‹ Leglise et L'EtatChapitre 2 sur 67 · I.A RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

I.A RÉVOLUTION

qu’on n’ait porté en môme temps des coups très-dangereux à la religion. «Ainsi, au milieu du dix-huitième siècle, le clergé le plus éclairé, le plus libéral de la chrétienté, déclare que l’on ne peut assujettir les clercs aux charges communes de la société, * sans ébranler le christianisme. N’était-ce pas pousser les libres penseurs à démolir une religion qui se montrait à ce point inalliable avec la société civile? Puisque les immunités et le christianisme tiennent ensemble par des liens nécessaires, comme le dit le clergé de France, et que les immunités sont incompatibles avec l’égalité civile, avec l’existence même de l’Etat, il ne reste qu’à rejeter la religion qui consacre ces immunités. C’est ce que firent la philosophie et la révolution. Les prétentions, l’ambition et la cupidité du clergé furent pour beaucoup dans cette révolte. Que la leçon profite à l’Eglise du dix-neuvième siècle !

Assistons un instant au débat de l’assemblée générale du clergé et de l’auteur des Lettres anonymes. Les clercs s’appuyaient sur le droit divin pour établir leurs privilèges. L’anonyme soutient qu’aucun droit divin ne peut exempter les citoyens de la contribution personnelle ou réelle aux charges de la société. Voilà l’impiété prise en flagrant délit! s’écrie le clergé : « Dieu a pu d’un seul mot créer le ciel et la terre, et il n’aura pas la puissance do s’en réserver une légère partie? S’il a voulu sc faire un domaine pour l’entretien de son culte et de ses ministres, on lui en disputera l’entière possession, et ce sera par défaut de pouvoir qu’on osera l’attaquer? La raison se révolte contre l’absurdité des principes d’où l’on tire un pareil système, et la religion s’élève contre l’impiété qui en est la suite. » Le clergé ne voyait pas qu’en invoquant le droit divin pour légitimer des privilèges qui violent le pouvoir dcl’Étatelledevoirdu citoyen, il prouvait que ce prétendu droit divin n’était qu’une invention de la cupidité cléricale. Il n’était pas plus heureux quand il défendait la puissance du roi contre l’anonyme. « Les

LES BIENS DE4/ÉGLJSE

rois, disait l’adversaire de l’Église, n’ont pas le droit d’accorder des exemptions, car ils ne sont que les ministres du peuple, en qui la souveraineté réside ; d’où il conclut que le monarque ne peut ni priver son État des secours que chacun lui doit à proportion de scs facultés, ni soulager une partie de ses membres, aux dépens des autres. » Le clergé s’indigne contre ces maximes séditieuses qui tendent à limiter l’autorité royale au profit de la souveraineté populaire (*). Décidément ce n’était pas le Saint- Esprit qui inspirait l’Église au dix-huitième siècle : elle prenait appui sur la royauté , et ne s’apercevait pas que le vieux chêne était pourri dans les racines et dans le cœur. Quelques années à peine s’écoulent, et il n’y a plus ni royauté ni Église. Ce sont les principes de l’auteur anonyme qui dominent dans les lois constitutionnelles de l’Europe moderne.

Cependant la révolution approche ; le déficit croissant des finances oblige le gouvernement lui-même à répudier les privilèges et à prêcher l’égalité. Dans l’assemblée des notables de 1787, Calonne s’éleva contre les abus des immunités pécuniaires, « contre tant d’exemptions injustes, qui ne pouvaient affranchir une partie des contribuables qu’en aggravant le sort des autres » . Les immunités du clergé comme celles de la noblesse furent attaquées dans d’innombrables brochures. Des voix sorties du clergé inférieur demandèrent aux hauts prélats sur quels textes de l’Évangile ils se basaient pour réclamer des privilèges et des honneurs que l’Évangile réprouvait : « Jésus- Christ, dit l’abbé Gouttes , choisit ses disciples dans la lie du peuple, pour leur montrer que l’humilité était la première vertu du christianisme ; il leur ordonna de renoncer à tous les biens périssables de ce monde, pour ne s’occuper que de la prédication de sa loi. Les ecclésiastiques doivent se souvenir

(I) Proçès- verbaux des assemblées generales du clergé de France, T. VIII, Impartie, p. i0-, ss., cl Pièces justificatives, p. 96, ïs.

LA REVOLUTION

que Dieu leur a dit de rendre à César ce qui appartient à César, et que leur royaume n’était pas de ce monde. Si , en renonçant aux lois qui leur furent dictées par leur divin législateur, ils ont abusé de l’ignorante crédulité des rois et de la bonhomie des grands pour se faire donner des richesses, et de la faiblesse des gouvernements, pour se faire accorder des immunités et des exemptions contraires à l’humilité chrétienne et au bonheur public , il est temps que la nation assemblée les rappelle à leurs devoirs primitifs et les assujettisse aux lois du royaume, aux charges et aux impositions, comme membres de la nation dont ils font partie »(*).

Voilà les signes des temps ; on croirait que les plus aveugles devaient les apercevoir, et qu’à défaut de générosité, à défaut de sentiment chrétien , la prudence porterait le clergé à transiger avec les idées nouvelles. On était en 88; la convocation des États-Généraux était décidée; des brochures, telles que celles de l’abbé Gouttes, annonçaient au clergé ce qu’il avait à attendre de la nation revendiquant ses droits. Cette même année, le clergé s’assembla, et an lieu d’accorder au roi le don gratuit qu’il demandait, il lui adressa de longues remontrances sur ses immunités. C’est le dernier mol de l’Église dcFrancc, à la veille de la révolution; il importe de s’y arrêter, il nous fera connaître les vrais sentiments du clergé sur ses prétendus droits et sur la révolution qui va éclater : « Nos immunités, dit-il, prennent leur source dans la consécration, la destination et l'affranchissement primitif de nos biens : ces biens sont voués à Dieu, avec exemption de toute charge étrangère à leur destination. Ils sont destinés à la décence du culte divin, à la subsistance des ministres de la religion, à la nourriture des pauvres. C’est pour remplir ces vœux et ces charges que les

(1) Considérations sur l'injustice des prétentions du clergé, par l’abbé Goittes, dans l' Introduction historique do l'Ancien Moniteur, p. 591.

LES SIENS DE L'ÉGLISE

biens du clergé, par un consentement irrévocable des rois et de la nation, ont été réputés hors du commerce... Les ministres de la religion sont établis par l’Église et reconnus dans l’État, gardiens et dispensateurs des biens consacrés à Dieu pour les employer à leur destination. Lorsque les besoins de l’État paraissent exiger des secours auxquels le clergé peut contribuer, il règle lui-même ceux qu’il doit offrir à l’État, sans faire un trop grand préjudice à la destination essentielle des biens de l’Église. » Viennent ensuite des plaintes sur les attaques dont le patrimoine de l’Église est l’objet : « On a osé proposer de vendre une partie des biens du clergé! On ose encore menacer scs immunités tout aussi sacrées que son patrimoine! On veut que ses possessions territoriales soient soumises au même impôt que celles de tous les autres citoyens! On veut de plus que la répartition et la perception se fassent de la même manière que pour les autres contribuables! » Le clergé porte sa douleur et ses vives alarmes au pied du trône. Cependant, chose remarquable, il n’invoque plus la loi de Moïse ni les conciles pour établir ses immunités : avait-il peur d’être sifflé par les philosophes? ou commençait-il lui-même à douter de son droit divin? Écoutons la singulière raison sur laquelle il essaie de fonder sa liberté : « Celte immunité des biens consacrés à Dieu, cette liberté de nos dons et de notre administration, sont entièrement conformes à l’ancien droit des Francs, dans lequel le clergé s’est toujours maintenu. La franchise naturelle des propriétés ne se bornait pas aux seuls biens consacrés à Dieu dans la main des ministres de la religion. Les autres citoyens, après avoir rempli leurs charges fixes et les services de leur condition personnelle, n’étaient soumis à aucun impôt extraordinaire que de leur libre consentement... Le clergé a conservé ce droit commun de la nation. » La franchise des Francs était une base plus fragile encore que le droit divin pour y fonder le privilège

LA RÉVOLUTION

de l’immunité, il eut fallu , pour maintenir le clergé dans ces restes précieux de la liberté primitive, que la constitution par ordres restât le droit public de la France, et le vote par tête allait y mettre (in pour toujours. Dans son profond aveuglement le clergé espérait, parce qu’il le désirait, que l’ancien régime serait éternel : « Plaise à Dieu, dit-il , de conserver toujours à la France cette antique constitution qui, par la force de son esprit, supérieure à la révolution des temps et à la licence des opinions , a porté le royaume au plus haut degré de splendeur ! S’il en pouvait déchoir, ce serait par les illusions de cette philosophie téméraire, qui depuis longtemps semble avoir entrepris de vouloir donner de nouvelles lois au monde , qui voudrait tout détruire dans l’ordre politique, comme dans celui de la religion, sous prétexte de tout réformer, et qui professe hautement l’opposition à toutes les anciennes maximes. Celles du royaume ne permettent pas qu’on substitue la confusion , le désordre d’une fausse égalité, aux distinctions, aux prérogatives établies dans l’État et qui en forment les ressorts »(*).

Ainsi le clergé fait des vœux solennels pour que les abus du vieux régime soient maintenus éternellement, parce que c’est lui qui en profite. Et il s’est plaint qu’on le calomniait en l’accusant d’ètre partisan de l’ancien ordre de choses 1 La même année où l’Église faisait ces vœux impies, un Breton, qui prenait le nom de philosophe, dénonçait à la nation les privilèges de la noblesse et du clergé, comme la source de tous ses maux : « La noblesse et le clergé , ces deux ordres rapaces , se sont approprié tous les avantages de la société, ont fait tarir pour nous toutes les sources de l’aisance et de la prospérité ; on nous a vexés, macérés, à peu près comme des bêtes de somme. Ces ennemis du bonheur des peuples ne paient rien à l’État, quoi-

(1) Remontrances du clergé, dans l'Introduction à la réimpression de l'ancien Moniteur , p. 38 1-386.

LES BIENS DE L’ÉGLISE

qu’ils possèdent les plus grands biens, des biens immenses : tout est à eux, rien à nous , et avec ce rien nous sommes obligés de faire face à tous les besoins de la chose publique. Réduits à la plus affreuse misère, au désespoir, nous venons demander protection contre ces usurpateurs, qui ont violé à notre égard toutes les lois de l’association »(').

La nation fit justice ; un des premiers actes des États-Généraux fut de détruire pour toujours la distinction des ordres dont le clergé rêvait encore la perpétuité en 1788. Dès qu’il cessa d’être le premier ordre dans l’État , ses privilèges n’avaient plus de raison d’ètre. En vain invoquait-il le caractère sacré de ses biens. Le patrimoine des pauvres était devenu un mensonge; on aurait pu l’appeler à bon droit le patrimoine des riches. La consécration à Dieu, le droit divin, étaient des inventions qui faisaient honneur au génie politique de l’Église, mais qui n’avaierît aucune valeur aux yeux de la raison. Cela est si vrai que le clergé lui-même ne respectait pas la prétendue destination de ses biens : était-ce les employer aux frais du culte, au soulagement des pauvres, que de les prodiguer à un Louis XV? le culte et les pauvres profilaient-ils des millions donnés pour la gloire du roi , ou pour les maisons des princes ? Dire que l’État, à raison de ses nécessités, devait compter en première ligne parmi les pauvres, c’était légitimer la sécularisation complète des biens de l’Église. Ce n’est pas ainsi que le clergé l’entendait; s’il tenait tant à la liberté de scs dons, ce n’était pas, comme il le disait, pour avoir le plaisir de donner davantage, mais pour avoir le droit de refuser, comme il le fit en 1788, dans un moment où les besoins de l’État poussèrent à une révolution. En définitive, cinq milliards de biens étaient hors du commerce; les revenus de ces biens immenses, distraits de leur

(I) Réflexions d'un philosophe breton à ses concitoyens , sur les affaires présentes, par Kcrvclegan (dans Y Introduction au Moniteur, p. 899).

Page 1