RELIGIEUX MENDIANTS, TROUPES SOLDÉES
Avant de parler de la révolution faite au quinzième siècle dans l'état du ministère public , je dois , pour faire sentir la différence des temps, et par conséquent des institutions, avant et après cette époque, placer ici un morceau tiré du Catéchisme universel de M. de Saint-Lambert , ouvrage que je m'abstiendrai de caractériser, par égard pour un homme vivant, mais qui se ressent autant de la caducité de la philosophie que de celle de l'auteur. Le lecteur remarquera peut-être que l'époque dont parle cet écrivain fut précisément celle des innovations ; mais il doit observer que l'effet bon ou mauvais des grands changements n'est sensible qu'au bout d'un intervalle de temps souvent considérable, et que pour une nation en société, comme pour un corps en mouvement, l'impulsion donnée subsiste encore, même après que la direction est changée.
Ce qui prouve avec la dernière évidence les funestes effets des innovations faites dans l'État et dans l'Église , à l'époque dont nous parlons, est qu'à cette époque même , « La France , » dit avec beaucoup de raison M. de Saint-Lambert, aétélepays » où la justice a été le mieux administrée , et dans lequel les » magistrats ont eu le plus l'esprit, le caractère, les mœurs » qu'ils devaient avoir. Leur pouvoir n'offensait personne , il » ajoutait à la sécurité de tous; il donnait la force de situation. » Les nobles jouissaient comme propriétaires protégés par les » lois ; leurs droits, et non leur puissance, assuraient leur tran- » quillité. La nation prenait toutes ces habitudes qui, dans une » monarchie, deviennent des vertus. Dans ces moments, les » mœurs des Français ont été peut-être comparables aux plus » belles mœurs des nations les plus illustres de l'antiquité » (beaucoup meilleures).... La religion, telle qu'elle était à peu » près en France , était en général soumise aux rois , soumise
( HAPÏTRK IV.
»> aux magistrats il» . et favorable à l'ordre et aux mœurs.
Les troubles religieux qui s'élevèrent forcèrent le gouver- » nement à suspendre L'exécution de ses desseins utiles, et à
'opposer aux opinions nouvelles. Ces opinions prirent nais- » sauce dans ce sièle où plusieurs papes eurent des vertus. » On ne soufirail pas beaucoup alors des excès de la papauté, )) mais on en craignait le retour. Les maux étaient diminués , » et l'impatience était augmentée. Luther n'était pas un homme » de génie, et il changea le monde. Le livre de Calvin parut , .» et le chrétien de Calvin est nécessairement démocrate... Tous » les sectaires plus ou moins tendaient à l'indépendance. » Je reviens à mon sujet.
« Le concile de Latran , dit Fleury, avait très-sagement » défendu d'instituer de nouveaux corps religieux. » Mais la (oui' de Rome crut que les maux de l'Église et les besoins de la religion demandaient des secours extraordinaires, et peut-être aussi que quelques papes, irrités des obstacles que le clergé et les universités avaient opposés à des prétentions qui n'avaient jamais été parfaitement éclairci es, regardaient comme nécessaire l'institution d'une milice plus disponible en quelque sorte pour j< a fonctions ecclésiastiques, et plus dévouée à leurs volontés. « 11 eût , ce semble, été plus utile, reprend Fleury , que les » évoques et les papi se fussent appliqués sérieusement à former le cl culier, sans appeler au secours ces troupes
» étrangères. t Quoi qu'il en soit, les papes favorisèrent l'étalement des i« ligieux mendiants (2). Mais trop frappés peutdes abus qu'entraînaient les richesses de l'ancien clergé, ils ne firent d'attention aux suites probables de la
pauvreté ;i laquelle le nouveau se condamnait , et en voulant
] là no peu plus ([ne [es magistrats n'étaienl Boumis à la religion.
(Note de V Editeur.
il tint dire cependant m"<' le pape Innœenl ni faisait difficulté d'approuver la nouvel institut de saint François; mais le cardinal de Saint-Paul, ibine, le détermina par des raisons ([ni fonl honneur à sa plus i|n*.i son jugement. Il demanda an pape s'il voulait condamner l'Evangile. Ce n'est, an reste, qu'avec les égards dus à la papauté qu'on peut parlei <i ou même • quelques papes, «•( comme
afcnts bien ni des torti de leur père. Depuis un demi-siècle ,
"ie, même catholiques, se permettaient sur la cour de Rome la ceosurelaplu . I souvent la plus injuste. Il est intéressant de remar-
quer, dans les relations quelquefois épineuses des parlements avec les papes, pect que les magistrats alliaient avec les procédés même il ce qu'on ne doil jamais oublier.
réprimer le luxe, ils ouvrirent la porte à l'avarice , qui se nourrit de désirs bien plus que de jouissances. La réforme dans le chef et dans ses membres , appelée par tant de conciles , selon Bossuet, et après laquelle l'Église soupirait depuis longtemps, cette réforme, à laquelle la réforme prétendue de Luther et de Calvin apporta le plus grand obstacle , ne pouvait être que la correction des hommes, l'amélioration des institutions, et non l'altération des principes ; et des corps qui ne devaient subsister que de dons volontaires comme dans l'état naissant de société , établis tout à coup au milieu d'une société âgée, où tout, et la religion elle-même, était assis sur la propriété, devaient y produire de la discordance dans les formes, et donner aux idées une direction nouvelle , et peut-être même opposée aux anciennes idées. Aussi lorsqu'on réfléchit aux progrès des opinions , et à l'influence lente , mais irrésistible , qu'elles exercent sur les actions humaines , on n'oserait peut-être pas soutenir que ces maximes de détachement universel de toute propriété, de pauvreté apostolique, de perfection évangélique, prêchées, et même pratiquées par les ordres mendiants à leur naissance ; que l'indépendance qu'ils affectèrent plus tard des évêques , et même la facilité que quelques-uns introduisirent dans la morale , n'aient pas disposé les peuples à voir peu après , avec moins d'étonnement, les prétendus réformateurs, alliant aussi le rigorisme des formes au relâchement des principes , déclamer contre les richesses ecclésiastiques , le luxe et la mollesse du clergé, abolir même l'autorité des évêques et celle des prêtres, renverser de fond en comble toute la doctrine de l'Église sur les satisfactions et les indulgences, et se vanter de ramener le christianisme à ses premiers temps , et les chrétiens à leur ferveur primitive. Et n'était-ce pas une semblable disposition d'esprit qui faisait que le pieux fondateur des Frères Mineurs prenait à la lettre, comme l'observe Fleur y, ce passage de l'Évangile : « Ne possédez ni or, ni argent, et voyagez sans sac » et sans chaussure, » et instituait son ordre sur ce modèle ; et que les fanatiques auteurs de quelques hérésies encore subsistantes prennent à la lettre la défense de saluer en chemin, ou de répondre autrement que oui ou non , et refusent en conséquence de prêter serment à la justice , et d'accorder aucune marque extérieure de déférence , même aux hommes revêtus du pouvoir public (I ) ?
(1) On connaît les célèbres divisions que produisit dans Tordre des Frères Mineurs la question de La propriété.
( M UMTKI-. !\ . 301
Quoiqu'il on soit, 1rs nouveaux corps religieux, plus détachés <n apparence des choses temporelles , parce qu'ils ne possédaient rien ; pins fervents, parce qu'ils riaient plus récents ; plus studieux, parce qu'ils étaient moins distraits par les soins temporels, tirés d'ailleurs de la classe du peuple, acquirent dans son espril une haute réputation de sainteté, et surtout de doctrine : niais leur habit , qui était celui du bas peuple, leur Science petite et pointilleuse, leurs manières d'une popularité qui allait jusqu'à la bas furent, au moins en France, et
chez une nation spirituelle et élégante , l'objet des sarcasmes des savants, et de la critique des gens du monde. «Les Frères » .Mineurs, dit Fleury, s'exerçaient continuellement aux disputes olastiques. On traitait tous les jours de nouvelles questions, » et on y employait toute la chicane et toutes les subtilités
» possibles » « Ce fut dans ce temps, » dit Leibnitz , que
son luthéranisme très-équivoque ne doit pas rendre suspect , même dans cette matière , « que tous les bons écrivains dispa- » rurent, les religieux mendiants tirant tout à eux ;... en sorte » que le droit civil et canonique et toutes les subtilités de l'école i devinrent presque l'unique objet de toutes les études. »
Ces nouveaux corps ne furent pas non plus assez en harmonie avec les principes monarchiques de la religion et de l'État , à cause des éléments démocratiques dont leurs élections perpétuelles et leur autorités triennales, objet éternel d'ambition et de brigues, présentaient les formes e1 recelaienl l'esprit. «Rien » n "fiait plus sage que la stabilité dvs anciens, » dit Fleury. en parlant <1<- ce changement continuel de supérieurs, ("est l'esprit (I ikocratique de leurs institutions qui leur donnait cette tendance habituelle a former dans l'Église une hiérarchie particulière, indépendante de la discipline ordinaire, et à se soustraire a la juridiction episcopale par vr> exemptions multipliées que les papes accordaient a leurs importunites, et contre lesquelles
de grands penonnagesse sont élevés avec tant de force. Mais
ce n'était pas là leur seule discordance, ni la plus importante, SVec les principes constitutifs de toute société.
1..' clergé séculier et régulier avait été jusqu'alors propriétaire;
et suis propriété, point d'indépendance des hommes; sans indépendance des hommes, point de ministère public. Les nouveaux corps religieux, qui vécurent d'aumônes de la part iU^ peuples,
de dons de la part des rois, de privilèges de la part des papes, dépendant de tout le monde, et surtout de leurs besoins , ne.
trouvaient pas dans leur constitution la force nécessaire pour exercer le ministère avec une entière liberté, ni peut-être avec une autorité suffisante ; car on sait de quelle complaisance , pour ne rien dire de plus , étaient accusés certains corps religieux dans les fonctions les plus sévères du ministère, où leur extrême facilité avait passé en proverbe ; et Ton n'a pas oublié l'origine de la révolte de Luther , et qu'une dispute survenue entre des corps pauvres , à l'occasion des distributions lucratives , avait été l'étincelle qui produisit ce long et funeste embrasement. Mais aussi accourut au secours de la religion et de la vie monastique, « tombée, dit Fleury, dans un grand » mépris depuis l'introduction des mendiants , » cette milice , dont les religieux mendiants n'avaient été que l'ébauche , et comme la première épreuve ; ce renfort devenu nécessaire à l'instant où l'Église, attaquée avec fureur au dedans par de beaux esprits et des savants, au dehors par des princes, obligée de se défendre contre ses propres enfants, avait, dans un autre monde récemment découvert , de nouveaux ennemis à combattre, de nouveaux États à conquérir. On voit assez que je veux parler de l'ordre des Jésuites, institution la plus parfaite qu'ait produite l'esprit du christianisme , née pour le combat , et cependant propre à la paix, constituée pour tous les temps, tous les lieux et tous les emplois; corps puissant et riche, où le particulier était pauvre et soumis , considéré des grands et respecté des peuples, réunissant à un égal degré l'esprit et la piété, la politesse et l'austérité, la dignité et la modestie, la science de Dieu et celle des hommes. Je passe au ministère politique.
Les guerres intestines et les expéditions d'outre-mer avaient porté un coup mortel h l'ordre politique. Les familles qui avaient survécu s'étaient enrichies de l'héritage des familles éteintes ; d'autres s'étaient appauvries par le pillage et la dévastation de leurs biens. L'égalité entre les familles du même ordre en fut altérée, ou les inégalités s'accrurent. Les plus pauvres vendirent leurs fiefs, comme plusanciennement elles les avaient donnés au clergé, et l'ordre politique s'affaiblit par l'extinction des familles, et plus encore par l'aliénation ou l'agglomération des fiefs.
Cet affaiblissement de l'ordre politique , la nécessité de repousser les Anglais, qui, lespremiers en Europe, avaient placé la force de leurs armées dans les troupes soldées ; la fureur des conquêtes en Italie, qui saisit nos rois à cette époque, déterminèrent Charles Vil à faire un établissement fixe de ce qui n'avait
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été jusqu'à lui qu'une levée accidentelle e1 passagère. Les troupes m »ldées n'avaient été jusqu'alors que la partie la moins nombreuse et la moins estimée des armées françaises; elles en devinrent la forceet la partie principale : différence importante, qui. dans une nation monarchique , place la force de l'Etat dans l'infanterie quia toujours fait la force des États populaires • ai despotiques ; arme plus soumise que fidèle , plus propre à l'agression qu'à la défense (et c'est aussi l'esprit de la démocratie), et qui, plus portée au mécontentement que la cavalerie, par la nature de sa composition , ou parce que l'homme y est moins occupé, a partout été j et même en France, le premier H le plus puissant instrument de révolutions. Les religieux mendiants, dépendant de ceux qui donnaient , avaient mis un principe démocratique dans l'Église, et condescendu trop souvent aux faiblesses des fidèles, ou quelquefois appuyé les prétentions indiscrètes de la cour de Rome ; a car, dit Fleury, ce furent » les Frères mendiants qui poussèrent aux plus grands excès les i prétentions de l'autorité des papes (1). » De même les troupes soldées, dépendantesde ceux qui payaient, avaient mis un principe démocratique dans l'État; prêtes à servir, suivant le temps et les occurrences j les faiblesses du peuple et les abus du pouvoir. Une armée de soldats est un peuple armé, véritable démocratie militaire, observe Montesquieu, en parlant de l'empire romain , ou l'empereur n'était qu'un premier magistrat toujours amovible. « Charles VII, dit Kobertson dans son » Introduction à VHiitoire de Charles-Quint , en établissant » la première année sur pied qu'on eut connue en Europe, i | répara une révolution importante dans les affaires et la )> politique des peuples divers. 11 ôta aux nobles la direction de » la force militaire de l'État. »
Je n'ai pas besoin d'avertir que je ne parle ici que des corps
en général, et non du particulier. Les troupes soldées ont produit de grands capitaines . et les religieux mendiants des
hommes distingués par leur science et leurs vertus. Les pieux fondateurs de ces ordres convenaient même parleur simplicité
i Le pape ■< une autorité ordinaire pour les temps ordinaires, une autoxtraordinaire pour tes temps extraordinaires, et la doctrine des partisans outres des maximes italiennes consiste ;ï lui attribuer une autorité extraordinaire pour les temps ordinaires, c'est-à-dire une autorité inutile, «•t dont l'Eglise n'a pas actuellement besoin; de même que lai partisans fougueux des maximes gallicanes laissenl .> peine au pape une autorité ordinaire môme pour lea temps extraordinaires.
30i TRAITÉ DU MINISTÈRE PUBLIC ,
aux siècles où ils parurent , et , comme l'observe Machiavel , l'exemple de leurs vertus ranima la dévotion et la foi languissantes. Ils étendirent l'Église par des missions , et les troupes soldées ont agrandi l'État par des conquêtes. Mais ces institutions , trop dépendantes du peuple qui donne et du peuple qui paie, ne sont pas assez liées à la constitution d'une société, où tout doit reposer sur la base immuable de la propriété foncière ; et c'est tout ce que j'examine ici. Aussi depuis longtemps des symptômes non équivoques indiquaient un principe de maladie dans cette partie du corps social. Il s'était élevé même dans l'Église des plaintes contre l'excessive multiplication des ordres religieux , et plus récemment des écrivains politiques avaient fait sentir le danger de l'accroissement ^démesuré des troupes soldées : danger extrême, toujours imminent dans les Etats idolâtres, mahométans et philosophiques, et dont quelques autres États ne sont préservés que par la force de la religion chrétienne, et les principes de fidélité dont elle fait un devoir. Les ordres religieux non propriétaires ont rendu de grands services à la chrétienté, en arrêtant dans quelques contrées les progrès du luthéranisme; mais aujourd'hui qu'un ennemi plus dangereux, la philosophie moderne, attaque les principes conservateurs des sociétés, il faut à l'Europe une milice plus régulière et des défenseurs mieux armés. Certains ordres religieux subiront donc une réforme, soit que la force des choses l'amène peu à peu et sans désordre à mesure du besoin, et en remplaçant des étais vieillis par des appuis nouveaux, soit que l'homme , rival imprudent de la nature , dans son opération violente, intempestive, détruise avec fracas, et servant, sans le vouloir, les desseins des impies, et peut-être les projets de voisins ambitieux, ébranle la foi des peuples, altère leur fidélité, leur rende les abus plus chers, et le bien même odieux. Les gouvernements d'Europe réforment tout chez eux hors eux-mêmes; il faut beaucoup de religion, et de religion très-éclairée, dans les princes, pour entreprendre des réformes dans la religion.
Les grands États, placés par l'effet de la guerre présente dans des limites plus naturelles, et parla plus fixes, tous d'une force à peu près semblable , auront à l'avenir beaucoup moins de cette inquiétude qui leur mettait sans cesse les armes à la main, et qui n'est presque jamais qu'un indice de la fausse position dans laquelle un Etat est placé : et la prépondérance décidée des premières puissances empêchera les puissances du second ordre de troubler la paix générale. Cet effet, sans doute, ne