Ibid., Phil., I, 74 [L. à Arnauld, fin nov
LA CITÉ DE DIEU
ultérieurs de Leibniz 1 ; visiblement, il y a là une analogie qui le charme. En 1677, au cours de sa fameuse polémique avec Eckard, Leibniz se demande si par l'être parfait on ne pourrait pas entendre « ce qui est le plus désirable au point de vue rationnel », au lieu d'y voir une réalité « où le néant ne prend aucune part » et qui de ce chef exclut toute limite : question éminemment suggestive et qui suffit à transposer le problème du domaine de la quantité dans celui de la qualité 2. Mais ces vues diverses restaient partielles ou trop implicites. C'est dans sa correspondance avec Wolf que Leibniz dégage enfin sa véritable idée du bien, celle où il tendait depuis très longtemps et qu'il possédait peut-être déjà, bien que dans un certain état de mélange avec l'opinion communément admise.
Le bien, c'est l'ordre : ces deux termes se réduisent en définitive à l'unité d'un même concept. Mais il n'y a là qu'un aspect de la question. Quand on regarde au fondement de ce concept, on y trouve un intime rapport avec la réalité des choses. Il est comme l'idée directrice d'après laquelle le monde a été fait. Le monde est le meilleur qui soit concevable ; il renferme donc le maximum d'être possible dans le maximum d'harmonie possible. « Rien de trop uniforme », tout y varie à l'infini dans l'unité dune même loi et l'accord de chaque partie avec l'ensemble : il y règne jusqu'aux moindres détails un ordre qui passe toute imagination3. Et voilà précisément ce qui constitue la gloire de Dieu, non point
1. V. par ex. : Gerh., Math., VI, 129 (Princip. quoddam..., 1687); Ibid. 134 (eod. loc); Ibid., VII, G4, 66 [Mathesis univ.).
2. Ibid., Phil., I, 222-223. — Cependant, à cette époque, Leibniz est hanté par l'idée spinoziste de la puissance ou intensité de l'être, ce qui n'est encore qu'un aspect de la quantité. 11 répond à Eckard que, si le plaisir vaut mieux que la douleur, c'est que celui-là est le sentiment d'une puissance (conscientia potentise), tandis que celle-ci est le sentiment d'une faiblesse (conscientia imbecillitatis); et l'on reconnaît à ces termes le langage de Y Éthique, surtout celui de la troisième partie de cet ouvrage (Gerh., Phil., I, 266). On reconnaît encore la domination de la même idée dans Ylnitium institutionum juris perpetui (G. Mollat, 7) dont la date n'est malheureusement pas donnée, mais qui, vu ses marques mêmes d'influence spinoziste, est sûrement postérieur à l'Éthique : « perfectio est magna potentia in exiguo volumine seu mullitudo in unitate siveessentiee quantitas ». Et voici la raison qu'il donne à l'appui de sa thèse : «nam quee juvant, potenliam augent, queB potentiam augent, augent perfectionem ».