DES ANCIENS ET DIS MODERNES
état naturel. Ce sont là les mœurs de l'individu; mais la société ■ aussi les Rennes, è\ comme elle est domestique ou publique, les mieiiis seront privées ou publiques, et ces mœurs sociales seront bonnes ou mauvaises, selon qu'elles exprimeront ou n'exprimeront pas les rapports naturels des êtres en société. Ainsi; >i le poète représente une épotttodws un état de société qui lui permette de se séparer de son époux par le divorce, les mœurs domestiques seront mauvaises, quoique l'individu puisse n'être pal vicieux ; et de là vient qu'il ne faut pas un grand talent pour rendre intéressante au théâtre la fidélité conjugale, et que tout l'art du monde ne peut y rendre le divorce même supportable, (l'est par la même raison qu'un héros, accompli d'ailleurs, est un personnage vil sur le théâtre, s'il est traître à son pays, parce que ses mœurs publiques sont mauvaises.
A cette distinction générale de mœurs poétiques en mœurs privées et en mœurs publiques , correspond une distinction générale des ouvrages d'esprit en deux genres : l'un, le genre familier, et en quelque sorte domestique, pastoral, géorgique, élégiaque, erotique, bachique, comique, qui chante les occupations. Les plaisirs, les peines de l'homme privé, et représente les scêiies de la vie privée; l'autre, le genre héroïque, tragique, lyrique, épique, qui célèbre les grands personnages et les grands événements de la société publique, religieuse ou politique. Ces deux genres se confondent quelquefois dans un genre mixte, mi plutôt bâtard, qui forme la comédie héroïque et la tragédie bourgeoise ou drame, qui montrent tantôt des hommes publics occupés d'affections privées, et tantôt des hommes privés livrés à d'éclatantes liassions.
La perfection du genre familier est le naturel naïf, dont l'excès est le puéril ou le niais; la perfection du genre héroïque e>t le naturel grande élevé, appelé sublime par excellence, et l'excès BSl le gigantesque, le monstrueux. Les anciens, plus drs temps ou les nations n'étaient encore (pie des familles, ont excellé dans le genre familier, et Homère surtout offre même dans le poème épique, des modèles accomplis (lu sublime de naïveté. Les modernes, places dans un ('fat de société plus avance, mit excelle dans le genre héroïque, et Bossuet et Corneille, entre autres, olfrent de ces traits de grandeur sublime (pie les anciens n'ont pas égales, .le pourrais m'autoriser ici des réflexions de Voltaire sur la tragédie. A mérite égal d'ex-
pression, le genre héroïque l'emporte sur le familier. Qui n'aimerait mieux avoir fait X Enéide que les Géorgiques, quoique les Géorgiques soient plus parfaites ou du moins plus finies que Y Enéide? A mérite supérieur, le familier l'emporte sur l'héroïque, et l'on aimerait mieux avoir fait des idylles comme Théocrite, ou des élégies comme Tibulle, que des poëmes héroïques, tels que YAchilléide de Stace , ou Y Enlèvement de Proserpine, par Claudien. La société passe de l'état domestique à l'état public; c'est là le progrès du temps : la littérature passe avec la société de l'expression familière dans le genre, même héroïque, à l'expression noble et élevée, même dans le genre familier; c'est là le progrès du goût.
Là, si je ne me trompe, est le point décisif du procès, et le moyen d'accommodement.
Pour pouvoir comparer avec fruit la littérature ancienne et la littérature moderne, il faut prendre les deux extrêmes des deux genres, la poésie pastorale pour le genre familier, la poésie épique pour le genre héroïque. La comparaison est facile, et elle sera extrêmement exacte ; car nous avons les idylles de Théocrite, les bucoliques de Virgile, et les pastorales de Gessner, le coryphée de ce genre chez les modernes, et nous avons pour l'épopée Y Iliade , Y Enéide et la Jérusalem délivrée. Or, en examinant avec attention ces trois ouvrages à la fois, dans chaque genre, on remarque l'enfance des genres dans les premiers, et au temps de l'enfance de la société; l'adolescence des genres dans les seconds, et au temps de l'adolescence de la société : la virilité des genres dans les troisièmes, et au temps de la perfection de la société : en sorte qu'on peut dire que les idylles de Théocrite, les bucoliques de Virgile , les pastorales de Gessner, sont entre elles dans les mêmes rapports que les épopées d'Homère, de Virgile et du Tasse. Je ne parle pas des individus, qui sont, dans toutes, des bergers ou des héros, ni même des mœurs individuelles, car tous ces poètes font agir et parler leurs individus d'une manière relative à leur âge et à leur sexe, mais des mœurs sociales , c'est-à-dire des mœurs de la famille et de celles de l'État.
Ainsi, dans Théocrite, les mœurs sont d'une simplicité qui approche de la rusticité , et il y a même, sous le rapport des mœurs domestiques, un reproche bien plus grave à lui faire, et dont Virgile n'est pas exempt dans son églogue de Gorydon et
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d'Alexis. Dans Gessner, on voit une nature simple, mais décente, sans grossièreté ei sans luxe, qui a, huit ensemble, de la parure dans sa simplicité, et de la simplicité dans sa parure.
11 est aisé de voir que Virgile tient le milieu entre la simplicité inculte de Théocrite, et la parure simple et décente de Gessner. I - mêmes rapports se remarquent entre trois épopées : je ne
parle pas du sujet de chacune d'elles; il est, dans chaque porte, relatif au temps et à lage de la société : purement familier dans Homère, où il s'agit d'une esclave enlevée à son maître ; plus national dans Virgile, c'est Rome dont son héros jette les fondements; plus général dans Le Tasse, c'est la religion du monde civilisé, et qui doit devenir la religion du monde entier, que les héros chrétiens vengent des outrages des infidèle^. Les objets, dans Le Tasse, ne sont pas au-dessous de la majesté du sujet : c'est l'Europe entière qui s'arrache de ses fondements pour tomher sur l'Asie; ce sont tous les rois de l'Europe qui vont combattre tous les peuples de l'Orient, et sous ce rapport, Homère, et même Virgile, ne peuvent soutenir la comparaison avec Le Tasse, qu'à la faveur de L'éloignement des temps, qui, comme la distance des lieux, a le privilège d'agrandir de petits objets, et d'affaiblir l'impression de très-grands événements.
Je viens aux. mœurs des personnages de l'épopée, ou des hommes publics.
Agamemnon est brave, et sait gouverner les peuples : ce sont dis mœurs publiques bonnes dans un chef; mais, par -on orgueil <'t sa brutalité, il indispose tous ses allies. Enée est brave et religieux, ses mœurs sont meilleures; mais sa folle passion pour Didon lui fait oublier la grandeur de ses destinées et les ordres des dieux, Lodefroi a toutes les qualités d'un héros et d'un chef, sans aucun des vices ni des faiblesses de l'homme privé : sublime pensée du Tasse, qui attribue la perfection au chef, et laisse les faiblesses aux subalternes; et ce beau poème est plein (le ces grandes intentions. Voltaire , dans la Henriade, donne des faiblesses à son héros; l'histoire l'y autorisait , mais nos idées, plus justes Mir la société, ne le permettent peut-être plus, et saint Louis eût été beaucoup plus
propre a l'épopée, si Le Tasse n'eût point traité le sujet (les
croisades, ou si , ,n,. de saint Louis eût fini heureusement.
Les hérOS d'Homère s'occupent (le détails domestiques, cvux
de Virgile s'amusent à des jeux, ceux du Tasse éprouvent les tourments de Famour.
Les faiblesses du cœur sont les seules passions de Fhomme privé qu'on puisse, sans déroger à la noblesse du genre héroïque, mêler aux scènes de la tragédie ou aux récits de Fépopée, Les détails des besoins domestiques ou des jeux doivent en être bannis, parce qu'ils sont des entraves ou des obstacles aux soins publics, et qu'il est vrai de dire, dans un sens, que Fhomme public ne doit connaître ni besoins, ni jeux.
La valeur noble, généreuse, toujours la même des héros du Tasse, est préférable à la valeur brutale, grossière, féroce, et souvent en défaut, des héros d'Homère; et l'on aperçoit sensiblement dans Le Tasse l'influence du droit des gens reçu chez les chrétiens, qui donne à l'humanité tout ce qu'il peut accorder sans rien ôter à la valeur. Les héros de Virgile , moins civilisés que ceux du Tasse, sont moins grossiers que ceux de Y Iliade, Le progrès des mœurs est sensible d'Homère à Virgile , et de Virgile au Tasse (1); et pour ne comparer ici qu'Homère et Virgile, les dieux de celui-ci , comme l'observe Voltaire, parlent et agissent plus raisonnablement que les divinités de l'autre, et la philosophie du sixième livre de Y Enéide annonce des progrès sensibles dans la raison.
Ce sont là des vérités de tous les temps et de tous les lieux, et qui ne seraient pas moins des vérités, quand elles auraient été défendues par La Mothe, ou combattues par Despréaux. Racine, qui met en scène le lier Atride et le bouillant Achille, leur donne les mœurs que Le Tasse donne à ses héros ; et Boileau, s'il eût fait un poëme épique, dont le sujet eût été pris dans la Grèce antique, n'eût pas donné à ses héros les mœurs qu'Homère prête aux siens. Le poëte, il est vrai, peignait les mœurs de son temps, comme le barde du Nord peint les brouillards et les tempêtes de son pays ; et peut-être est-ce le contraste d'une nature puérile et familière, et d'une expression trèsélevée et très-noble, qui est une des sources de notre admiration pour ce grand poëte : car rien ne nous plaît autant que les contrastes, Homère a peint une nature de société dans l'enfance, Virgile une nature plus avancée , Le Tasse une nature parfaite : il est l'extrême d'Homère. Celui-ci a célébré les
(1) Virgile a vécu à une égale distance du'siége de Troie et des croisades.
dis anciens et des modernes.
temps héroïques du paganisme; Le TiSfie H chanté les temps
chevaleresques de lachrétienté : ils on1 suivi chacun leur siècle. i Dans le siècle d'Auguste, «lit Terrasson, Homère n'eût pas » mis ou laisse tous ces dérangements de caractères et de dis- » cours qui se trouvent dans son poème. »
Mais Homère a-t-il mieux peint l'enfance de ta société, ou Virgile ses progrès, que Le Tasse n'a peint sa virilité 1 C'est là le point de la question, et si, ainsi posée, elle était décidée contre Le Tasse versificateur. Le Tasse poète pourrait en appeler, et demander que l*on compensât l'infériorité de l'expression avec des beautés d'un autre ordre, et la supériorité de son sujet et de son plan. On a dit qu'Homère est constamment épique, et «pie Le Tasse vise au pastoral; on a confondu les artistes et leurs instruments. La langue d'Homère est plus héroïque que sou sujet, et le sujet du Tasse plus héroïque que sa langue. La langue italienne, faible, molle et sans dignité, convient plutôt au genre familier. Lorsqu'elle parle l'épopée, on croit voir II erminie qui prend les armes d'Argant pour combattre Tancrède. Aussi remarquez que les reproches que Despréaux l'ait au Tasse portent principalement sur les concetti de sa langue, et que ceux qu'Horace fait à Homère tombent plutôt sur la conduite du poème. De là vient qu'Homère et Virgile perdent tout à être traduits, et que Le Tasse y gagne peut-être, ou du moins que son poème ne perd rien à être traduit dans toutes les langues, qui sont plus mâles et plus héroïques que sa langue naturelle.
Les îiitiiit 3 rapports, absolument les mêmes, que nous avons remarqués dans Le caractère de la pastorale et de l'épopée antiques, nous les retrouverions, et plus marqués peut-être, dans la tragédie grecque, comparée à la tragédie française, où il y a
bien plus d'art, d'intérêt et d'action, des mœurs bien plus nobles et bien plus soutenues dans le genre élevé; mais ici nous ne punirions en l'aire la comparaison avec la tragédie latine. Les six qui DOUS restent ne peuvent y servir, et sans doute, connue
l<s Romains n'osaient pas mettre leurs anciens rois sur la scène, et qu'il n'était pas permis d'y présenter les magistrats de la république, obligés de prendre leurs .sujets dans l'histoire grecque, ils ne pouvaient que copier les Grecs. La comédie permettrait plutôt ce parallèle. La bouffonnerie d'Aristophane, la décence deTérence, l'élévation de .Molière et de nos bons comiques, dans le Misanthrope, le Glorieux, I»' Méchant, dont le genre noble, sans être héroïque, n'était pas connu des anciens, nous
donneraient nos trois termes de l'enfance, de l'adolescence et
de la virilité. Nous les retrouverions aussi distinctement marqués dans la nudité d'Esope , dans la simplicité de Phèdre, et dans les grâces de La Fontaine ; enfin les épigrammes de l Anthologie, celles de Martial et les nôtres nous offriraient les mêmes points de comparaison.
En un mot, et pour nous résumer, les anciens ont trop souvent rabaissé le genre héroïque par des détails d'une excessive familiarité, et les modernes ont relevé le genre même familier par la noblesse et même la dignité des détails. Dans La Fontaine, le chêne et le roseau, la belette et le lapin conversent plus décemment que les héros de l'Iliade.
Le christianisme n'est pas étranger à ces progrès de l'art, et puisqu'il est incontestablement la cause des progrès de la société, il Test nécessairement de ceux de la littérature. Le christianisme a donc aussi son génie même poétique, et c'est ce qui nous sera incessamment démontré (1). «Le fil du bon goût, dit » Terrasson, vient des Grecs, plus châtié par les Latins, et porté » à sa perfection, du moins quant à sa théorie, parles Français. » Les ennemis de l'érudition voudraient nous faire perdre la » première moitié de ce fil, et l'admiration outrée pour les an- » ciens nous ferait perdre la dernière. » Nihil majus prœstandwn est, dit Sénèque , quam ne pecorum ritu, antecedentium gregem seqnamur, pergentes non quà eimdem est, sed que itur.
(1) L'auteur veut parler du Génie du Christianisme , de M. de Chateaubriand, qui allait paraître.
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