LA PAPAUTÉ ET LA SOUVERAINETÉ CIVILE
c’est du droit que nous parlons. Or, le droit des vicaires du Christ sur le temporel , quoique n’ayant jamais été formulé comme dogme, n’a jamais été abandonné; les papes doivent le maintenir, à moins de renier toute la tradition catholique. Le droit qu’ils réclament, et qu’ils seront toujours forcés de réclamer, s’ils ne veulent abdiquer, annule la souveraineté de l’État, parce qu’il la place sous la dépendance d’un prêtre qui se dit l’organe de Dieu , et une souveraineté dépendante n’est plus souveraine. Cela est d’une évidence telle, que nous serions honteux de le dire, si nous n’avions affaire à des adversaires qui nient au besoin la lumière du soleil avec une imperturbable assurance.
Si l’Église n’empiétait sur le pouvoir civil que dans les rares occasions où il y a lieu de lancer scs foudres contre les princes, on pourrait dire que c’est un luxe de précaution de combattre une puissance qui, en dépit de toutes scs prétentions, est en pleine décadence. Mais l’usurpation de la souveraineté laïque ne se borne pas à la déposition des princes : l’Église entrave et annule, autant que cela dépend d’elle, l’action journalière de la souveraineté , dans l’ordre politique et même dans le domaine des lois civiles. Nous avons constaté que la doctrine ultramontaine et la constitution politique des sociétés modernes se contredisent sur les bases fondamentales de leur existence. Cette incompatibilité radicale entre l’Église cl l’État est déjà un fait très-grave: car, quoi qu’en disent les défenseurs du catholicisme, il est impossible que les catholiques obéissent sincèrement à des lois que le vicaire infaillible du Christ flétrit comme contraires à la foi. Mais l’opposition n’est pas une simple contradiction de doctrines. Nous allons entendre le pape annuler des lois qui consacrent des principes inscrits dans notre constitution. Si la liberté des cultes, si la liberté de la presse sont nulles en Amérique et en Italie, comment seraient-elles vala-
LA RÉACTION ULTRAMONTAINE
blés en Belgique? Et si clics sont nullcs partout, que devient notre ordre social qui repose sur ces mêmes libertés? Il y a plus. L’opposition n’existe pas uniquement sur des libertés qui datent du grand mouvement de 89, et qui peuvent paraître susjiectes d’hostilité au catholicisme. Nous entendrons le pape annuler des lois qui abolissent les immunités ecclésiastiques, la juridiction privilégiée des clercs, les dimes; nous l’entendrons annuler des lois qui établissent le placet. Il ne s’agit plus ici de libertés philosophiques et révolutionnaires; c’est bien la souveraineté qui est en cause. Cela est si vrai que les lois cassées en plein dix-neuvième siècle par Pic IX, comme violant la liberté de l’Eglise, existaient déjà avant 89 dans des royaumes chrétiens et catholiques par excellence. On n’accusera pas Ferdinand le Catholique, ni Philippe II, ni les anciens rois de France detre ennemis de la religion et de l’Église : cependant ils exerçaient les droits que la papauté réprouve de nos jours. L’opposition est donc non-seulement entre la liberté moderne et l’Église, elle est encore entre l’Église et la souveraineté. Il y a un abîme entre la notion de l’État, telle que les princes les plus orthodoxes l’entendent, et les prétentions de la cour de Rome.
Ce n’est pas tout. Les lois privées ne sont pas plus à l’abri des envahissements de l’Église que les lois politiques. La révolution de 89 a sécularisé le mariage, en séparant le contrat civil du sacrement. L’État n’cst-il pas dans son droit , quand il règle les conditions d’un contrat qui est la base de l’ordre social? Porte-t-il atteinte à la liberté de l’Église, quand il abandonne le sacrement à l’Église? Les lois de la révolution sont si bien entrées dans nos mœurs, que nous avons de la peine à comprendre ces questions; cependant nous entendrons le pape flétrir le mariage civil comme un concubinage, nous l’entendrons anuulcr les lois qui l’établissent. Et on dira que l’Église n’usurpe pas la souveraineté civile , la souveraineté de tous les .jours , de tous les instants !