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MATIÈRE ET PENSÉE
latin, qui vers 1673 tenait « des pensionnaires au Fauxbourg S. Antoine » et que Leibniz y allait voir1. Leibniz n'était donc pas seulement recommandé, en se présentant à J'illustre solitaire; il était bien renseigné. L'entretien devait être surtout métaphysique; et il le fut. On sait même l'objet principal qui en fit les frais et la manière dont Leibniz conduisit le débat. C'est la preuve ontologique qui vint sur le tapis, et comme Leibniz ne parvenait pas à faire pénétrer son idée personnelle, il la rédigea par écrit et lut ensuite la note à Spinoza 2.
Leibniz a défendu sa thèse, à savoir que « l'Infini n'est qu'une suite simple du possible », et que par là même il n'enveloppe aucune contradiction. Mais, en même temps, il a entendu formuler la théorie dynamique des possibles qui veut que chacun d'eux porte en lui-même la force voulue pour s'élever à l'existence, toutes les fois que rien ne s'y oppose du dehors. Et cette explication laisse dans son esprit une impression profonde, d'autant plus profonde que, pour lui, l'essence de l'être créé c'est déjà l'effort ou tendance interne à se réaliser : la pensée de Spinoza lui apparaît tout à coup comme une extension infinie de celle qu'il a déjà formulée lui-même dans L'hypothèse physique. Comment ne l'accueillerait-il pas dans le palais d'idées qu'il est en train de construire?
Aussi rédige-t-il, dès le 2 décembre 1676, une note qui paraît bien étrange chez un partisan de la liberté. D'après cette note, tout ce qui est à la fois possible et compossible s'actualise de soi, par sa propre vertu, niella aliaratione : Dieu existe du fait qu'il est le premier des possibles en excellence; et tout le reste existe comme un déploiement essentiel de sa souveraine réalité. Spinoza est là tout vivant,
1. Erd., 613b, 376 ; Cf. Paul-Louis Couchoud, p. 15-16, 1902, Paris {Collection des Gî'ands Philosophes).
2. Gerh., Phil, VII, 261-262. L'argument soumis par Leibniz à Spinoza est résumé dans ce passage. Spinoza devait mourir peu après la visite de Leibniz, le 24 février 1677.
Cependant l'entretien porte aussi sur d'autres matières, particulièrement sur les lois du mouvement, telles que les avait données Desc, qu'acceptait encore Spinoza et dont Leibniz fit une critique pénétrante (V. F. Car., lxiv Réfut. de Spinoza...).
bien que Leibniz s'efforce d'en adoucir la forme brutalement géométrique1.
Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que cette doctrine n'apparait pas chez Leibniz comme l'effet d'un moment de surprise. On la retrouve, et plus clairement encore, dans un autre fragment d'une époque ultérieure, mais qui malheureusement n'est pas daté2. Elle fait le fond du feuillet qu'Erdmann intitule De veritatibus primis3, et du traité De rerum originatione radicali 4 qui est du 23 novembre 1697. Spinoza ! Leibniz y est entré pour n'en plus sortir; j'essaierai du moins de le montrer dans la suite de cette monographie.
Mais là ne réside pas le point capital, pour le moment. La logique du sujet nous amène à la question de la communication des substances : il s'agit de savoir comment Leibniz, en l'approfondissant, est arrivé à ce qu'on appelle « l'harmonie préétablie 5 ».
Il admet avec Descartes qu'entre l'âme et le corps ne peut exister aucune influence physique. Il l'admet avec Malebranche et Spinoza; il l'admet jusqu'à la fin comme une sorte à'aliquid inconcussum. Et le fait est si clair et si certain qu'il ne peut souffrir aucun doute : ce serait un
1. Cout., Op., 529-530. « Principium autem meum est, quicquid existere potest, et aliis compatibile est, ici existere. Quia ratio existendi prae omnibus possibilibusnon alia ratione limitari débet, quam quod non omnia compatibilia. » Supposez que les possibles ne se contredisent nullement entre eux; ils existeraient tous du même coup en vertu de leur élan interne et se réaliseraient jusqu'à total épuisement de leur essence.
2. Cout., Op., 533-535. — Au fond de la page 534, Leibniz fait cette remarque : « Ut laceam quod alibi demonstravi ». Cette incidente suffit à reporter au delà de 1676 tout le fragment lui-même.