CHAPITRE il
En effet , le chrétien , persuadé par la fol de la première proposition . se prouverait à lui-même par ! i de la 'vérité de la
nde, et Irait ainsi de Dieu à l'homme : le philosophe, a] s'être pi lui-même par la raison , la vérité de la seconde
proposition, pourrait en <•< nelure la première , el verrai! en nousmêmes la raison des locutions les plus étonnantes de la religion , et irait ainsi de l'homme à Dieu; car. encore une lois , on peut démontrer à la raison que notre pensée n'est exprimée à l'esprit autres, n'est connue à notre propre esprit que parla parole.
(«) Les mots n'ont par eux-mêmes aucune vertu, quoiqu'il soit vrai de dire qu'ils ne sont pas purement arbitraires ; mais la parole a la vertu d'exprimer la pensée. Ici les partisans de l'invention du langage tombentdans une grande absurdité; il fautqu'ils soutiennent que 1 invention la plus merveilleuse , et qui ne peut être le produit d'un événement fortuit, comme le sont toutes les découvertes des arts, mais qui aurait été le fruit des plus profondes combinaisons, si elle avait été combinée; une invention qui n'est pas nécessaire à l'homme au premier âge de la société, puisqu'alors, selon eux, uniquement occupé d'actions physiques, il peut agir sans parler; que cette invention, dis-je, remonte au temps d'un peuple le moins fertile en inventions, puisqu'on voit des langues avec toutes leurs combinaisons, des verbes avec leurs temps et leurs modes, des noms de nombre, des noms appellatifs, des substantifs et des adjectifs, des langues qui nomment le ciel , la terre , (<■ grand esprit, chez des peuples qui n'ont pas la première notion de nos arts et des choses les plus nécessaires à la vie, pas même quelquefois l'art de faire du feu. Explique qui voudra comment toutes les combinaisons merveilleuses de la parole ont été inventées chez des peuples qui ne connaissent pas les moyens les plus simples de rendre la vie commode, de se couvrir, de préparer leurs aliments, etc. ; mais, en vérité, j'admire comment des hommes si difficiles sur les preuves de l.i vérité, admettent sans preuve cette étrange assertion.
Les langues ont un rapport évident à l'état des peuples dont elles sont l'expression, transposilives, bruyantes, hardies , déréglées chez les peuples à (tassions , les peuples païens ; plus analoguei , mieux
réglées el d'une harmonie plus douce et plus I) vraie chez les peuples chrétiens, (/est parce que les langues transpositives confondent la place des êtres, que l'on a été force, pour se reconnaître,
(!) On pourrai! soutenir ojne noire Langue eel plus baraumieuse, qaeiqee moins éclatante que la lai une latine, parce que i;i langue latine n'a <i'"' des sont pleins et forte, et qu'il n'j a pas d'harmonie dans la nature sans an mélange de sons forts et de ions bibles, de bruits, t>i j'u:>e. le dire, masculins el féminins, caractère distiactif de la
langue Iran.
Î9G INOTES DU LIVRE 1,
d'inventer les déclinaisons, qui ne sont que le signe du rang que le mot devrait naturellement occuper dans la phrase. Ainsi une langue analogue dit : « Dieu commande aux princes de conduire leurs sujets » à la vertu. » Et dans cette phrase : Dieu souverain, \esprincrs ses ministres, les peuples qui sont les sujets , le verbe commander qui exprime la relation du pouvoir au ministre, le verbe conduire qui exprime la relation du ministre au sujet, la vertu enfin , fin de toute volonté de Dieu et de toute action de l'homme , sont placés dans la phrase comme ils le sont en eux-mêmes et dans la pensée. Les Grecs et les Latins tourmenteraient cette phrase de mille manières, toutes à peu près dans le génie de leur langue, hors la manière naturelle.
Quant a l'invention du langage , l'auteur du Monde primitif pense que le langage est de Dieu , qui a donné les signes radicaux, que l'homme a étendus par dérivation, ou qui se sont modifiés par succession de temps et variétés dans les organes. Leibnitz écrivait : « Il ne faut pas s'imaginer que les langues soient d'une institution » arbitraire , et se soient formées par des conventions réfléchies.... » C'est une chose digne de remarque dans une grande partie de notre » continent, les langues modernes nous fournissent la trace d'une » langue ancienne extrêmement répandue... d'une langue commune, )> et cette conclusion s'accorde mieux avec les saintes Écritures. » M. Hugh Blair, encore vivant, célèbre professeur à Edimbourg, dans son Cours de rhétorique , énonce le même sentiment sur l'institution du langage. M. Sicard pense que le Créateur a fait l'homme parlant. J.-J. Rousseau combat le système de l'invention humaine, en sorte que Ton peut regarder cette opinion comme dominante ; et M. de Gérando, quia préféré le sentiment de Condillac, convient luimême qu'elle est fort commune. La difficulté est du plus au moins de mots donnés ; mais Ton peut croire que le mot principal, le verbe, dont le geste ne saurait figurer les modifications intellectuelles , est un signe radical, mais qui n'a eu dans le principe (et Ton en juge par l'hébreu) que les temps et les modes nécessaires. Sans doute , on peut figurer par le geste l'action de manger; mais comment en figurer les temps et les modes ? Comment figurer le croire , dans ses modifications diverses , aux yeux de celui qui n'en aurait pas eu l'idée dans l'esprit? Il n'y a qu'à voir dans M. l'abbé de VÉpée tout ce qu'il faut écrire de mots pour faire comprendre aux sourdsmuets ce mot croire avec ses modifications personnelles, temporaires et successives. Disons donc que le verbe a été du commencement, et qu'il est le moyen de toute instruction ; carie substantif présent peut être moniré par le geste, et absent il peut être figuré par le dessin (1).
(1) Il n'est pas inutile de remarquer que l'éducation actuelle ne met dans la tête des enfants que des nomenclatures de substantifs. La religion, comme la métaphysique, ne nomme que deux êtres, Dieu et l'homme, et toole l'instruction qu'elles donnent est sur les rapports qui les unissent. Les sciences physiques exercent la mémoire , les autres forment la raison.