Lévy-Bruhl, loc. cit., p. Ci
Pierre le Grand lui-même essaie de l'attirer en Russie ; et ses ouvrages sont traduits en plusieurs langues vivantes : ce qui pour un Teuton de cette époque avait une signification très spéciale.
Wolf a trouvé le moyen de faire vivre la doctrine de Leibniz, que sa forme dispersive et trop abstraite rendait inaccessible au commun. Il a su la synthétiser, l'ordonner et la rendre attrayante. La coque est brisée maintenant; et le fruit savoureux qu'elle contenait, sera d'autant plus goûté qu'on le connaîtra mieux.
Surgit, en effet, la grande époque du xvine siècle, celle qu'ouvre Lessing, que continuent Gœthe et Schiller; et Leibniz comptera parmi les plus grands penseurs dont s'honore l'humanité : quelques-uns iront même jusqu'à dire que c'est l'Aristote des modernes. Kant continue sa méthode « intériorisante » ; et, la poussant plus loin, il envient à conclure contre Leibniz que, les monades étant inutiles et inaccessibles, il ne reste que l'esprit et ses lois. Fichte, Schelling, Hegel marchent sur la même voie ; et, fondés en plus sur cette notion de l'infini dont Leibniz a tant parlé, ils en tirent, bien que par des procédés très différents, trois grandes théories du monde où tout se ramène à la pensée. En France, Maine de Biran s'inspire visiblement de sa doctrine, particulièrement sur la notion de force, bien qu'il la présente, non plus comme le terme d'une déduction, mais comme un fait primitif, celui sur lequel il faut édifier tout le reste ; Cousin lui emprunte son idée de la raison; et, sur l'exemple de ces deux grands philosophes, tout l'Éclectisme se teinte plus ou moins de Leibnizianisme l. En Italie, Rosmini ne manque pas de puiser à la même source; et lui aussi ne sera pas loin de penser que l'univers est une « République d'esprits » 2.
Spiritualiser la matière, en faire un simple rayonnement de la pensée : tel avait été l'un des grands efforts de Leibniz. Cette manière de tout « intérioriser » s'est répandue après lui dans le monde entier, et sous les deux formes
1. Maine de Biran, par le P. Couailhac, 294-299, F. Alcan, 1905, Paris (Collection des grands philosophes).
2. Rosmini, par F. Palhoriès, thèse soutenue en Sorbonne (1908).
très différentes qu'elle peut revêtir : la simple croyance au primat de l'esprit et le subjectivisme intégral. La seconde surtout devait avoir de l'importance et de l'éclat.
Je me borne à ces indications. Pour décrire les directions de Leibniz, il faudrait un autre volume.