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V. — Hanovre

Vers la fin de décembre 1676, Leibniz arrive à Hanovre. Le Duc Jean Frédéric l'attendait depuis longtemps déjà. Dès l'année 1669, il avait manifesté le désir d'attacher à sa cour cet ingénieux et brillant esprit. Le Baron de Boinebourg s'y était relusé, « (le) voulant encor retenir auprès de luy, ayant des visées pour Vienne 2 ». Mais le Duc Électeur, comme en témoignent ses lettres, n'avait pas renoncé à son dessein3 : il lui était enfin donné de le voir aboutir.

A son arrivée, Leibniz ressent un cruel resserrement de cœur. Lui qui causait encore il y a quelques semaines avec Arnauld, Malebranche, Huyghens; lui que les plus grands hommes du siècle ont accueilli comme l'un des leurs et qui se sentait de leur famille : le voilà contraint maintenant de s'ensevelir dans une petite ville ducale, perdu dans une piaine, éloigné de tous ces grands centres où la vie en s'organisant produit le génie et la gloire ! cet isolement, pour lui, est une sorte de réclusion, et d'autant plus dure que pour le moment il ne voit aucun moyen d'en sortir. Ce sentiment d'ailleurs ne s'efîacera pas avec les années; il ne fera même que grandir, au fur et à mesure que l'expérience révélera d'une manière plus vive les inconvénients de la solitude. « On est heureux, dit-il à L'Hospital vers 1693, on est heureux dans une grande ville, où l'on trouve des amis de toute façon, dont les assistances et concours à un même dessein soulagent merveilleusement. J'ay souvent souhaité un jeune homme

1. V. sur ce point Klopp, IV, 445-450 [L. au Duc Jean Frédéric).

2. Klopp, V, 59 {L. au Duc Ern. Aucj. de Bronsvic-Lunebourg).

3. lbid., III, 273-274, 282, 290, 301 {L. à Jean Frédéric, 1671-1676).

profond dans l'analyse qui en m'assistant aurait trouvé encor de quoy se signaler luy môme, ce qui lui aurait depuis servi de recommandation; mais on n'en trouve point de cette sorte dans ce payscy, ny dans le voisinage1. » Même plainte en 1694 et auprès du même correspondant : « Plût à Dieu que je fusse quelques fois avec des personnes qui vous approchassent quand ce ne serait que de bien loin, car une telle conversation m'encouragerait et me soulagerait merveilleusement. Mais je ne l'espère gueres, et cela me fera perdre bien des veues qui seraient peut-estre de quelque usage avec le temps si des personnes plus pénétrantes que je ne suis, les approfondissaient un jour et joignaient la beauté de leur esprit au travail du mien2. » Nombreux sont les passages où Leibniz revient à cette pensée. 11 n'était point fait pour habiter une thébaïde. De temps à autre, l'ennui prend le dessus; et sa lamentation recommence.

Mais le Dieu qui « fait tout pour le mieux », a ménagé les circonstances d'une manière plus heureuse que ne le disent les apparences extérieures. Au moment même où parait Leibniz, Hanovre est à la veille de devenir le centre de débats intellectuels et religieux où le jeune philosophe pourra travailler au succès de quelques-unes de ses idées les plus intimes et les plus chères. Par là, son présent ne rompra pas avec son passé; il ne fera que continuer, sous un aspect nouveau, le plan d'une seule et même vie, toujours différente et toujours identique : c'est encore à la manière d'une monade que la pensée de Leibniz va se développer.

Depuis l'année 1661, Christophe de Rojas, de la famille des Spinola, travaillait à provoquer un rapprochement catholico-protestant. En 1675, on décidait à Vienne de recueillir les déclarations des théologiens protestants. Rojas, chargé de cette mission, vient en Saxe, puis à Hanovre. En 1678,

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