CHANGEMENTS DANS LES MŒURS PUBLIQUES
Dès que les propriétaires des fiefs ne furent plus retenus «huis leurs terres, ou employés dans les fonctions politiques, ils songèrent à des jouissances personnelles, et ils quittèrent leurs manoirs champêtres pour se réunir dans les villes, comme, à d'autres époques, et quelquefois par le même motif, les prêtres avaient quitté leurs monastères pour s'isoler dans les campagnes.
Le luxe, la fureur du jeu et des plaisirs sédentaires, le goût des arts frivoles, toutes les passions qui s'enflamment par le contact, s'allumèrent au sein de ces réunions. Les villes s'embellirenl par le séjour des grands propriétaires, et à mesure qu'elles devenaient plus agréables, les habitations champêtres l»i ni. lient leurs charmes. La philosophie, qui peu à peu s'introduisait en Europe, eut beaucoup de part a ce changement. La religion retient l'homme dans les campagnes, en lui inspirant ait de la retraite, l'habitude de mœurs simples, de désirs homes, d'une vie sobre et laborieuse; le goût du plaisir, l'or- ! du bel esprit, la curiosité, toutes les passions poussent et entassent les nommes dans les villes, en leur inspirant la démangeaison de jouir, de savoir et de parler. Les nobles acquirent de l'urbanité 1 1) aux dépens de la franchise et. du bon sens. In peuple de citadins remplaça en France une
nation agricole. Les arts y gagnèrent; mais la famille, l'État,
l.t religion, la société enfin y perdit.
i) Urbanité, de urbs, signifie une qualité qu'on prend à la ville. Astuce,
de astu, ville, en grec, signifie la même chose : effectivement l'urbanité <'t
l'astu mt pas incompatibles, et leur combinaison forme VhUrigu».
Romains, qui tons ètaienl dans une ville, faisaient grand bruit <1«' cette
urbanité.
En même temps que de nouvelles lois remplaçaient les lois antiques de la monarchie française, de nouvelles mœurs remplaçaient les mœurs anciennes de la famille. Chose remarquable ! Charles VII et François Ier, du règne desquels date communément la révolution politique dont nous avons parlé , firent aussi une révolution domestique, et ils furent les premiers rois de la troisième race qui entretinrent publiquement une maîtresse du vivant de la légitime épouse : exemple funeste, trop fidèlement imité depuis, et qui a eu une si grande influence sur nos malheurs. Le désordre, depuis cette époque, a toujours été croissant; les mœurs se sont dépravés en même temps et à mesure que les lois se sont altérées : et sans doute l'explosion s'est faite, et la révolution générale a éclaté, lorsque la dépravation des mœurs a été aussi loin que l'altération des lois; moment terrible où la nature donne le signal des révolutions, et que l'homme ne connaît que lorsqu'il ne peut plus le prévenir.
La cour avait été galante sous Anne de Bretagne ; elle fut dissolue sous la Médicis. Cette reine, de famille marchande, e d'un pays démocratique, porta en France le goût de l'argent, des plaisirs et de l'intrigue, inconnus jusqu'alors à la loyauté et à la simplicité françaises. Elle fit révolution dans l'esprit religieux de la France, parce qu'uniquement occupée à maintenir son autorité faible et précaire, elle était au fond assez indifférente à ce qu'on priât Dieu en français, et qu'elle s'appuyait, au besoin, même des chefs du parti réformé. Elle fit révolution dans les habitudes des nobles, en tirant leurs femmes de la famille, ou elles avaient vécu jusqu'alors livrées aux soins domestiques, pour les attirer à la cour, leur inspirer le goût des plaisirs et des affaires, et en faire des instruments de politique et des moyens de séduction. « On fixe ordinairement , » dit le savant P. Griffet, l'époque (de cette irruption des » femmes dans l'État) au régne de François Ier ; mais on peut » dire que la reine Catherine de Médicis, par politique, ou par » goût pour la représentation ou pour les plaisirs, et peut-être » par tous ces motifs ensemble, rendit le nombre des dames de » la cour beaucoup plus grand qu'il ne l'avait été jusqu'alors. » C'est précisément du règne de Catherine de Médicis, et de l'existence politique que les femmes prirent à la cour, que date l'influence que les mœurs de la cour prirent sur celles de la nation, et de petites intrigues (1) sur les affaires publiques.
(1) Le cardinal Mazarin redoutait le pouvoir des femmes en France; il
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La domination de9 jeunes gens, sur qui les femmes se reposent volontiers du soin de l'empire, commença en France à la même époque. Alors les femmes distribuèrent des brevets au
lieu d'inspirer des \ertus; les jeunes geûS aspirèrent à leur plaire plutôt qu'à mériter de L'État, et trop souvent Les caprices d'une maîtresse décidèrent de leur fidélité politique. Alors le gouvernement, qui doit récompenser et punir, instrument de petites passions, ne sut plus que prodiguer des faveurs ou exercer des vengeances. Mais l'effet Le plus funeste de cette domination féminine fut de donner aux ennemis de l'Etal de grandes facultés pour influer sur ses conseils : déplorable ascendant de L'étranger, qui depuis longtemps n'a cessé de tourmenter, iir. de déchirer la France (1).
Le pouvoir public doit surtout s'abstenir de mettre l'autorité publique en contradiction avec l'autorité domestique de l'âge et du sexe, en conférant à des jeunes gens l'autorité des grades, ou laissant usurper aux femmes celle de L'influence et du crédit. 11 résulte de cette infraction aux lois de la nature un double ►rdre qui existait en France depuis longtemps, et qui a été un des premiers motifs et des plus puissants véhicules de notre révolution. Les jeunes gens et les femmes s'enorgueillissent de L'autorité, parce qu'on ne s'enorgueillit jamais que d'un ôouvoir usurpé : ils Veulent revêtir la gravité et la dignité, et ils tombent dans La fatuité ûu l'impertinence, et l'indignation, OU même la haine qu'ils inspirent aux subordonnés, passe toujours de la personne a la place. L'obéissance est si fâcheuse à L'amour-propre, elle est même si contraire aux secrets penchants de L'homme, que ce D'est pas trop de tous Les genres
d'autorité a La fois, pour vaincre les répugnances de notre CCBUr, et triompher de son opposition. C'est dans les chefs (les nations une grande erreur, doter au pouvoir qu'ils confèrent l'appui de L'autorité la plus respectable, celle que la nature
i >: i (te Haro, ministre d'Espagne : <x Voue ne connaissez guère
» nos femmes. Les vôtres s'occupent d'amour; mais en France elles osent
• tout. »
i i. a femmes en général entendent mieux que les ii<>mmcs la conduite
imestiques ; ce qui prouve mieux que de longs raisonnements
i|n-' la nature ne les appelle pas à i ffaires publiques. Il y a de
quoi s'étonner de l'usage de nos voisins, «i111 <u i* <ut , au rebours de la.
nature, renvoient les femmes au dessert, et les placent sur Le trône. En
- femmes d*un certain rang voulaient nommer des généraux, des
ministres, des vêques, et dédaignaient d'être épouses et mères.
donne à l'âge avancé et au sexe fort. Il n'y a que le pouvoir placé dans la famille, qui puisse être aux mains de la jeunesse sans être un objet de haine ou de mépris, parce qu'un pouvoir héréditaire ne meurt pas, et qu'il est toujours âgé, même sur la tête de l'enfant. Jamais vérité politique mieux établie par la raison et l'histoire, que le danger de la promotion des jeunes gens aux grades supérieurs du ministère public, hors d'une nécessité extraordinaire dans l'Etat; et le gouvernement doit tenir pour maxime générale, que des dispenses d'âge accordées aux supérieurs sont pour les inférieurs une dispense de respect.
Les mœurs devinrent féroces en devenant licencieuses, et la fureur des combats singuliers (1), bien différents des combats judiciaires d'autrefois, commença avec la débauche, l'intrigue, le jeu, l'amour de l'argent, et l'affaiblissement du frein religieux.
C'est sous les Valois qu'ont commencé toutes les infractions à la constitution domestique et politique de la France, l'excès des impôts, l'aliénation des domaines de la couronne, les changements dans la constitution du ministère public, le déplacement de la justice et de la force, l'introduction des femmes à la cour, la finance, etc. « Choses, dit le judicieux » Mezerai, dont il faut laisser aux sages le jugement, si elles » sont plus dommageables qu'utiles. »