‹ Leibniz et l'organisation religieuse de la terre [microform]Chapitre 156 sur 306 · Id., t. !«'-. Sommaire cité, pp · texte numérisé non relu

Id., t. !«'-. Sommaire cité, pp

3. Id., t. l«s p. 73. Lettre d'Anne de Gonzague à Sophie de Brunswicli.

4. Ezéchiel Spanheim. Relation de la Cour de France en 1690, in Publications de la Société de VHistoire de France (1882j, pp. 121-122.

L EGLISE UNIVERSELLE

mença de trouver précieuse avant toute autre la conversion de Leibniz lui-môme. Pellïsson, directeur de la caisse des conversions, collabora pour cela plus ou moins consciemment avec Arnauld et les Jésuites. On songea peut-être autant à produire une illustre abjuration qu'à ramener tout un groupe d'hommes.

Malgré ces médiocrités, le projet général persistait. A Hanovre, à Vienne, à Rome, à Paris, à Maubuisson, on voulait « unir ». Dès lors, tous les projets s'enchevêtrent. On ne peut s'étonner que l'Allemagne se croie ainsi dépendante de la P>ance. L Exposition de Bossuet était devenue promptcment un livre européen. De plus, depuis la Paix de rÉf/lise (16G8), toutes les sectes catholiques se voulaient montrer orthodoxes. Comment y parvenir, sinon en unissant? V Exposition, que le monde protestant avait accusée d'hérésie, venait d'être approuvée par Innocent XI. Certains ÉvangéUques se demandaient, d'autre part, s'ils n'étaient pas plus proches de TÉglise romaine que des Réformés. Le théologien Leyscr composait un ouvrage intitulé : Comme quoi les papistes sont plutôt en communion avec nous qu'avec les réformés; un autre déclarait que le joug de l'Antéchrist calviniste est plus insupportable que celui de l'Antéchrist

pa|)al'.

Par suite, un nouveau danger apparaissait. Les Réformés et les Évangéliques ne risquaient-ils pas de se haïr de plus en plus ? Ne fallait-il pas chercher d'abord à réunir les Protestants entre eux ? Leibniz semble avoir compris dès l'origine que deux unions se doivent superposer. Sans doute il corres-

1. Faits signalés par M. Alfred Rébelliau in Bossuet historien du protestantisme, Paris 1891, p. 27, note 3.

LE MILIEU HANOVRIEN

pondra avec des Catholiques et se laissera guider par de vagues généralisations. Mais, en même temps, il aura conscience que l'unité générale de TEglisc peut seulement parachever de minutieuses unions d'Eglises particulières. 11 préparera en Allemagne une opinion ; il rapprochera les Prostestants, afin que, si quelque accord se produisait jamais avec l'Eglise romaine, les Eglises protestantes fussent capables de s'insérer, sans désordre, en la communion générale. Politique profonde, dont en 1697 un diplomate le félicitera \

Ainsi s'est agrandie, grâce à Leibniz, une politique religieuse qui paraissait d'abord réduite à de médiocres projets de peliles cours. Leibniz se trouvait réellement maître d'une politique générale. En religion, comme naguère en politique, il devenait à paitir de 1678 un « Européen ». Il était donc mûr pour correspondre avec l'Eglise de France, l'Eglise d'Italie, les sectes d'Allemagne ou d'Angleterre. Dès lors, son eiïort personnel d'union religieuse transfigure les projets mêmes qui lui sont imposés du dehors et sur lesquels il construit.

En efTet, tous les essais d'union des Eglises eurent quelque chose d'artificiel et de sénile. Il faut n'avoir pas tenté de vivre successivement la vie protestante et la vie catholique, pour croire que de telles unions, à peu près réductibles à des anéantissements, se peuvent réaUser. Aucun Protestant véritable n'accepte de voir diminuer Texpression spéciale du Christianisme que sa croyance figure. Or, tous les constructeurs de projets ont négligé, en les diverses formes chrétiennes, l'évident souci qu'elles avaient de rester elles-mêmes.' Ceux qui ont espéré de tels anéantissements ont été des esprits peu compréhensifs ; et, de là, durant deux siècles, la médiocrité

4. Inédits, Théologie, vol. VIII. Lettre de Cresset, 27 octobre 1697, f» 204.

L ÉGLISE UNIVEUSELLE

des discussions qui se succédèrent. Deux méthodes étaient cependant précieuses et pouvaient léguer des pensées viables : « L'exposition », accrue de la recherche historique, telle que Bossuet la pratiqua; et la discussion philosophique des conditions logiques de Funion, telle que la voulut Leibniz. On s'indigne, il est vrai, que Leibniz ait môle à l'action rehgieuse des problèmes diplomatiques. Au contraire, Tunion religieuse fut ainsi sauvée de la mort. Peut-être, en effet, n'y a-t-il que deux moyens profonds de se rai)procher chrétiennement les uns des autres : ou bien il faut convertir au nom d'un Christianisme mystique et absolu ; ou bien il faut insérer la religion dans la vie complexe des États. Leibniz a tantôt séparé, tantôt mêlé ces deux méthodes. Et, quand il profite de la monarchie prussienne et de l'abondant milieu réformé deBerhn pour accroître la tentative d'union des Protestants entre eux ; quand, plus tard, durant les préludes de la monarchie anglaise, il distend ses rêves d'organisation, afin d'y insérer l'Église anglicane; ce n'est pas, comme on le soutient, par froideur ou insincérité, mais surtout en vertu d'une conscience riche, à la fois laïque et religieuse.

CHAPIÏPiE III

LA UECIIEUCIIE DE LA VKAIE EGLISE^

« Il n'y a point de chaos dans rinléricur

des choses *, »

Vu en profondeur, l'effort religieux de Leibniz renouvelle un rêve du Moyen Age. Croire en une « Chrétienté », vouloir des monarchies universelles, anéantir des a Infidèles » ; cl, d'autre part, construire une Eglise parmi les sectes, décrire un ai'bitrage suprême, étendre le christianisme et la civihsation par delà Pancien monde ; n'est-ce point à travers les siècles la persistante aspiration à un Christianisme réalisé sur la terre ? Leibniz en effet découvre en l'Europe une expression vivante du christianisme. Il pénètre avec passion chaque Etat et lui veut ravir un secret. Conquête obstinée, dédai-

L SoiRGEs. — Les sources d'une étude sur la « vraie Eglise » selon Leibniz sont actuellement presque toutes inédites. 11 s'agit d'une masse immense de fragments, — parfois réduits à de simples notes marginales, compris dans les liasses inédites suivantes : Ttiéolof/ie, volume 111, cf. surtout, 4, 7 et S : IV (fragments déjà cités sur Sténon) ; vol. V, fragments mysticpies (partiellement publiés); volumes VI et VII passini; vol. XIX, principalement pour les quelques lettres inédites de Leibniz à M"'» de Brinon. et enlin, vol. XX, passini. — D'autre part, la correspondance inédite L'iii ici i)articulièrernent riche. Cf. en particulier lettres inédites au R. V. Levesius, au manpiis de Monceaux, à Morell, Pliil. Naude, Pfaff, Pritz, au R. 1*. Quesnel, à Reuschenberg, Runckel, Seckendorff, Jakob Spener, etc. — Cf. de plus la correspondance, tant éditée qu inédite, avec le Landgrave von Hessen-Rheinfels. — Parmi les parties publiées, cf. la fondamentale correspondance avec Pellisson et M'»» de Brinon, ap. F. de Careil, éd. cit., t. I et 11. — Enfin la question étant métaphysique avant tout, il faut joindre à toutes ces sources particulières l'œuvre entier de Leibniz.

2. Gerhardt, Phil. Schr.f éd. cit., t. Vi, p. 40. Théodicée, préface.

L EGLISE UNIVERSELLE

gneuse des généralisations hâtives. Vraiment, chaque nation vit pour lui désormais : Allemagne, Empire, Angleterre, France, Suède, Pologne, Russie, Espagne ou États italiens, ne sont plus des collectivités nominalement unifiées. Tout pays reçoit une mission, non pas Hgéc à travers le temps, mais sans cesse variable.

Nul n'a droit, dès lors, d'écraser un peuple européen ; toute guerre sera lointaine, destinée à élargir indéfiniment les États civihsés. Il y a vraiment des liens chrétiens \ une pohtique des nations chrétiennes, un intérêt général et « inestimable » delà Chrétienté"-. Une nation se pourra déclarer prédestinée; et le penseur ne reprochera pas à Louis XIV son titre de Roi Très Chrétien, mais l'œuvre destructrice du Christianisme qu'un Roi Très Chrétien a osée^ Toute force devra tendre à se faire surhumaine : Louis XIV travaillera à relier les mondes \ à conquérir des terres nouvelles; ^ Charles XII exaltera sa foi religieuse jusqu'à réahser une héroïque république protestante'^ ; Pierre le Grand organisera ses immenses terres afin quesoientjointesdéfinitivementrEurope et laChine^ L'Église, essentiellement, ne se séparera point des États. Si TEurope idéalement exprime le Christianisme sur la terre, TÉglise se

i. Cf. F. de Careil, éd. cit., t. III, p. 8;. Remarques sur un manifeste français. Cf. aussi Klopp, éd. cit., t. V, p. 188, où Leibniz parie de la « République dire tien ne. »

2. Cf. F. de Careil., éd. cit., loc. cit., t. III, p. 100 : « L'intérêt inestimable de la Chrétienté. » Cf. Klopp, t. V, p. 180 : « ... Les Français sont en possession de sacrifier l'intérêt du Christianisme au leur. »

3. Ainsi se doit interpréter, semble-t-il, le Mars Chris tianissimus.

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