LA SÉPARATION COMME BUT ET COMME MOYEN
Depuis le jour où Constantin mit le signe du Christ sur les drapeaux de Rome , l’Église a vécu dans une union séculaire avec l’État. Les conditions de cette union ne furent pas toujours les mêmes. L’État commença par protéger l’Église, mais la protection dégénéra bien vite en domination ; le protecteur était le maître non -seulement de la discipline, mais même de la religion. Telle fut toujours la destinée de l’église grecque. L’église latine parvint à s’affranchir de la puissance de l’État, et à exercer une espèce d’empire sur les princes et les peuples. Au moyen-âge, il n’y avait plus d’Êtat, du moins le régime féodal en dissémina tellement les organes et en relâcha les liens au point que l’anarchie semblait régner dans toute la chrétienté. L’Église prit la place du pouvoir vacant: supérieure par la moralité et l’intelligence aux forces désordonnées de la féodalité, elle avait titre et mission pour leur commander. Alors l’union de l’Église et de l’État changea de nature. L’Église
revendiqua les deux glaives, elle garda pour elle le glaive spirituel, et elle confia le glaive temporel aux princes, mais à charge de le tirer pour le service de l’Église et sur son commandement. C’était dire que l’État n’était que le bras armé de l’Église; en d’autres termes, que l’Église seule était souveraine.
Cependant cette domination était une prétention plutôt qu’une réalité. Il est impossible que l’État soit assujetti entièrement à l’Église; ce serait l’anéantir, car il est de son essence d’être indépendant et souverain. De là la lutte nécessaire, fatale de la papauté et de l’empire, et dans le sein de chaque nation la lutte entre le sacerdoce et la puissance civile. La victoire resta à la souveraineté laïque. L’union entre l’Église et l’État ne fut pas rompue , mais elle changea encore une fois de caractère : l’Église, qui au moyen-âge avait été hors de l’État et au-dessus de l’État, rentra dans l’État, et lui fut subordonnée; l’État repfit son rôle de protecteur et par suite de maître. La révolution religieuse du seizième siècle précipita le mouvement. Dans les pays où la réformation l’emporta , le clergé essaya vainement de ressaisir son influence; il lui fallut accepter le joug des princes. Le catholicisme résista plus longtemps, mais le mouvement qui entrainait la société était irrésistible : c’était d’une part la souveraineté qui revendiquait ses droits longtemps usurpés par la puissance spirituelle : c’étaient d’autre part la raison et la liberté qui secouaient le joug du despotisme clérical. Partout l’Église fut placée dans une dépendance plus ou moins étroite de l’État.
Telle fut la condition de l’église catholique et des sectes protestantes jusqu’au dix-neuvième siècle. La dépendance de ce qu’on appelle la puissance spirituelle avait un inconvénient qui devint un abus. Elle compromettait la liberté nécessaire à la religion; le sentiment religieux en souffrit. Quand vint la réaction religieuse, les hommes de foi s’élevèrent vivement contre
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l’union de l’Église et de l’État, union qui était une domination déguisée; ils soutinrent que la servitude de l’Église affaiblissait la puissance de la religion , en mettant des entraves aux rapports les plus libres du monde, ceux qui existent entre l’homme et Dieu. Ils répudièrent une protection oppressive et tyrannique, et demandèrent que l’Église se séparât de l’État. Pour ces âmes profondément religieuses, l’union de l’Église et de l’État est presque un sacrilège; la séparation est le retour à la vérité; c’est un principe et non un moyen.
La séparation de l’Église et de l’État peut aussi être considérée comme un état temporaire, comme une nécessité commandée par la diversité et l’anarchie des croyances. Mais celte anarchie ne peut pas durer toujours; c’est une maladie, et la maladie doit faire place à la santé. La condition normale de la religion c’est d’être une, puisqu’elle doit être l’expression de la vérité une, éternelle, immuable : voilà l’idéal. Lorsque les diverses confessions religieuses seront ramenées à l’unité, le rapport naturel de l’Église eide l’État sera l’union, l’harmonie des deux puissances, non pas la domination de l’État, telle quelle existait sous le régime gallican, mais la liberté de l’Église, garantie par le pouvoir civil. C’est ainsi que les catholiques entendent la séparation , c’est en ce sens que Lamennais la prêcha de sa parole brûlante, c’est en ce sens qu’elle fut inscrite dans la constitution belge. Nous allons nous occuper de la séparation, considérée comme moyen. Elle a été longtemps un drapeau : la liberté comme en Belqique était le cri des catholiques en France et en Allemagne. Il importo de savoir ce que c’est. Nous reviendrons dans notre Conclusion sur la séparation considérée comme principe.
Lamennais est le premier écrivain catholique qui ait réclamé la séparation de l’Église et de l’État; il a pris soin de nous dire les raisons pour lesquelles il la demandait et le but qu’il avait en vue. Napoléon trouva l’Église séparée de l’État, mais c’était la suite de l'indifférence et du dédain; le premier consul restaura l’antique système de l’union et de la protection, et il n’eut garde d’oublier la domination. Quand vint la restauration, le gallicanisme fut remis en honneur. Les Bourbons protégèrent sincèrement l’Église. L’on croyait que l’alliance du trône et de l’autel fortifierait la religion et la royauté; il se trouva qu’elle fut fatale à l’une et à l’autre. D’une part, elle produisit une dégoûtante hypocrisie; on fit à l’envi du christianisme, pour plaire au prince, comme on avait fait de l’athéisme sous la convention : a Jamais », dit l’éloquent écrivain que nous analysons, «jamais l’on ne vit rien de plus hideux, rien de plus humiliant pour la nature humaine, de plus triste pour les âmes sincèrement croyantes». D’un autre côté, l’Église s’identifiant avec un gouvernement impopulaire , tous ceux qui aijnaient la liberté, c’était l’immense majorité de la nation, repoussèrent avec colère une religion qui se faisait l’alliée du despotisme :« trouvant la servitude près de l’autel, les hommes s’effrayèrent de Dieu ». En définitive, l’incrédulité profita seule de la protection que les rois accordaient à l’Église. Lamennais crut qu’il n’y avait qu’un moyen de sauver la religion , c’était de répudier le dangereux appui du pouvoir : il demanda la séparation de l'Église et de l’État.
Lamennais voulait la séparation complète, et par suite la suppression du salaire que l’État accorde au clergé. « Quiconque est payé, dil-il, dépend de qui le paie. Il faut que le clergé vive, cela est vrai, niais avant tout il faut que l’Église vive, et
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sa vie est attachée au sacrifice qui lui rendra sa liberté. Alors s’éteindront les haines politiques dont elle était devenue l’objet; alors, se rcnpuvelant en elle-même par la discipline et par la science, elle se présentera aux yeux des peuples, telle qu elle est, telle que Dieu l’a faite, élevée au-dessus de la terre pour répandre sur elle les lumières, les consolations du ciel, riche de son dénuement , forte de la seule puissance qui n’excite pas l’envie et ne provoque point l’opposition, celle de la vertu.... Ministres de Celui qui naquit dans une crèche et mourut sur une croix, remontez à votre origine, retrempez-vous volontairement dans la pauvreté, dans la souffrance, et la parole du Dieu souffrant et pauvre reprendra sur vos lèvres son efficace première. Sans aucun autre appui que cette divine parole, descendez comme les douze apôtres, au milieu des peuples, et recommencez la conquête du monde ».
La séparation de l’Église et de l’État , présentée sous des couleurs si séduisantes, n’était cependant pas un idéal pour Lamennais. Il avoue que naturellement l’Église et l’État sont inséparables; ils doivent être unis, dit-il, commo lame et le corps, voilà l’ordre. Mais il peut arriver que, les croyances se divisant, il se forme dans le même État , en quelque manière, plusieurs sociétés spirituelles; dès lors l’État, ne pouvant s’identifier avec l’une d’elles, sans rompre avec les autres et les traiter en ennemies, il s’ensuit que chacune d’elles tendant à faire dans l’État un autre État, la guerre des croyances ou d’opinions devient une guerre politique et civile permanente... L’unique remède à un mal si grand est de laisser cette guerre spirituelle se poursuivre et se terminer par des armes purement spirituelles. La vérité est toute-puissante... Nous croyons fermement que le développement des lumières modernes ramènera un jour, non-seulement la France, mais l’Europe entière à l’unité catholique. »
Lamennais ne demanda pas seulement la liberté pour l’Église , il revendiqua la liberté générale, et non un privilège pour le clergé : « Nous voulons, dit-il, la liberté de la presse, et toutes les libertés civiles et politiques compatibles avec le maintien de l’ordre. Toutes celles que les peuples, dans le développement graduel de leur vie , peuvent supporter, leur sont dues , et leur progrès dans la civilisation se mesure par leur progrès dans la liberté ». Cet appel à la liberté religieuse et politique, fait par un prêtre de génie, eut un immense retentissement en Belgique (•) ; Lamennais y fit école. L’on peut affirmer que l’idée fondamentale de notre Constitution, la séparation de l’Église et de l’État, procède de l’illustre écrivain. Il disait le 18 octobre 1830 : « L’État ne doit être pour rien dans le choix des évêques et des curés; au pape seul il appartient de déterminer leur mode d’élection. Le gouvernement n’a plus à so mêler de ce qui regarde le culte, l’enseignement, la discipline ; l’ordre spirituel doit être en dehors, complètement en dehors de l’ordre temporel ». Ces propositions furent formulées en articles par le Congrès National ; il ne s’écarta de la doctrine de Lamennais que sur la question du salaire.
Ainsi il est bien entendu que, pour les catholiques, la séparation de l’Église et de l’État n’est qu’un moyen, un état -transitoire; il est impossible qu’ils l’acceptent comme un principe, car les conciles et les papes ont mille fois proclamé l’union et l’harmonie des deux puissances, c’est-à-dire la subordination de la puissance temporelle et la domination de la puissance spirituelle. Dans la conception catholique, l’État a des devoirs envers l’Église; comment pourrait-il s’en affranchir, en se séparant d’elle? La doctrine catholique repousse la liberté des cultes comme la plus funeste des erreurs; elle prêche l’intolé-
(I) De Cerlache, Histoire du royaume des Pays-Bas, T. I, p. 447-450.
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rance, tandis que le système de la séparation implique la liberté la plus absolue de croyance. L’on conçoit donc que le saintsiège ait repoussé la séparation comme principe; il n’en voulut pas même comme moyen. Grégoire XVI, dans sa fameuse Encyclique, condamna formellement les idées de Lamennais; il proclama que la concorde du sacerdoce et de l’empire avait toujours été favorable et salutaire aux intérêts de la religion et à ceux de l’autorité civile. Il fit appel aux princes pour qu’ils prissent en main la cause de la religion : « Qu’ils considèrent, dit le souverain pontife, que le pouvoir leur a été donné, nonseulement pour le gouvernement temporel, mais surtout pour défendre l’Église, et que tout ce qui se fait pour l’avantage de l'Église , se fait aussi pour leur puissance et pour leur tranquillité ». Après la révolution de 1848, la séparation de l’Église et de l’État trouva de nouveaux partisans. Elle existe aux États- Unis, plus complète qu’en Belgique; c’était un titre aux yeux des démocrates. Pic IX, qui céda un instant à l’entrainement général , résista à ceux qui voulaient rompre l’union séculaire de l’Église et de l’État, en répudiant le traitement alloué aux ministres du culte : le pape dit que, même aux États-Unis, ce système affaiblissait l’Église (•).
Pourquoi les catholiques qui dominaient au Congrès National, ont-ils sanctionné un principe que la doctrine catholique condamne? La majorité du Congrès eut soin de ne prendre des idées de Lamennais que ce qui était avantageux à l’Église, en écartant le sacrifice que le célèbre écrivain demandait au clergé. Nos prélats ne se souciaient point du rôle d’apôtre, ils trouvaient plus commode d’avoir un revenu assuré au budget. La fraction des libéraux qui avant 1830 s’étaient unis aux catholiques pour démolir le royaume des Pays-Bas, étaient d’accord avec
(1) Journal historique, T. XV, p. 9, s.
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eux pour demander la séparation de l’Église et de l’État; mais ils la voulaient sincère , absolue : et Un prêtre salarié par l’État, disait De Potier, est un anachronisme au dix-neuvième siècle » (*). Les catholiques ne l’entendaient pas ainsi ; ils acceptèrent la séparation, en tant qu’elle leur assurait une liberté illimitée; ils la rejetèrent, en tant quelle exigeait la renonciation au salaire , c’est-à-dire qu’ils cumulèrent les bénéfices de la liberté et les avantages de la dépendance. Il fallait une majorité catholique pour consacrer une pareille énormité.
Voilà en deux mots la liberté comme en Belgique. Nous comprenons qu’elle ait tenté le clergé de France et d’Allemagne; mais il ne se trouva nulle part un législateur disposé à affranchir les ministres du culte de l’action de l’État, tout en obligeant l’État de leur payer un traitement. Il eût donc fallu pour obtenir la liberté, renoncer au salaire. À ce prix-là les évêques ne voulurent pas de l’indépendance, ni en France!*), ni en Allemagne <3). Le système belge reste donc isolé. Il ne consacre pas la vraie séparation de l’Église et de l’État, telle qu’elle existe aux États-Unis. La séparation est complète en faveur du clergé : l’État n’a plus aucune action sur l’Église, et il est néanmoins tenu de payer un traitement aux ministres du culte : il a des obligations, sans avoir aucun droit, tandis que l’Eglise a des droits, sans avoir aucune obligation. C’est en apparence le régime de la liberté; c’est en réalité, comme nous allons le voir, la domination indirecte du clergé. Tel était du moins le but, et il faut avouer que les auteurs de la Constitution belge ont donné à l’Église tout le pouvoir qu’il était possible de lui donner sous le nom de liberté. Cependant, chose
/ (|) De Polter, De l'union des catholiques et des libéraux, p. 34.
(i) Monseigneur Paris» s, évOque de Langrcs, Cas de conscience, à propos des libertés réclamées par les catholiques (1846).
(3) Concile de Wilrlzbourg, de 1848 {Journal historique,!. XV, p. iïl et 473).
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remarquable, les catholiques ont fini par condamner la séparation de l’Église et de l’État, qu’eux-mêmes avaient décrétée en 1830. Nous assisterons à ce curieux revirement d’opinion. Le motif qui leur fait repousser aujourd’hui ce qu’ils préconisaient en 1830 n’est un secret pour personne : ils espéraient régner à l’ombre de la liberté, mais ils comptaient sans la liberté de la presse et de la tribune , ils comptaient sans l’antipathie invincible que le régime clérical excite même parmi ceux qui se disent cl qui se croient catholiques. Le pouvoir leur a échappé. 11 est vrai que l’empire de l’Église est toujours grand en Belgique, mais ce n’est pas la toute-puissance. Voilà pourquoi ses défenseurs se sont dégoûtés de la séparation et de l’indépendance. Y a-t-il une preuve plus évidente que la domination de l’Église est impossible au dix-neuvième siècle? Toutefois l’Église est fatalement poussée à revendiquer sa prétendue puissance par tous les moyens : c’est l'écueil contre lequel elle se brisera.