosophie, toute connaissance, toute doctrine se rapportent, et où les êtres se trouvent dans leurs rapports mutuels : société correspondant chez les divers peuples aux divers systèmes de leurs connaissances société judaïque où l'on ne voit que
Diea et son empire souverain; société païenne où Ion ne voit que l'homme et su corruption ; société chrétienne où Ton voit ensemble et en rapport Dieu et l'homme, et la faiblesse relevée et mise sur le chemin de la perfection ; société chrétienne meilleure que la société judaïque , parce que l'homme y est plus libre; meilleure surtout que la société païenne , parce que l'homme y est mieux réglé : doctrine des Hébreux, éducation de l'enfance; doctrine des chrétiens, institution de lage mùr; philosophie du commencement des temps, philosophie de la fin, et qui , considérées l'une et l'autre dans leur origine semblable, leur dépendance mutuelle et leur dt stination différente, sont véritablement la législation primitive, considérée dans tous les états de la société, et dans ses institutions fondamentales (1).