PIE IX ET L’ESPAGNE
dat reconnaisse le catholicisme comme religion exclusive et dominante : c’est l’expression des sentiments et des idées du moyen-âge. Le principe est faux, puisqu’il viole la liberté religieuse. Lorsque les nations acquièrent la conscience de la vérité, c’est plus qu’un droit pour elles, c’est un devoir de la proclamer; il n’y a pas de concordat qui puisse les en empêcher. Les concordats sont des transactions ; or il y a des droits sur lesquels on ne peut pas transiger, parce qu’ils ne sont pas dans le commerce. Cela est vrai pour les droits de souveraineté aussi bien que pour les droits des individus. Il y a plus : Les papes eux-mêmes ne se sont jamais crus liés par les concordats. Dans toutes les conventions faites avec le saint-siège, il est stipulé que les rois nommeront aux évêchés, et que le souverain pontife donnera l’institution canonique: si les concordats étaient des conventions obligatoires, le pape serait tenu de conférer l’institution ou de motiver son refus sur des raisons canoniques. Cependant en France, en Espagne, dans le Portugal, le saintsiège a obstinément refusé l’institution sans alléguer aucune raison. Les concordats ne sont donc pas considérés à Rome comme obligatoires pour la papauté : et l’on veut qu’ils le soient pour les nations ! Ce seraient des contrats d’une nouvelle espèce , contrats cléricaux , contrats de dupes !
X" t. PIE IX ET LES RÉPUBLIQUES DE L’AMÉRIQUE ESPAGNOLE.
En vain le pape proteste, casse et annule, le monde lui échappe. La monarchie d’Espagne a été longtemps le bras armé de l’Église; même dans sa décadence, elle est restée fidèle à la cour de Rome. Mais voilà que le souffle révolutionnaire détache les colonies espagnoles de la mère-patrie, et l’esprit de liberté emporte les vieilles institutions avec les vieilles croyances. Le
296 ' LA RÉACTION ULTRAMONTAINE
saint-père en est réduit à lamenter sur les malheurs de la religion, à annuler des lois qui n’en restent pas moins valides, parce qu’elles sont l’expression des idées et des besoins de la société moderne. Aujourd’hui Pie IX se plaint des lois portées par la république de la Nouvelle-Grenade, « lois contraires à la divine institution de l’Église, à ses droits vénérables , à sa liberté et à la suprême autorité du siège apostolique » (4>. Demain c’est le tour du Mexique l1 2). Les prétentions du saint-siège sont en Amérique ce qu’elles sont en Europe : seulement le pape y met encore moins de façon , il procède avec une hauteur et un sans-gène, comme s’il s’appelait Innocent III, et comme s’il avait affaire à des Jean-sans-Terre. Une loi abolit les dîmes dans la Nouvelle-Grenade, et le souverain pontife n’a pas été consulté 1 il n’a pas consenti! Annulée! Une loi du Mexique ne craint pan de dépouiller l’Église de ses biens ! Cassée! Une loi de la république grenadine fait ce que les très-orthodoxes auteurs de la constitution belge ont fait; elle sépare l’Église de l’État, elle soumet les clercs à la loi commune. Cela plaît au pape en Belgique; cela lui déplaît au-delà de l’Océan. Abrogée! La Nouvelle-Grenade abolit le for ecclésiastique, et a l’impertinence de soumettre les clercs, même les évêques, à la juridiction ordinaire. Cassé! Le Mexique suit le mauvais exemple. Annulé! Une loi grenadine bouleverse avec une ignorance extrême l’institution et la nature du mariage, en séparant le contrat civil du sacrement: doctrine hérétique; il faut donner aux Grenadins une leçon de droit canon. Abrogé! Cette même république ose assurer la liberté religieuse à tous les immigrants; puis elle a l’audace de proclamer la liberté des opinions et des cultes dans
(1) Allocution de Rio IX, dans le consistoire du 27 septembre <852 ( Journal historique ,T. XIX, p. 366, ss.).
(2) Allocution du pape, dans le consistoire du <5 décembre 1856 ( Journal historique cl littéraire, T. XXIII, p. 485, ss.).