III . — L'obligation
Une autre conséquence de l'idée du bien, c'est qu'il entraine un ensemble de règles de conduite dont le respect s'impose à notre volonté, qui sont obligatoires. Non que l'on puisse soutenir que le bien présente toujours ce caractère, qu'il le présente essentiellement, comme l'ont enseigné certains moralistes de notre époque ; la vérité a quelque chose de moins rigoureux.
Il y a, dans le domaine du bien, deux zones très distinctes : celle du licite ou permis et celle du devoir.
Est permis tout ce qui est conforme à l'ordre ou « droite raison ». Est commandé tout ce que l'ordre exige en vue de son accomplissement : nous sommes tenus, par exemple, à ne pas blasphémer, à ne pas nuire au prochain sans une raison suffisante qui soit elle-même une exigence de l'ordre; pareillement, nous sommes tenus, bien que dans un sens moins strict, à secourir nos semblables, à travailler dans la mesure de notre possible au progrès de l'intérêt général1.
D'où vient cette obligation? Elle tient d'abord à la nature des choses. Tout ce que « la droite raison » nous révèle comme une exigence de l'ordre, s'impose du même coup et d'une manière inconditionnelle. Supposez, par suite, que Dieu n'existe point; le caractère impératif du bien ne disparaîtrait pas de ce chef. Il y a un fondement direct de l'obligation qui ne dépend point de la foi religieuse : un athée peut encore croire logiquement au devoir2.
Mais cette hypothèse n'est qu'une pure fiction. Dieu existe; et il veut l'ordre, l'ordre moral surtout, qui constitue la plus noble partie de sa gloire et qui est pour les « membres de sa « cité » l'unique source du vrai bonheur. Dieu
1. Gerh., Phil., I, 73 (L. à Arnauld, 1671); — G. Mollat, 2, 5-6 {Initium institut, juris perpel.); — Erd. ,118M20b (De notionibus juris et justitiœ, 1693); — Gerh., Math., VIII, 19 [L. à Wolf, 21 févr. 1705).
2. G. Mollat, 5-6 (Initium institut...)) — Gerh., Math., VIII, 19 (L. à Wolf, 21 févr. 1705).
possède éternellement la science exhaustive du bien; et, à ce titre, il en est le « docteur » infaillible. De plus, sa souveraine sainteté fait qu'il ne peut rester indifférent à rien de ce qui touche cet intérêt suprême ; et, de cet autre chef, il est le « législateur » de la « République des esprits »!. Celui qui dirige le chœur des astres, celui qui préside au cortège des saisons et qui donne aux formes de la vie des proportions si bien prises, ne suspend pas sa puissance ordonnatrice en face du domaine supérieur des êtres libres; il y veut encore l'harmonie et plus qu'en bas. Mais, comme ces êtres ne sont plus de simples automates, comme ils ont le pouvoir de se diriger eux-mêmes, il emploie à les soumettre l'unique moyen dont leur nature soit susceptible : il impose à leur volonté le respect de l'ordre; il commande. Et voilà, pour Leibniz, le dernier fondement de l'obligation morale, le seul aussi qui puisse donner à l'amour du bien l'efficacité pratique qu'il doit avoir. Le respect de l'ordre pour l'ordre, c'est déjà quelque chose et de très noble; mais il ne suffirait point à prédominer, s'il ne s'y joignait un mobile moins abstrait, plus prenant et d'une autorité plus concrète : il faut qu'il y ait un « suprême justicier »2.
Telle est la théorie. Mais je doute qu'elle soit pleinement d'accord avec elle-même. D'abord, Leibniz nous dit à diverses reprises (c'est là une de ses idées de fond) qu'un bien où l'on ne trouve son bien nulle part, ni dans cette vie ni dans une autre, qu'un bien où l'on est définitivement vaincu, se ramène à l'injustice et n'est qu'une « sottise ». Mais c'est là précisément la condition tragique à laquelle nous serions tous réduits, si Dieu n'existait pas. Dans ce cas, en effet, quel prix moral resterait-il encore dans « l'ordre » idéal des choses? aucun, me semble-t-il, et d'après Leibniz lui-même; puisque, suivant sa pensée, il faut un Dieu qui vienne enfin régler les comptes et donner un sens à l'effort des « bonnes volontés ». Dans l'hypothèse des Athées, la