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Leglise et L'Etat

Les catholiques poursuivent la révolution d’une haine immortelle : ils l’accusent d’avoir dépouille l’Eglise de ses biens, consacrés à Dieu : ils l’accusent d’avoir mis la main à l’encensoir, en changeant la discipline ecclésiastique, sans le concours de la puissance spirituelle, qui seule a mission de la régler. Pour apprécier ces accusations , il faut voir quels étaient les rapports de l’Église et de l’État sous l’ancien régime , au moment où éclata le grand mouvement de 89. En comparant la position du clergé aux deux époques, nous verrons que la révolution a été moins oppressive que ne l’avaient été la royauté et les parlements. Celte comparaison nous fera connaître le vrai caractère des lois portées par l’Assemblée Constituante; elle nous apprendra aussi quelle fut la vraie cause de l’opposition du clergé contre le nouvcl^rdre de choses.

La révolution est coupable, dit-on, pour s’èlrc approprié le biens de l’Église, biens qui avaient une destination sacrée, que l’État n’avait pas le droit de changer : voyons, pour nous éclai-

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rer, quel usage le clergé faisait de ses biens avant 89. La révolution est encore coupable, dit-on , pour avoir usurpé le pouvoir spirituel, en bouleversant la discipline ecclésiastique : voyons aussi, pour nous éclairer, quels droits l’État exerçait avant la révolution sur l’Église et même sur la religion. Nous nous trompons fort, ou ce qui résultera de notre enquête, c’est que l’Assemblée Constituante ne fit que ce qu’elle avait le droit de faire, tandis que le clergé se rendit coupable de révolte, non pour sauver son influence spirituelle, mais pour conserver ses biens et ses privilèges. La lutte de la révolution contre le clergé est toujours la lutte de l’État, organe du vrai souverain, contre l’Église qui réclame de son côté une puissance inconciliable

avec la souveraineté civile. La guerre dure encore, bien que sous d’autres formes ; c’est ce qui donne un si puissant intérêt à l’histoire de ces débats séculaires. C’est toujours de nous, de nos intérêts les plus chers, de nos droits les plus sacrés qu’il s’agit; les accidents seuls diffèrent.

§ I. Les biens ecclésiastiques et les immunités.

L’on a beaucoup discuté au sein de l’Assemblée Constituante sur la propriété des biens ecclésiastiques : appartenaient-ils à l’Église ou à la nation? Les saint Jérôme et les saint Augustin auraient été bien étonnés s’ils avaient entendu les discours de ceux qui se disaient les défenseurs de l’Église et de la religion. On lit à chaque page de leurs écrits que l’Église n’est pas propriétaire, qu’elleest seulement dépositaire : « Ses biens, disentils, sont les biens des pauvres, elle doit les distribuer aux indigents; ce n’est pas une aumôifc qu’elle leur fait, c’est l’accomplissement d’une obligation. Ce devoir doit être rempli par tous ceux qui tiennent, à un litre quelconque, des biens de l’Église.» Les saints Pères sont unanimes à flétrir les clercs qui gardent

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plus que ce qui leur est nécessaire pour vivre : c’est le plus coupable de tous les brigandages , dit saint Jérôme. Les clercs qui cherchent à s’enrichir, s’écrie saint Bernard , sont des ' homicides et des sacrilèges. Tel était le sens de la fameuse maxime, que les biens de l’Église sont le patrimoine des pauvres. Ce n’était pas une simple destination, sous forme de charité, c’était une propriété réelle. Cela est si vrai que les clercs, dépositaires des biens, n’y pouvaient prétendre une part, qu’à titre de pauvres. Les Pères de l’Église nous apprennent pourquoi le clergé a reçu ce dépôt : c’est parce que la société civile négligeait le soin des indigents. Les Augustin et les Grégoire se seraient estimés heureux , si l’État avait consenti à reprendre une charge qui lui incombe; ils se plaignent que ces travaux matériels les distraient de leur grande préoccupation, l’œuvre de leur salutl1). Si les saints Pères avaient siégé dans l’Assemblée Nationale, ils auraient applaudi à la sécularisation des biens ecclésiastiques.

L’Église ne peut pas répudier ces maximes, car c’est la doctrine de ceux qu’elle honore comme scs pères, et la doctrine de l’Église ne peut pas changer, puisqu’elle est immuable comme la vérité. Il est certain qu’au dix-huitième siècle le haut clergé proclama , dans des occasions solennelles , quelle était la destination, ou pour mieux dire, qui était le vrai propriétaire des biens ecclésiastiques. En 1755, l’archevêque de Bourges, parlant au roi au nom de l’Assemblée du clergé , s’interrompt quand il prononce les mots de biens de l’Église : « Que dis-je? nos biens, ils ne sont pas à nous, ces biens ; nous n’en sommes que les dépositaires, les économes , les administrateurs; ils sont consacrés à Dieu pour l’entretien de son culte , pour la subsistance de ses ministres, pour le soulagement des

(I) Voyez mes Études sur Y Histoire i» l'humanité , T. IV et VU; et la première partie de mou Étude sur l’Église et f État .

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pauvres »(*). En apparence, le lasgage des prélats du dix-huitième siècle est toujours celui de saint Augustin et de saint Jérôme, mqis ce n’estqu’en apparence. Les pauvjjp ne figurent plus comme seuls propriétaires, ils ne vienncnlqu’en troisième ligne; c’est avant tout le culte, puis les ministres de la religion qui ont droit aux biens ecclésiastiques. Le but de l’orateur est encore bien plus éloigné de l’esprit des saints Pères que son langage. Si le clergé de France déclaro au roi que ses biens ont une destination sacrée, c’est pour sauvegarder son immunité, et non pour conserver le patrimoine des pauvres. Propriétaire de biens immenses, il ne contribuait pas aux charges publiques. Ce privilège était mal vu dans un siècle qui commençait à s’agiter au nom de l’égalité. Le clergé faisait à la vérité des dons gratuits au roi , mais il trouvait que le roi recourait trop souvent à sa générosité; voilà pourquoi il lui rappela que scs biens étaient consacrés à Dieu. C’était un excellent moyen de se mettre à l’abri des demandes trop fréquentes du prince et de fermer la bouche aux détracteurs de l’Église : « Ce ne sont pas nos biens personnels que nous entendons soustraire aux charges de l’État, disent les hauts prélats qui siègent dans les assemblées du clergé, ce sont les biens de Dieu, les biens des pauvres. » Tel était le prétexte; nous allons voir quelle était la réalité.

Un écrivain catholique nous apprend que les biens possédés par le clergé, lors de la révolution, valaient cinq milliards, et produisaient un revenu annuel de cent-cinquante millions; il percevait de plus quatre-vingt millions de dîmes; ses propriétés bâties valaient cinq cents millions, et son mobilier avait la même valeur!*). Voilà des chiffres assez ronds, un patrimoine

(1) Collection des procès-verbaux des assemblées générales du clergé dcFrance. T. VIII, 2« partie, p. 26, ss.

(2) Bêchant, daus le Conservateur, T. X. p, G02.

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assez bien fourni; voyons à qui il profilait. Il y avait dans l’Église même une classe nombreuse de ministres qui vivaient pour ainsi dire de privations: celaient les curés et les vicaires. Eux seuls supportaient le poids du jour; ils avaient droit à plus d’un litre au patrimoine des pauvres, car pauvres et dénués ils étaient, et de plus ils étaient ministres du culte pour lequel les biens avaient été donnés à l’Église. Les millions ne manquaient pas pour leur faire une position honorable, et pour les mettre à même d’exercer la charité. Si le patrimoine des pauvres avait été une vérité, certes il aurait dû se trouver dans les mains des curés, puisque, étant en rapport incessant avec les fidèles, ils connaissaient mieux que personne les besoins des indigents, et pouvaient mieux que personne distribuer les biens à ceux qui, au témoignage des saints Pères, en étaient les vrais propriétaires. Cependant la plupart des curés ne possédaient aucun bien ecclésiastique ; les gros déeimateurs leur délivraient une portion de leurs revenus, à titre de pension alimentaire : c’est ce qu’on appelait la portion congrue. Nous avons dit ailleurs que les hauts prélats tâchèrent de fixer la portion congrue aussi bas que possible, et, en réalité,- si elle empêchait les congruisles de mourir, elle ne leur donnait certes pas de quoi vivre, bien moins encore de quoi nourrir les pauvres. La portion congrue avait été portée en 1080 à trois cents livres. Mais après un siècle, le prix des denrées était plus que doublé, et le prix de toutes les choses nécessaires à la vie avait augmenté dans la même proportion. Les gros déeimateurs, dont les revenus consistaient en fruits, voyaient leur richesse s’augmenter d’année en année, et la misère des curés suivait la même progression. Encore les congruistes n etaicnt-ils pas les plus malheureux; il y avait des curés qui percevaient eux-mèmes des dîmes, et quelque mince qu’en lut le produit, quand même il ne s’élevait pas à trois cents livres, il n’avaient pas droit à une portion

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congrue : ils possédaient un bénéfice et ils devaient s’en contenter. Quant aux vicaires, on ne sait frop de quoi ils vivaient; ils n’avaient ni dîmes, ni portion congrue; le curé les payait, mais quand le curé Iui-mémc n’avait rien, que pouvait-il donner à son vicaire? 0) Et lçs pauvres? Ce serait une cruelle dérision dé dire que les curés distribuaient aux indigents des biens qu’ils n’avaient pas, biens qui , nous le répétons, étaient cependant la propriété des pauvres , d’après tous les Pères et d'après tous les conciles.

L’on se demande comment cet état de choses a pu subsister jusqu’à la révolution. Lorsque le sol, dont ils étaient les indignes possesseurs, commença à trembler sous leurs pieds, les grands dignitaires de l’Église voulurent bien avouer qu’il y avait quelque chose a faire' pour établir une distribution plus égale des biens ecclesiastiques; ils protestèrent de leur bonne volonté. Ne pouvait-on pas leur dire? « Hypocrites! avant la révolution , vous étiez les maîtres, vous pouviez disposer à votre gré de vos millions de revenus; qu’avez-vous fait pour venir au secours de vos frères? Vos propres annales déposent contre vous; votre propre témoignage vous condamne ». Les curés , forcés par la nécessité de se procurer une augmentation de revenus , cherchèrent d’abord à mettre à charge des gros décimateurs, les petites dépenses du culte, telles que le luminaire, l’entretien des clercs, etc. Il fallait faire violence aux titres et à la possession, pour accueillir les réclamations des curés ; néanmoins les parlements leur donnèrent gain de cause. Que firent les gros décimateurs? Ils portèrent leurs plaintes devant l’Assemblée générale du clergé, où siégeaient les évêques et les abbés, et les hauts prélats n’eurent pas honte d’intervqnir en faveur des riches bénéficiers contre les pauvres con-

(I) Ces détails sont extraits des Procès-verbaux des assemblées générales du clergé de France, T. VIII, 2' partie, p. U87, 4451, s.

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gruistes. Ces discussions odieuses durèrent jusqu’à la veille de la révolution. Qu’en résulta-t-il? Les curés restèrent dans la misère, et le service du culte en souffrit. Comme les congruistes et les décimateurs rejetaient les uns sur les autres la dépense de Yhuile de la lampe, il arriva que les lampes sacrées manquèrent d’huile (’). Cependant le patrimoine de l’Église devait servir avant tout au culte et à ses ministres! Ce qui ajoute au dégoût de ces ignobles débats, c’est que les prélats, tout en décidant dans leur propre cause et dans leur intérêt, osèrent protester qu’ils agissaient dans l’intérêt bien entendu des curés. Avons-nous tort de crier à l’ifypocrisie?

En résistant avec la ténacité de l’avarice aux justes réclamations des ministres du culte, les prélats poussèrent Yordre inférieur, comme on disait sous l’ancien régime, à d’opposition . Le dix-huitième siècle était une époque d’opposition universelle; tous les opprimés levaient la tète et faisaient retentir aux oreilles de leurs oppresseurs le terrible mot d’égalité. Dans la bouche des curés, ce mot n’était pas même révolutionnaire, car ils ne réclamaient qu’un droit; mais ils réclamèrent avec force et sous toutes les formes, mémoires, lettres anonymes, requêtes au roi. L’opinion publique s’émut en faveur des nécessiteux contre les riches prélats qui refusaient de donner à leurs frères une partie de leur superflu. Il fallut céder à cette nouvelle puissance. Nous allons voir avec quelle bonne grâce, avec quelle générosité le haut clergé s’exécuta.

L’abbé de Broglie , un des agents du clergé, avoua en pleine assemblée <c que depuis longtemps le public réclamait en faveur des curés ». Cela n’empècha pas les dignitaires de l’Église de traiter de révolte les pressantes demandes des

(1) Procès-verbaux îles assemblées générales du clergé de Franco , T. VIII, Impartie, p. 74, 88., et Pièces justificatives, p. 91, n»V; T. VIII, 2' partie, p. 2467-2471.

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pauvres congruistes. L’archcvèque de Reims, dans un rapport officiel , dit que les reproches des curés sur l’inégalité de la répartition des biens ecclésiastiques étaient avides et injustes ; toutefois il fut forcé de convenir que « leurs plaintes étaient arrachées par le besoin ». Si la position des congruistes était telle, qu’ils ne pouvaient plus vivre avec leur modique revenu, où étaient donc la cupidité et l'injustice! Sans doute, il eût été plus héroïque , plus chrétien de mourir de faim sans se plaindre; mais comment les évêques et les abbés- ne faisaientils pas un retour sur eux-mêmes? Si les nécessiteux avaient tort de gémir, que dire des riches qui refusaient un morceau de pain à ceux qui le demandaient? Les gros bénéficiers résistèrent jusqu’à la dernière extrémité; ce qui n’empêcha pas l’archevèque de Reims de dire que l’augmentation sollicitée par les curés trouvait ses raisons les plus fortes dans le ccrardes évêques et des abbés ». Pourquoi donc se laissèrent-ils arracher cet acte de justice par l’opinion publique? Pourquoi donnèrentils leur consentement en rechignant, et en déclarant au roi que « la nécessité d’augmenter la portion congrue n’était pas aussi frappante que voulaient le faire croire les écrits sans nombre répandus avec affectation dans le public depuis plusieurs années sur celte matière ? » Toujours de l’hypocrisie ! La générosité du haut clergé fut à la hauteur de ses sentiments. On fixa la portion congrue à cinq cents livres ; on stipula expressément que cette somme devait tenir lieu de tous autres revenus ; on défendit aux tribunaux de l’augmenter pour aucun motif, notamment sous le prétexte de charger les gros décimateurs des petites dépenses pour en décharger les congruistes ; enfin , la mince portion allouée aux curés à litre de pension alimentaire fut assujettie aux impositions ecclésiastiques (0.

(I) Procès-verbaux des assemblées générales du clergé de France, année

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L’augmentation de la portion congrue devait être prise sur les revenus des gros décimateurs; or, les gros bénéfices étaient presque tous dans les mains du haut clergé, et c’était le haut clergé qui envoyait ses représentants aux assemblées générales. Ainsi les prélats, en montrant tant de sollicitude pour ces pauvres gros décimateurs, en faveur desquels ils invoquèrent encore la justice et la bonté du roi, agissaient dans leur propre intérêt. Cependant les évêques comptaient leurs revenus par centaines de mille francs ! Telle était la position économique du clergé, quand la révolution éclata : les travailleurs, le clergé véritable, avaient à peine de quoi vivre. Pour donner aux pauvres, les curés devaient eux-mêmes se mettre au régime de la faim. Quant aux riches bénéficiers , ils dépensaient leurs im- 1 menses revenus dans l’oisiveté et ie ]uxe L’A'ssemblée Constituante mit les biens ecclésiastiques à la disposition de la nation. Les catholiques crient au vol. Mais qui était le volé? Etait-ce le clergé proprement dit, les travailleurs? L’Assemblée porta le traitement des curés à douze cents livres, taudis que sous l’ancien régime ils n’en avaient que cinq cents. Les pauvres étaientils dépouillés? En augmentant l’aisance des ministres du culte, la révolution leur donna les moyens d’être charitables; de plus, elle chargea l’État de la bienfaisance publique. Les évêques et tous les gros bénéficiers avaient-ils le droit de parler de spoliation? C’étaient eux les spoliateurs, les voleurs, les homicides et les sacrilèges; ces titres injurieux, ce n’est pas nous qui les leur prodiguons, ce sont les Pères de l’Église, les saint Augustin, les saint Jérôme, les saint Bernard.

1768, T. VIII, 2" partit’, p. 1451. s-, 1457, 1466, 1485. Pièces justificatives, il)., p. 504.

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Les défenseurs de l’Église nous reprocheront d’exagérer, en supposant que les deux cent trente millions de revenus du clergé étaient dépensés parles hauts prélats, sauf le morceau de pain qu’ils jetaient aux curés. Il est vrai que l’État prélevait une portion assez considérable de ce revenu sous le titre de dotis gratuits. Ces dons gratuits nous offrent plus d’un enseignement sur la destination que le patrimoine îles pauvres recevait dans l’ancien régime. Les catholiques accusent la révolution de sacrilège, parce qu’elle a employé les biens ecclésiastiques aux besoins pressants de l’État. S’il y a sacrilège dans la sécularisation, c’est que les bienêdc l’Église, consacrés à Dieu, avaient une destination religieuse. Cependant en 1748, l’Assemblée générale du clergé de France nous apprend que, dans le court espace de quatorze années, elle avait donné au roi soixante-sept millions et demi('), etquelques années plus tard les dons gratuits s’élevaient à cent millions. Quel était l’emploi de ces dons? Nous allons laisser la parole au clergé; lui-même nous dira ce qu’il faut penser de la consécration (les biens ecclésiastiques à Dieu et à la religion.

L’Assemblée générale du clergé de France accordait presque régulièrement tous les cinq ans un don gratuit au roi pour les besoins de l'État : telle était la formule. Quels étaient ces besoins? Était-ce le culte , ou la bienfaisance publique, ou quelque autre objet ayant un rapport avec la consécration relir gieuse du patrimoine de l’Église? Écoutons l’archevêque de Toulouse, portant la parole au nom du clergé, en 47-48 : « Dieu permet que les rois selon son cœur trouvent des ressources dans les biens dont l’Église est dépositaire. Il consent

(I) Proces-verbaux, T. VIII, partie, p. < 10.

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que les trésors de son sanctuaire servent quelquefois à des conquêtes, surtout lorsque, Comme celles de Louis XV, elles n’ont pour objet que la concorde et la justice »(4). Ainsi Louis XV est un roi selon le cœur de Dieu! Et Dieu permet d’employer le patrimoine des pauvres pour faire des guerres de conquête! Où l’archevêque avait-il appris cette théologie? Est-ce dans saint Augustin , ou est-ce dans l’antichambre de madame de Pompadour? Que l’on ne dise pas que nous avons tort d’imputer à tout le clergé les sentiments d’un prélat courtisan. A chaque assemblée, la même pensée revient, variée seulement selon le talent ou la platitude de l’orateur.

Nous sommes en 1758; la cour de France s’engage dans la plus impolitique, la plus injuste des guerres , parce qu’il a plu à Marie-Thérèse d’écrire un billet tendre à la maîtresse du roi. Louis XV demande un don gratuit de seize millions à son fidèle clergé. Le président de l’assemblée répond : « Il s’agit de contribuer à la gloire des armes du meilleur des maîtres. Les peuples supportent des charges forcées sans murmurer; à combien plus forte raison nous, qui leur devons l’exemple , ne devons-nous pas nous en imposer de volontaires? »('). Rien de plus louable que ce sacrifice volontaire; mais ne pourrait-on pas dire aux évêques et aux abbés qui étalaient leur dévouement pour le meilleur des maîtres : le sacrifice n’a de valeur, il n’est même licite, que pour autant qu’on lofasse à scs dépens? Libre aux hauts prélats de donner au roi sur leur patrimoine ; mais qui les autorisait à donner le patrimoine des pauvres pour contribuer à la gloire des armes de Louis XV! La guerre de sept ans était-elle par hasard un moyen d’alléger la misère des classes souffrantes?

Deux ans se passent, et le clergé accorde un nouveau don de

(1) Procèt-verbaux , T. VIII, lr« partie, p. SU.

(î) Ibid., p. 639.

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seize millions. L’assemblée avoue que cette charge va mettre « le plus grand nombre des ministres des autels hors d’état de fournir ce qu’ils doivent à la décence du sanctuaire et du service divin, et de pourvoir au soulagement des membres de Jésus-Christ. Il y a plus, l’assemblée prévoit que les ministres du culte manqueront du necessaire pour leur propre entretien .» Qui ne croirait qu’elle va rappeler au roi la destination sacrée des biens ecclésiastiques, biens dont le clergé n’a que le dépôt et qu’il ne peut pas distraire à d’autres usages? Non, l’assemblée donne les seize millions au roi , toujours pour soutenir la gloire de ses armes et l’honneur de la nation »('). Était-ce pour soutenir l’honneur de la nation et la gloire des armes du roi, que les donateurs s’étaient dépouillés, eux ou leurs familles, en faveur de l’Église? Les fondateurs voulaient des prières pour se racheter de leurs péchés, et le clergé croit satisfaire à cette condition essentielle des actes en vertu desquels il possède, en donnant l’argent destiné au ciel pour des usages profanes, et quels, usages ! La guerre, source de misère et de démoralisation : « Toujours disposés , dit l’orateur de 1762, à partager les pains sacrés avec les guerriers d’Israël, les ministres de l’Église ne feront jamais entendre ni plaintes ni regrets, que lorsqu’une impuissance absolue mettra dos bornes insurmontables aux effets de leur amour et de leur zèle »(*). Qu’il est touchant, ce partage des pains sacrés avec les guerriers d’Israël ! » 11 ne manque qu’une chose à ces beaux sentiments, c’est le droit, la justice et la vérité.

Les donateurs n’avaient certes pas légué leurs biens tiux pauvres, pour que les administrateurs de leurs fondations les partageassent avec les guerriers d'Israël. Le clergé faisait donc ce qu’il n’avait pas le droit de faire. On ne peut pas sup- •

(I) Procès-verbaux , T. VIH, l« partie, p. 76t.

(î) Ibid., p. 1024, s.

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poser que l’Église de France fût assez aveugle pour croire, en plein dix-huitième siècle , qu’elle remplissait les intentions des fondateurs, quand elle prodiguait le patrimoine des pauvres pour les guerres de Louis XV. Parfois il lui échappait des aveux qui font un singulier contraste avec ses actions. L’année même où le clergé se déclarait toujours disposé à partager les pains sacrés avec les guei'ricrs d’Israël, h président de l’Assemblée, l’archevêque de Narbonne, dit en réponse aux discours des commissaires du gouvernement : « En nous livrant sans réserve aux mouvements de notre zèle, pouvons-nous entièrement fertner les yeux sur la triste situation de tant de ministres du second ordre gui portent le poids et la chaleur du jour, de tant de vierges sacrées dont plusieurs sont réduites à vivre du pain de leurs larmes, de tant de membres de Jésus-Christ , sujets du roi dont le nombre et l’indigence deviennent de plus chaque jour l’objet de la charité de leurs pasteurs? »<•) Voilà le coupable en aveu. 11 y a des besoins urgents, besoins pour lesquels les biens ont élé donnés à l’Église; on les constate, et néanmoins on les néglige; au lieu de distribuer le patrimoine des pauvres aux pauvres, on les partage avec les guerriers d’Israël. Ce seront sans doute les guerriers d’Israël qui feront les prières pour les fondateurs! Que serait-ce si nous mettions en regard de la volonté des donateurs l’empoi que Louis XV faisait des dons gratuits du clergé , comme de toutes les contributions publiques? Si nous montrions ce meilleur des maîtres, ce roi selon le cœur de Dieu, jeter les millions à la Pompadour, à la Du-Barry, au parc aux cerfs? ,

Voilà l’emploi que le clergé faisait au dix-huitième siècle d’une partie considérable des revenus ecclésiastiques. Peut-on encore, en présence de ces abus, parler du patrimoine des /

(I) Procès-verbaux, T. VIII, 1" partie, p. 1031.

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pauvres, sans une odieuse plaisanterie? On peut demander une chose. Le clergé avait la conscience de l’abus, et cependant il s’y prêtait. Pourquoi cette coupable condescendance? En 1750, le clergé fit des remontrances au roi ; dans ces occasions , la vérité se faisait plus ou moins jour, à travers le langage doucereux dont l’Église s’est fait une loi. L’Assemblée dit au roi que la nécessité seule donne droit de recourir aux biens de l’Église; elle confesse que cette nécessité est le plus souvent un prétexte, car elle ajoute que le désir de plaire à ses princes fait illusion au clergé sur les lois du dépôt qui lui est confié 0). L’Assemblée ne dit pas précisément toute la vérité. Ce n’est pas un sentiment généreux qni l’inspire, c’est le calcul de son intérêt bien entendu. Le clergé sacrifiait une partie des ses revenus, pour sauver le reste. Dès le seizième siècle, le tiersétat et la noblesse avaient proposé de séculariser les biens de l’Église , en les attribuant à l’État, à charge de salarier les ministres du culte. Cette menace de sécularisation était suspendue sur la tète du clergé, comme l’épée de Damoclès. Il n’y avait qu’un moyen d’y échapper, c’était de venir au secours des rois très-chrétiens, dans leurs embarras perpétuels de finances. Telle est la vraie raison de la générosité qu’affectait le clergé. Mais les dons gratuits, à force de se répéter, pouvaient devenir une expropriation; et dans tous les cas, ils entamaient les revenus des bénéficiers. Pour mettre une borne aux demandes des rois, le clergé avait soin de leur rappeler quelle était la destination sacrée du patrimoine des pauvres. Qu était-ce donc en définitive que le patrimoine des pauvres? Un prétexte heureux qui servait à limiter le prétendu zèle du clergé pour les intérêts de l’État : mais les pauvres n’en profitaient guère.

Si l’on avait pris au pied de la lettre telle déclaration de

(Il Procès-verbaux, T. VIII, I" partie. Pièces justificatives, p. 67

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l’assemblée générale du clergé sur son dévouement au roi et à l’État, on aurait été conduit, déjà sous l’ancien régime, à séculariser les biens ecclésiastiques. En 1772, l’archevêque de Toulouse dit à Louis XV : « Les droits que les membres souffrants de la société ont sur nos biens, appartiennent encore plus à la société elle-même dans ses besoins »(■). Pressez celte maxime, et vous arriverez au décret de l’Assemblée Constituante, qui met les bîens du clergé à la disposition de l’État. Il va sans dire que l’Eglise de France ne l’entendait pas ainsi. En même temps que le clergé faisait parade de patriotisme en présence du roi , il constatait la véritable destination du patrimoine des pauvres : « Vos regards paternels, dit le promoteur, s’arrêtent avec un douloureux attendrissement sur cette multitude infortunée de vierges chrétiennes, de ministres inférieurs si évidemment dans l’impuissance la plus réelle et la plus absolue » (*). L’assemblée rappela au roi la vraie destination des biens ecclésiastiques, pour lui faire entendre qu’il était temps de s’arrêter dans ses appels trop fréquents à la générosité du clergé. Élle fit plus ; en accordant le don gratuit demandé en 1772, elle déclara que c’était une anticipation sur l’année 1775. Mais quand l’année 1775 arriva, le clergé accorda un nouveau don de seize millions. Comment s’y serait-il refusé? C’était en quelque sorte un don de joyeux avènement pour le jeune roi qui venait d’être sacré à Reims. Et puis, il fallait pourvoir aux maisons des frères de Louis XVI <3). Décidément, le patrimoine des pauvres devient une mauvaise plaisanterie. Faut-il demander si les fondateurs avaient donné mission au clergé de disposer de leurs biens pour monter les maisons des princes de France?

(I) Procès-verbaux, T. VIII, 2<- partie, p. 1938.

(5) Ibid., p. 1947.

(3) Ibid., p. 2059. ’

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Quand le clergé consentait à donner seize millions , destinés en partie à monter les maisons des princes, il était clair comme le jour que les dons gratuits n’étaient rien qu’une contribution déguisée. L’archevêque d’Auch en fit l’aveu; après avoir dit quelle était la destination sacrée du patrimoine de l’Église, il s’écrie : « Ne scmble-l-on pas aujourd’hui oublier ces principes et confondre entièrement les biens consacrés à Dieu avec tous les autres biens qui restent dans le commerce ? Tire-t-on de ceux-ci quelque subside dont on ne croie devoir rendre contribuables les biens de la tribu de Lévi qui était exempte de toute charge ? » L’archevêque finit par dire que les biens de l’Église sont plus imposés que ceux des laïques 9).

Tel était le fait , mais tel n’était pas le droit. Le droit, ou si l’on veut, la fiction, était toujours l’immunité des biens ecclésiastiques; et le clergé maintint ce privilège avec sa ténacité habituelle jusqu a la révolution de 89. Alors, placé sous la pression d’une impérieuse nécessité, il fit le sacrifice de^es privilèges, et consentit à supporter sa part dans les charges de l’État. Il s’est vanté de ce dévouement et on lui en a su gré. Mais pour connaître les vrais sentiments du clergé, il faut entendre ses réclamations à l’époque où il était encore une puissance et où il croyait à la durée éternelle du vieux régime, dans lequel il était le premier ordre de l’État. Quand nous aurons entendu quelles étaient les prétentions du clergé jusqu’à la veille de 89, nous saurons ce qu’il faut penser des sacrifices soi-disant volontaires qu’il fit au début de la révolution.

La demande des dons gratuits était une comédie qui se jouait tous les cinq ans, quelquefois plufe souvent. Le roi exposait à l’assemblée générale du clergé les besoins extraordinaires de

(I) Proc ts-verbaux, T. VIII, 2* partie, p. 3901, s.

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l’État, et demandait un don gratuit de douze à seize millions, ou plus. Puis les prélats faisaient semblant de délibérer, et ils finissaient paraccorder à l’unanimité la somme que le prince désirait. Les présidents de l’assemblée mettaient tout leur talent oratoire à dépeindre la pénurie du clergé, les charges qui l’accablaient; ensuite venait une belle période où les orateurs exaltaient le dévouement de l’Église de France pour le meilleur des rois. Donnons-nous le plaisir d’assister à quelques-unes de ces représentations. En 4747, le président répond au commissaire du gouvernement : « Le clergé s’est toujours fait un devoir de signaler son zcle pour le service de l’État, dont il a l’honneur d’ètre le premier corps. Dans scs premières assemblées nulle crainte, nulle inquiétude ne troublaient la sérénité des jours consacrés à ces dons; en effet, il ne donnait que de son abondance et jamais au-dessus de ses forces » . Toutefois l’on entendit déjà des jérémiades dans ces assemblées; l’orateur de 1747 va nous dire qu’il ne faut pas attacher trop d’importance à ce verbiage : « Les impositions étant devenues plus fréquentes , les premières représentations de nos pères purent paraître des peintures et des déclamations ingénieuses d’une éloquence plaintive : depuis longtemps dans nos bouches, elles sont le langage vif et naturel de notre accablement. Cependant dans cet état d’épuisement, bien loin de nous plaindre (|c la pesanteur de nos charges, sans compter ni faire valoir ce que nous avons donné jusqu’à ce jour, nous venions d’offrir au pied du tronc le reste de nos biens » (•).

Ainsi, en 1747, le clergé déclare qu’il n’a plus rien à donner. Enl755, le roi demande un nouveau don gratuit de seize millions. Que répond l’assemblée? « Elle ne peut se dissimuler combien cette somme est au-dessus des forces du clergé; connaissant le triste état de plusieurs diocèses qui succombent

(I) Procct’Verbaux, T. VIII, I" partie, p. 33.

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sous le poids de leurs impositions, elle devrait s’occuper de leur procurer des soulagements : mais plus touchée encore du bonheur de plaire au meilleur de tous les maîtres , que de ses propres besoins , elle évite tout retour sur elle-même et accorde les seize millions » (0. Trois ans seulement se passent; en s’engageant dans la malheureuse guerre de sept ans, le roi demande encore un don gratuit de seize millions. Écoutons le discours du Promoteur : « C’est dans les circonstances les plus fâcheuses de l’État , que le clergé a toujours fait paraître qu’il était réservé au premier corps du royaume, d’en être le plus ferme appui. Notre accablement, il est vrai, est extrême; mais on vient d’exposer à vos yeux les besoins pressants de l’État. Je prévois que vos cœurs chercheront à vous faire illusion , et qu’occupés entièrement de la gloire de la nation , vous oublierez vos propres forces, pour ne consulter que votre zèle et votre attachement pour le roi » (2). Après deux ans, nouvelle demande de seize millions. Comment le clergé, qui déjà en 1747 avait dit qu’il donnait le reste de ses biens , peut-il faire face à ces impositions répétées coup sur coup? L’assemblée de 1760 répond que l’amour du clergé trouve des ressources jusque dans son épuisement. La figure de rhétorique, bien qu’un peu hardie, fait honneur au talent oratoire de l’archcvèque de Narbonne (3). Deux ans plus tard , le même orateur dut justifier un nouveau don de seize millions : s’inspirant de ces sacrifices incessants, il trouva cette magnifique phrase, que « les ministres de l’Église étaient toujours disposés à partager les pains sacrés avec les guerriers d’Israël »(4).

Nous ne sommes pas encore au bout de la comédie : le clergé ne se contente pas de feindre le dévouement et le patriotisme ,

(4) Procèi-verbaux , T. VIII, I" partie, p. 439.

(2) Ibid., p. 638.

(3) Ibid., p. '43.

(4) Ibid., p. 1024.

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il fait mine de mépriser les richesses, vains trésors de ce monde périssable qui ne peuvent entrer en comparaison avec les biens éternelsdu royaume des cieux.L’archevèquc de Tours développa cette thèse avec un admirable talent :«Pourle service de l’État, pour la gloire, l’honneur et le salut de la nation, nous n’avons jamais craint de nous réduire à ce premier état de médiocrité, dont nous n’oublions pas que les rois, vos prédécesseurs, nous ont tirés. Nos pères nous ont appris, et nous l’apprendrons aux siècles suivants, que ce n’est pas par les grandes richesses que l’Église se soutient, mais par les vertus, le mérite réel, la simplicité, le désintéressement de ses ministres. Tandis qu’il y aura parmi nous des prélats recommandables par l’innocence et la régularité de leurs mœurs, nourris des divines Écritures, versés dans l’étude de la sainte antiquité, capables par la profonde connaisance de la religion de confondre toute hauteur qui s’élève contre la science de Dieu, de ces ministres puissants en œuvres et en discours, en état de soutenir k haute réputation du clergé, le plus pieux et le plus instruit, il nous importe peu que nous ayons de grands biens »(').

Les belles phrases sont une belle chose, mais la vérité est encore plus belle, at la vérité nous oblige à dire que ces protestations de désintéressement étaient en tout le contrepied de la réalité. Si l’archevêque de Tours avait voulu faire la satire du clergé, il n’aurait pu s’v prendre mieux. L’Église de France brillait si peu par la science et le génie, qu’elle ne trouva pas dans son sein un défenseur capable de tenir tète aux incrédules. Elle comprenait si peu la pauvreté évangélique, qu’elle marchanda aux curés les revenus strictement nécessaires pour vivre; elle avait si peu envie de se réduire à sa médiocrité primitive, qu’elle maintint jusqu’à la veille de la révolution tous scs privilèges pécuniaires, en sc montrant plus

(I) Proccs-vcrbaux, T. VIII, !'• partie, p. 123.

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soucieuse de ses immunités que des intérêts de la religion.

En 1750, les commissaires du gouvernement, se lassant de l'éternelle comédie du don gratuit, qui n’était qu’une contribution déguisée, demandèrent au clergé sept millions et demi, sans prononcer les mots consacrés de don volontaire. Les considérations qu’ils firent valoir à l’appui de leur demande, étaient d’une haute gravité : la guerre augmentait sans cesse les dettes de l’État : le déficit allait croissant; il fallait chercher à le combler, si l’on voulait prévenir une crise funeste. Le gouvernement se proposait d’amortir la dette publique. Jamais message plus sérieux n’avait été adressé à l’assemblée générale du clergé : c’était comme le bruit précurseur de l’orage qui éclata en 89. Que répondent les hauts prélats? Ils remarquent que le commissaire royal n’a pas employé l’expression de don gratuit ; qu’il semblait considérer les contributions du clergé comme une obligation ; qu’il ne laissait à l’assemblée que le soin de réjfcrtir des charges ordonnées par le roi; que ce droit même était représenté comme une faveur, comme une concession du prince, ce qui détruisait l’immunité du clergé dans son fondement. L’assemblée décida à l’unanimité qu’elle porterait ses plaintes devant le roi, et qu’elle le supplierait de reconnaître la liberté de ses dons. Pour apprécier la conduite du clergé, il faut remarquer que le commissaire du gouvernement n’avait pas nié la gratuité du don qu’il demandait, il n’avait pas prononcé le mot d’obligation; mais il ne s’était pas exprimé en termes aussi obséquieux que d’habitude. Cela suffit pour alarmer le clergé sur ses chers privilèges : et cependant il s’agissait de sauver l’Étal! Il faut entendre le discours hypocrite tout ensemble et flatteur que le cardinal de la Rochefoucauld adressa à Louis XV. L’immunité qui est la plus chère au clergé de France, c’est son exemption de l’impôt; mais n’allez pas croire qu’il y met de la cupidité; s’il tient à ne pas contribuer forcément aux

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charges publiques, c’est pour avoir le plaisir d’offrir au roi des dons qui, pour être libres, n’en sont que plus abondants : « Celte liberté, continue l’orateur, est fondée sur la nature de nos biens, qui sont consacrés à Dieu, et dont ses ministres seuls peuvent être les économes et les dispensateurs. Nous ne craignons pas de le dire à un maître dont la magnanimité égale la puissance : notre conscience et notre honneur ne nous permettent pas de consentir à voir changer en tribut nécessaire, ce qui ne peut être que l’offrande de notre amour » . C’est le fameux non possumus que l’Eglise a toujours à la bouche, quand elle a affaire à un prince faible, tandis que tout lui devient possible, quand elle est en présence d’un gouvernement fort. Louis XV ayant répondu assez sèchement qu’il voulait que le clergé délibérât, sans différer, sur le subside, l’assemblée décida à l’unanimité et sans délibération, que « la religion et l’honneur lui imposaient le devoir de conserva' les immunités qui lui étaient confiées; que ses dons devaient être libres, volontaires et gratuits ; que le clergé ne pouvait s’écarter dé ce principe sans manquer à scs serments ». On fit de nouvelles remontrances. Le roi , tout en protestant de ses bonnes-’ intentions, insista pour que l’assemblée délibérât immédiatement sur la demande de ses commissaires. Mais les hauts prélats savaient qu’en tenant ferme, Louis XV finirait par céder. Ils déclarèrent qu’ils réclamaient une liberté qu’ils ne pouvaient pas abandonner, que la religion et la conscience leur commandaient de suspendre une délibération prise depuis longtemps dans leur cœur; que tant qu’ils ne seraient pas rassurés sur la conservation de leurs immunités et sur la liberté de leurs dons, il leur était impossible d’obéir aux injonctions du roi. Louis XV répondit qu’il se ferait toujours un devoir de conserver les exemptions, les privilèges et les immunités que les rois scs prédécesseurs avaient accordés au clergé; mais qu’il ne s’al-

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tendait pas que le clergé de l’église gallicane, si zélé défenseur de l’autorité souveraine et indépendante des rois sur le temporel, semblât vouloir en affranchir ses possessions; que l’obligation où il était de veiller à la défense et à la conservation de ses biens imposait au clergé l’obligation corrélative de contribuer aux besoins de l’État dont il faisait partie. Le roi finit en menaçant l’assemblée de recourir à des voies d’autorité.

La réponse de Louis XV posait nettement la question : le clergé fait partie de l’État, il jouit largement de ses bienfaits; ne doit-il pas contribuer à des charges dont lui-même profite? Au point de vue de nos idées modernes, l’obligation de tous les citoyens envers l’État parait si évidente, que nous avons de la peine à comprendre que les clercs aient voulu s’y soustraire. L’assemblée du clergé de France fut prodigue de protestations de dévouement, de respect et de soumission sans bornes, mais elle ajouta immédiatement une borne très-considérable :« L’autorité souveraine du roi ne s’étend pas au pouvoir d’imposer, sans le consentement de l’Église, les biens consacrés à Dieu » . C’était dire que le clergé était libre et en droit de désobéir au roi, detre rebelle à la loi, aussi souvent qu’il lui plairait de couvrir sa révolte du nom de Dieu. C’était dire que le clergé entendait être protégé , et ne pas supporter les frais de la protection ; en d’autres termes, que l'État avait des devoirs envers l’Église, mais qu’il n’avait pas de droit. C’est toujours la doctrine du moyen-âge, et l’Église, si eMe veut être franche, n’en peut pas avoir d’autre. Que reste-t-il à faire à l’État, en présence d’une Église pareille, sinon de la briser? Louis XV n’était pas de taille. Il envoya, à la vérité, à l’assemblée un arrêt du conseil qui ordonnait la levée de la somme demandée, et enjoignait aux prélats de faire la répartition dans les cinq jours, puis de se séparer. Mais le clergé tint bon; il refusa de faire la répartition, en remontrant trcs-respeclueuseinenl au roi qu’il lui était impos-

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sible d’exécuter ses ordres. Avant de se séparer, il déclara per- * sister dans ses remontrances et les renouveler. Ces remontrances sont comme une déclaration des droits du clergé : « Les biens une fois donnés à l’Église, sont appliqués irrévocablement aux œuvres de religion ; il ne peut en être disposé de quelque manière que ce soit sans le consentement du clergé. Les immunités ne sont pas des erreurs qui ont pris leur source dans l’ignorance de siècles grossiers, ni des concessions arbitraires qui varient au gré de la politique des rois; elles ont leur source dans le droit naturel ; la loi ancienne en a fait un précepte de droit positif, et ce précepte est du nombre de ceux que Jésus- Christ a regardés comme toujours subsistants, depuis l’abrogation de la loi de Moïse. Tous les conciles, jusqu’au dernier, celui deTrente, ont confirmé l’immunité du clergé; or« l’awtoritè d’où sont émanées tant de décisions respectables est celle qui a été établie par Jésus-Christ pour guider les rois et les peuples dans la voie du salut »!•).

Le clergé ne tient aucun compte des intérêts de l’État, il déclare formellement que les conjonctures et les besoins de l’État ne peuvent préjudicier à ses immunités (1 2). Périsse l’État, pourvu que les immunités de l’Église soient conservées! Voilà, au milieu du dix-huitième siècle, le langage du clergé gallican, celui de tous les clergés qui montrait le plus de dévouement à ses princes , celui de tous qui portait le plus loin le respect pour leur autorité temporelle. Et qu’on n’oublie pas que l’immunité dont il s’agit e3t un privilège pécuniaire; la liberté de la religion n’est pas en cause. Le clergé possède cinq milliards de biens immeubles; on demande qu’il contribue aux charges publiques à raison de cet immense patrimoine; il refuse

(1) Procès-verbaux, T. VIII, 1" partie, p. 253-277, et Pièces justificatives, p. 57, ss.

(2) Procès-verbaux, ib., p. 360.

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parce que ce patrimoine est celui de Dieu , et l’État n’a aucun droit sur ce qui est à Dieu. Ainsi le nom de Dieu sert à garantir les exemptions pécuniaires de ceux qui se disent ses ministres !

Ceux que Dieu veut perdre, il les frappe d’aveuglement. Le dix-huitième siècle réclamait l’égalité, comme un droit naturel et imprescriptible de l’homme. Une révolution qui devait bouleverser de fond en comble l’édifice social fondé sur l’inégalité se préparait dans les esprits; il eut été possible de la prévenir, de la gouverner du moins, si les corps privilégiés avaient consenti à renoncer à une partie de leurs privilèges ; et voilà le clergé, le premier ordre de l’État, qui déclare que ses immunités sont de droit divin et partant perpétuelles. Il y a des abus sans nombre, mais peu importe; dès qu’ils profitent au clergé, ce ne sont plus des abus, ce sont des droits qui doivent durer aussi longtemps que l’Église. Louis XV céda devant la résistance obstinée de son fidèle clergé. La comédie des dons gratuits recommença et fut jouée jusqu’à ce que la révolution mit un terme au régime des fictions.

Le don gratuit était constaté par un contrat entre le roi et le clergé. Bien que qualifiée de gratuite , la donation avait scs charges; les commissaires du roi prommcttaient« au nom de Sa Majesté et de ses successeurs de ne jamais établir ni demander * au clergé général ou particulier, pour quelque cause ou sous quelque prétexte que ce fût, aucune subvention ni secours extraordinaires, ni aucunes autres taxes ni impositions, telles qu’elles pussent être et de tel nom qu’on pût les qualifier, y renonçant lesdits seigneurs commissaires, au nom du roi et de ses successeurs, par la présente clause spéciale et irrévocable»!1). Ici il

(t) l'roccs-verbauj:, T. VIII, partie, p. 2398.

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ne s’agit plus des biens consacrés à Dieu ; le clergé réclame une immunité générale d’impôts, et pour les personnes des ecclésiastiques, et pour leurs biens; il profite de scs dons volontaires pour obtenir la confirmation de ses privilèges. L’immunité lui servait de titre pour s’exempter des contributions les plus légitimes. Déjà au moyen-àge, les villes, obligées à des dépensespour leur sûreté, essayèrent d’y soumettre les clercs; en plein dix-huitième siècle, le clergé de France soutint qu’en vertu des contrats passés avec le roi, il était exempt des droits d’octroi, que d’ailleurs le caractère de ses fonctions le dispensait de contribuer à toutes charges publiques. C’est le vieil orgueil du clerc qui se fait jour. L’élu de Dieu est au-dessus des laïques; il ne convient pas à sa dignité de payer un droit d’octroi pour le vin qu’il boit, lorsque ce vin est le fruit d’un bien consacré à Dieu. Et le clergé se plaint de ce qu’on profane le nom de Dieu! Le clergé réclama encore l’exemption des droits d’aides et de gabelle, toujours en se fondant sur son caractère et sur les contrats passés avec le roi. Quant aux tailles, ou contributions personnelles, l’assemblée générale dit que l’exemption dont jouissaient les clercs était moins un privilège, que la suite naturelle de la qualité des personnes ecclésiastiques : « IJ répugnerait à notre constitution nationale, dit-elle, qu’un impôt qui ne frappe pas sur la noblesse, affectât le clergé, qui a la préséance sur lui. La cotisation aux tailles est un signe de roture; cette seule réflexion rend absolument étrangère au premier ordre de l’État, une imposition établie sur la classe des citoyens la moins distinguée »(*).

Le clergé de France n’était pas mieux inspiré, quand il invoquait un privilège d’ordre, que lorsqu’il revendiquait une immunité de droit divin; l’un était aussi odieux au dix-huitième siècle que l’autre. Rien ne le prouve mieux que les violations

(I) Proces-verbaux, T. VIH, 2« partie, p. Î398, 2W8, 2U3, s., 2177.

2fi

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continuelles des exemptions du clergé : le sentiment de l’égalité était si fort, l’intérêt à étendre les charges publiques aux clercs était si puissant, que les villes et les traitants ne se faisaient aucun scrupule de violer les privilèges les mieux établis des clercs. Quand on ne pouvait pas le faire directement, on avait recours à mille subterfuges. Le clergé accusa le tiers-état de porter une jalousie mal fondée aux libertés de l’Église. C’était mieux qu’un vil sentiment d’envie qui inspirait le tiers, c’était l’instinct de l’égalité et du droit commun (O . Chose remarquable, l’Église de France, assemblée tous les cinq ans, portait régulièrement scs plaintes devant le trône , en Iiii offrant ses dons gratuits; le roi l’assurait toujours de sa protection, mais la protection même du roi était inefficace : « Alors que votre autorité, dit le clergé en 1772, nous protège et nous assure, je ne sais quelle action persévérante et cachée vient miner chaque jour et renverser tous nos appuis. Depuis vingt ans, le clergé réclame ses droits, toujours confirmés et toujours combattus. Il semble qu’il n’y ait plus d’exemptions, plus d’immunités »(*). C’est qu’une puissance plus forte que la royauté, plus forte que l’Église, agitait le dix-huitième siècle : l’opinion publique réclamait sous toutes les formes le régime de l’égalité; or, de tous les privilèges, ceux qui étaient les plus antipathiques à un siècle remué par la philosophie, c’étaient ceux du clergé. L’Église essaya de lutter contre le torrent des idées nouvelles, mais scs luttes mêmes lui étaient fatales, car elles témoignaient que le clergé tenait plûs à ses immunités pécuniaires qu’aux intérêts de la religion.

En 1750, l’assemblée générale du clergé signale au roi la licence et l’impunité avec laquelle on répand à Paris et dans

(4) Procès-verbaux, T. VIII, 4" partie. Pièces justificatives, p. 311, et 2' partie, p. 4090.

(î) Procès-verbaux, T. VIII, ï' partie, p. 2036.

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lotit le royaume les livres les plus dangereux, des libelles infâmes, dans lesquels la religion est outragée de la manière la plus sanglante; elle se plaint que l’esprit d’incrédulité s’est tellement accrédité, que ces ouvrages détestables sont recherchés et lus avec avidité. Parmi toutes ces productions de l’impiété, l’assemblée en signale une plus dangereuse que les autres. Est-ce quelque pamphlet de Voltaire, ou une satire des déistes contre le christianisme? Non, c’est un livre imprimé à Londres, et dirigé contre les immunités du clergé et contre les clercs en général. Les Lettres de l’écrivain anonyme furent répandues à Paris, pendant que l’assemblée du clergé était réunie, comme pour la braver; le public se fit complice de la bravade, en s’arrachant le livre; il inonda la capitale et les provinces. Le clergé alarmé nomma une commission spéciale, chargée de repousser les attaques dirigées contre les immunités des clercs. Cette réfutation fut adressée sous forme de mandement aux archevêques et évêques de France. Le clergé aurait-il fait plus, si l’État avait été en péril? Pendant tout le dix-huitième siècle, les attaques les plus audacieuses furent dirigées non-seulement contre l’Eglise, mais contre la religion chrétienne, non-seulement contre le christianisme, mais contre toute religion, contre toute morale. L’assemblée générale du clergé ne manquait pas de gémir et de se plaindre, mais elle ne fit pas pour Voltaire et Rousseau, elle ne fit pas pour Helvétius et d’Holbach, ce qu’elle avait fait pour les Lettres contre le clergé. Avons-nous tort do dire que les immunités et l’intérêt d’argent lui tenaient plus à cœur que la religion? Tel est l’aveuglement que produit le catholicisme, que les ministres de la religion et la religion ne font qu’un ; on met sur la même ligne l’Évangile et le privilège qui permet aux riches bénéficiers de boire leur vin sans payer de droits d’octroi : « Les immunités de l’Église, dit le clergé de France eu 1750, n’ont jamais été combattues par principes,

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