‹ Législation primitive considérée dans les derniers temps par les seules lumières de la raison;Chapitre 8 sur 164 · LIVRE I, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE I

et Terreur, que Terreur manque de vérité , et la fiction seulement de réalité. Une sirène n'existe pas ; mais il n'est pas impossible qu'elle existe, puisque je ne la figurerais pas, si elle était impossible, et que je conçois distinctement que la même puissance qui a fait les femmes et les poissons , peut faire un être qui soit Tun et l'autre à la fois (c). Au lieu qu'une force préférable à la sagesse ne peut pas être , puisqu'elle cesse d'être force à l'instant qu'elle se préfère à la sagesse, et parce que cette force préférable à la sagesse ne peut pas être, je ne puis pas la nommer, comme j'ai nommé sirène ; je ne connais pas de mot qui exprime une force préférable à la sagesse , et pour en faire mieux sentir l'impossibilité , on n'a qu'à traduire sagesse par ce qui doit diriger , et force par ce qui doit être dirigé, et Ton verra qu'il est impossible ou contradictoire que ce qui doit obéir soit préférable à ce qui doit commander.

Ainsi un faux jugement d'imagination manque de réalité, un faux jugement dans les idées pèche contre la vérité ; Tun conduit h l'inexistence actuelle , l'autre aboutit à la contradiction, et c'est mal à propos que Condillac élève des diflicultés sur cette épreuve infaillible de Terreur dans nos jugements.

Ainsi les hommes n'inventent pas les êtres, ils les déplacent, et supposent entre eux des rapports. Ils peuvent se tromper dans leurs jugements, mais leurs pensées ne les trompent pas,

Il faut revenir sur une assertion à laquelle le lecteur peutêtre n'a pas donné toute l'attention qu'elle mérite. Non-seulement la figure et la parole sont l'expression nécessaire de nos pensées à l'égard de ceux à qui nous voulons les communiquer; mais elles en sont l'expression nécessaire pour nous entretenir avec nous-mêmes ou pour penser. Ainsi nous ne pouvons tracer au dehors la figure d'un corps par le geste OU le dessin, sans en avoir en nous-mêmes La représentation ou l'image, car l'image est une figure intérieure , et la figure est une image rendue extérieure. Et de même nous ne pouvons émettre au dehors une parole ou la fixer par l'écrit ure, sans en avoir en nous-mêmes la prononciation intérieure. Ainsi penser, ( 'est se parler à soi-niéine (Tune parole intérieure , et parler, c'est penser tout haut et devant les autres. Ainsi Ton peut regarder

comme une vérité générale, qu'il est nécessaire d'avoir l'expression de sa pensée pour pouvoir exprimer sa pensée , ou bien , comme je Fai dit ailleurs, que Phomme pense sa parole avant de parler sa pensée : proposition certaine , et qui explique le mystère de Pêtre intelligent.

Ainsi Pêtre intelligent conçoit sa parole avant de produire sa pensée, ainsi il y a conception et production de Phomme moral, comme il y a conception et production de Phomme physique ; car c'est de la similitude des idées que naît la similitude des expressions, autre axiome de la science de Pêtre intelligent (d).

XXT.

Donc la parole n'est pas une invention de Phomme, puisqu'il ne peut y avoir même pensée d'inventer sans une parole qui exprime cette pensée. Donc le ris et les larmes , par lesquels nous manifestons nos affections, vraies ou feintes, de plaisir ou de peine, sont des signes natifs (1) , au lieu que la parole et même le geste sont des expressions acquises, aclventitiœ. Donc elles sont naturelles, c'est-à-dire conformes à la nature de l'être; car il n'y a rien de plus naturel à Pêtre qui doit acquérir que l'état acquis , et la perfection est l'état le plus naturel de Pêtre perfectible (e).

Ainsi l'homme connaît les êtres par ses pensées, et ses propres pensées par leur expression. Ainsi, au lieu d'étudier la pensée de Phomme dans le sanctuaire impénétrable du pur intellect , comme on le fait aujourd'hui, il faut l'étudier, pour ainsi dire, dans le vestibule de la parole , et expliquer l'être pensant par Pêtre parlant, comme on connaît Phomme conçu dans le sein de sa mère, par Phomme produit au monde.

La pensée de l'homme est la représentation des êtres , fondement de Y ontologie, ou de la science des êtres ; la parole de l'homme est la représentation de ses pensées , fondement de l'idéologie, ou de la science des idées. « Comme il n'est aucun » mot, dit le célèbre abbé de l'Épée, qui ne représente quelque » chose , il n'est aussi aucune chose , quelque indépendante

(1) L'homme seul peut rire, parce que le rire naît d'un contraste ou rapport que l'homme seul peut saisir par la pensée, et voilà pourquoi l'intelligence se peint principalement dans le sourire.

LIVRF. I, CHAPITRE II.

» qu'elle soit de nos sens, qui ne puisse être expliquée clai- » rement par une analyse composée de mots simples, et qui , » en dernier ressort, n'ait besoin d'aucune explication. »

L'expression de nos pensées nous est transmise par les sens de la vue ou de l'ouïe : mais la pensée elle-même est distincte de son expression et la précède : c'est la conception qui précède la naissance. L'homme a la pensée en lui-même , puisqu'elle se réveille à l'occasion de la parole orale ou écrite qu'il entend ; car si l'oreille ouït, si les yeux lisent, c'est L'esprit qui entend. La pensée est native , la parole est acquise ; mais la pensée n'est pas visible sans une expression qui la réalise , et l'expression n'est pas intelligible sans une pensée qui l'anime. Une expression sans pensée est un son ; une pensée sans expression n'est rien , nihil sine voce est , a dit saint Paul (1). Là est le moyen de conciliation entre les partisans des idées spirituelles et les partisans des sensations transformées, entre les disciples de Descartes et de Malebranche, et ceux de Locke et de Condillac (/*).

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