CHAPITRE I
qu'une intelligence infinie ;iit crée l'homme, et supposer que, telle qu'une marâtre cruelle , elle ait abandonné son existence Bociale au hasard de ses inventions, en sorte que si un homme n'eut pas eu assez d'esprit pour inventer la parole , le genre humain tout entier serait aujourd'hui dans un état bien au-dessous de celui des plus vils animaux PLe sauvagede l'Àveyron a certainement la faculté de penser et d'articuler. Depuis deux ans on l'instruit avec zèle et intelligence , et il n'a pas même de gestes imitatifs d'aucune pensée , quoiqu'il montre du doigt quelques objets présents relatifs à ses besoins.
Sans doute . le moyen de la première transmission de la parole faite à l'homme nous est inconnu, et l'imagination n'en fournit aucune image; mais la raison conçoit et peut démontrer qu'il est impossible, c'est-à-dire contre la constitution physique et morale de l'homme, qu'il puisse inventer l'expression de ses pensées, car ce serait inventer son propre être intellectuel. Cette démonstration purement rationnelle est suffisante, puisque l'homme ne reçoit de certitude infaillible que de sa raison et non de ses sens , et que l'imagination elle-même ne mérite aucune créance sans l'attestation et le visa de la raison. Et prenez garde que dans la question qui nous occupe, si la raison parle, l'imagination se tait; il n'y a pas entre elles conflit de juridiction , et l'imagination ne fournit pas d'images contraires aux perceptions de ma raison, au lieu que dans la démonstration des asymptotes, que personne ne révoque en doute, la raison et l'imagination sont en opposition formelle; car la raison se démontre à elle-même par le calcul que deux lignes prolong a l'infini et s'approebant toujours ne peuventjamais se rencontrer. L'imagination, au contraire, se ligure nettement que deux lignes, s'approebant continuellement, doivent finir par se rencontrer en un point , et la raison elle-même murmure contre le calcul qui la subjugue, et trouve maigre elle de la contradiction à admettre deux lignes infinies qui s'approchent toujours et s'évitent sans cesse.
Il faut faire ici une observation importante sur la rectitude de nos jugements. La rectitude des jugements sur les objets purement physiques tient à la force de nos passions; un homme intempérant juge en général très-bien des jouissances physiques, et un homme intéressé, de la boute d'un marché; mais la rectitude du jugement en moi aie lient a la répression de nos passions, et voilà pourquoi l'habileté dans certaines affaires va rarement avec l'habitude de
Certains devoirs. « Les enfants du siècle, dit le grand maître, sont » plus prudents en affaires que les enfants de lumière. » Quand nous disons que la parole est nécessaire pour penser, il
tant entendre la parole des image.-, comme celle des sons. Lcssoiirdsmiiets pensent par images et parlent par gestes. Les mots qu'on leur transmet arrivent a leur esprit par les yeux, comme aux nôtres par 1rs oreilles, et sont pour eux une image, el pour nous un son. Et pour nous-mêmes, quand nous ne faisons que penser , les mots ne
sont pas un son , ils ne sont qu'une image. Le mot cause réveille dans un homme instruit l'idée de cause, et il porte avec lui sa signification ; je crois que , pour un sourd-muet , il ne marche jamais sans l'image de Yeffit qu'on lui a donné pour exemple , et ils sont comme des enfants qu'on instruit perpétuellement avec des tableaux et des comparaisons sensibles. Les partisans de l'invention du langage veulent que le geste ait conduit à la parole. Le geste ne peut être d'aucune manière l'élément d'un son, et il y a entre eux l'infini. C'est, au contraire, parce que les hommes s'entendent par le moyen du geste , que jamais ils n'auraient songé à inventer la parole, si la parole pouvait être une invention ; car là où il y aurait un moyen suffisant de s'exprimer , il n'y aurait jamais de motif nécessaire ou de raison suffisante d'en inventer un autre.
(e) Les hommes ont des images avant d'avoir des idées ; ils voient les corps avant de connaître les esprits. De là vient que les enfants et les peuples naissants gesticulent beaucoup, et même dessinent volontiers. 1! est évident que le dessin est un geste fixé, car le geste significatif d'une chose n'en exprime que les contours, et les premiers dessins des peuples et des enfants ne sont aussi que des contours et des linéaments sans ombres et sans relief. Le premier progrès est de colorer les objets , le dernier d'y mettre les ombres , et 1 l'on peut dire qu'il faut être fort éclairé pour apercevoir les effets de la lumière sur les corps. Les hiéroglyphes étaient une écriture de contours, un dessin des objets. Aussi les hommes ou les peuples qui pensent beaucoup par images, s'expriment beaucoup par gestes, et aiment les arts d'imitation.
(/) Le lecteur le moins attentif remarquera combien ces locutions familières, la parole, expression de notre intelligence, et son image ; fille de la pensée, et par laquelle la pensée se produit ; ne faisant qu'un avec la pensée, et cependant en étant distinguée ; née de la pensée et son égale, etc., etc.; combien, dis-je, toutes ces locutions, qui développent le mystère de l'homme , s'accordent avec celles que la religion emploie pour mettre à notre portée le mystère de la nature divine, en qui elle nous montre aussi une parole éternelle ou verbe, expression de l'intelligence suprême et image de sa substance; fils de Dieu, et cependant égal, à son père, par lequel il se produit et se manifeste, etc. , etc. , etc. Je laisse ici le lecteur à ses réflexions ; mais qu'il ne s'effraie pas de ce rapprochement. Ce n'est pas une vaine parole , que l'homme a été fait à l'image et à la ressemblance de la Divinité]; et Bossuet lui-même, traitant ces hauts sujets, dit : « Et » nous-mêmes , n'avons-nous pas en nous une intelligence dont » notre parole est le fruit P »
Ces deux propositions , V intelligence divine n'est connue que par son verbe , l'intelligence humaine n'est comme que par sa parole , peuvent servir à instruire le chrétien dans la science de l'homme , et celui qui croirait n'être que philosophe dans la science de Dieu.