‹ Leibniz et l'organisation religieuse de la terre [microform]Chapitre 241 sur 306 · Revue de Métaphys., Dialogue cité, numéro cité, p · texte numérisé non relu

Revue de Métaphys., Dialogue cité, numéro cité, p

Baruzt,

^2 l'église universelle

tout clans le culte public ; de sorte que les créatures n'y

devraient presque point paraître qu'indirectement et comme

en passant * ? »

Celte fausse adoration réagit sur le culte de Dieu même, pair exemple sur le mode d'adoration eucharistique de certams Catholiques. Peu importe si par l'Eucharistie s'off.-e ou îion le corps de Jésus. De toute façon, l'adoration doit se termmer en lésus-Christ^- ; et môme Dieu ne doit pas être adoré « en tant qu'il a pris la nature humaine, mais plutôt à Tégard de r essence divine, qui est seule toute parfaite^ ». En tout cas, Jésus-Christ ne serait adorable que d'un point de vue métaphysique, puisque en rincarnation est contenu le complément suprême de Dieu \ Sans doute les Catholiques véritables enseignent, qu'il faut prolonger l'adoration à Dieu même.. Mais, quand ils autorisent des dévotions toutes sensibles, ils diminuent l'adoration « en esprit et en vérité », qui seule conduit à Dieu. Ne vont-ils pas jusqu'à favoriser l'adoration personnelle de l'Esprit Saint ? Nul doute que le cult^ des. Saints n'ait en toutes ces choses atteint et déformé le culte du à Dieu. Quand on voit se multiplier les scapulaires, les rosaires, on conclut que le culte des Saints, non seuk^ ment favorise les supersUtions, mais hâte l'athéisme, entretient en définitive le schisme, provoque le scandale des Infidèles

et la perte de l'Orient. ^

Leibniz d'ailleurs ne rejette pas, avec la rigueur de certains

1. F. de Careil,éd. cit.. t. Il, pp. 87-88. Lettre de Leibniz à M^» de Brinon,

''f /Si" nLoie, vol. H. 4. Autogr. daté d^>ct.bre 1677 « Démord tratio liostiam non esse adorandam » [litre ajoute).

3 Rommel, éd. cit., t. I-. p. 251 (1680).

4' inédits, Théologie, vol. IH, 4, f»3, dePersona ^^'^' -f^^^^^l tcMio videtûr contineri complementum optimum Dei. « (V. plus loin sur

Christ pp. 473 et suiv.)

L OBSTACLE

Protestants, la notion de Saint. Que des créatures glorieuses aient une connaissance des choses humaines, il n'y a rien là de métaphysiquement contradictoire. La « gloire » transposerait ce qui est ébauché dès celte vie. On objecte populairement que les Saints ne peuvent s'affranchir des limites spatiales et temporelles. Déjà pourtant, nos microscopes et télescopes nous offrent des perspectives inaccessibles à nos sens ordinaires. Mais avec ces instruments, plus on élargit le champ du tube, plus la force de l'instrument diminue. C'est parce que de tels instruments viennent en aide à nos yeux, bornés par les trois dimensions. Si notre esprit, au contraire, reçoit de Dieu une force analogue, mais non bornée par des dimensions, toute limite immobile et déterminée disparaît \

Quand même on en pourrait justifier la notion, il serait dangereux de prouver légitime le culte des Saints. Il n'y a évidemment pas de précepte qui nous permette de déclarer mauvaise l'invocation des^Saints^ Mais, d'autre part, personne ne niera qu'un homme, qui toute sa vie a aimé Dieu et s'est élevé vers lui en négligeant de le prier [)ai' l'intermédiaire des Saints, ait en rien compromis son salut. La réciproque ne serait pas vraie.

Les plus récentes recherches historiques confirmeraient ici la théorie de Leibniz. Le culte des Saints dériva, en effet, par de progressifs enrichissements, des fêtes commémorant les anniversaires de martyrs\ Les fidèles se réunissaient alors

1. F. de Carell, éd. cit., t. I", p. 588. « Syst. Theologicum. »

t. Rommel, édit. cit., t. l"'-, p. 362.

3. F. deCareii, t. I". p. 589 (Syst. Theolog.). -Nécessité de tirer les Vies desSaintsdes manuscrits anciens; Gf.Rommel. 1. 1»^ p. 319;cf. Le//re inédite a.Voye^/, 10 décembre 16%. «J'ai lu avec plaisir et avec respectles précieux

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devant les tombeaux des martyrs et communiaient dans une même pensée. Peu à peu on fut amené à demander des assistances spéciales ^ Leibniz signale des « sodalités » qui se sont vantées d'une sorte de révélation originale, telle que leurs membres seraien t à la mort spécialement assistés parla Vierge - ? En même temps, se sont développés le culte des Patrons, le culte spécial de saint Joseph, les neuvaines de saint Antoine de Padoue : bientôt s'est ébauchée la doctrine de la Conception immaculée de la Vierge, doctrine dont les Jésuites veulent aujourd'hui faire un dogme ; et en môme temps ont été multipliés les scapulaires, les rosaires, et autres idolâtries authentiquement productrices de l'athéisme en ceux qui déclarent les récits des Apôtres et de Jésus tout aussi vains que ceux de saint François ou de saint Antoine'.

De môme Leibniz critique le culte spécial de la Vierge ; et l'histoire ultérieure de l'Église montrera que ses reproches étaient fondés. En premier lieu, les historiens modernes ont prouvé que la fête de la Vierge n'avait été solennisée qu'au vii« siècle^ De plus, toute une mythologie matérielle s'est ajoutée à la seule donnée primitive, qui faisait de Marie la

lambeaux des actes des martyrs de la primitive bglise. » F» 17 La vue de Leibniz sur Torigine du culte des Saints est h.storuiuement exacte. Les êtes de martyrs ren'ontent au i.» siècle : Cf. Martyr de samt Polycarpe (loo) celéb é^ Smyrne; à Rome, à partir du ni» siècle seulement d après Mgr Duchesne, Or!nines du Culte chrétien. Etude sur la liturfjœ latine avant Charlemagne. Paris, 1889. in-S», pp. 27i>-273. 1. Inédits, Théologie, vol. III, 7 l. De cuUu sanctorum.

2 Id. llnd. F. 2, verso.

3 Inédits, Th., vol. m, 7 L fragment précité, f» 2, verso^ Cf. Z^m^o^j^e entre Poliandre et Théophile, pp. 21-28, in Rev. de Metaphys., janvier 1905. Cf. aussi Rommel, éd. cit., t. II, pp. 362-6d.

4. Duchesne, Origines du culte chrétien, op. cité, pp. 2f «"^J? • ^a fête de la Vierge n'est solennisée officiellement qu au vu» siècle : Les fêtes dcluellts de la Présentation, de l'Annonciation, de la Nativité et de la Dorrnition entrent également dans l'usage romain au vue siècle. Cf. pp 260-202, sur les diverses origines de ces fêtes, et sur leurs sources byzantines.

L OBSTACLE

mère du Sauveur. Une religion toute de force et de profondeur a de quoi effrayer les âmes encore imprégnées de paganisme. D'où toute une surérogation de croyances, déclarées d'ailleurs pleinement libres jusqu'au Concile du Vatican, lui-même encore bien éloigné, sans doute, des définitions qui seront quelque jour ajoutées. « La Vierge mère de Dieu' », expression médiocre, amena certains Catholiques à laisser dominer dans leur cœur le culte de Dieu par le culte de la Vierge. Culte qui, en vérité, considéré essentiellement, est adaptable à une dogmatique élevée; et, si l'on se réfère au Troisième Evangile, qui est ici notre plus haute ressource, on ne voit justifiées aucune des superstitions ultérieures. Le texte de Luc est d'une admirable pureté : « Je vous salue, pleine de grâce, le Seigneur avec vous. Voilà que vous concevrez en votre sein et vous enfanterez un fils... Celui-ci sera grand et s'appellera le Fils du Très-Haut. . . L'Esprit Saint surviendra en vous, et la puissance du Très-Haut vous couvrira de son ombre : C'est pourquoi le Saint qui naîtra de vous sera appelé le Fils de Dieu'. » Laissons de côté tous les problèmes qui se posent autour de ce texte fondamental, relativementà la naissance miraculeuse ou naturelle de Jésus \ En fait, nous voyons une femme, qui a « trouvé

1. Celte expression fut définie par le Concile (KEphése (431), qui condamna le neslorianisme. Mais les arguments de Nestorius, liés à la théorie des deux natures de Jésus-Christ, sont sans rapport avec la thèse critique quon essaye d'esquisser ici

2. Cf. Luc, 1. 28-35 : « .../aTpe XE/apiTtoi^ivr,, 6 xjp'.o; iizzy. <roj ... /.al loo-j TJAXr;(JL'{/ri £v Yaor-rpl xal -ri;/» oiôv... Ouxoç à'jyat [xija; xal^ ulô; i^<<szo\j vlr^^<sz^zxl... nv£Ù|JLa ayiov i-EXE-jasTai ï'\ ai. xal o-jvajat; 64^17- TO'J iTT'.ax'.aaci aoi • 010 xa-. 10 ysvvw-jlîvov ay.ov vlrfii^zzii oiô; OsoO. » (Ed. Tischendorf, éd. cit., pp. 416-418./

3. Ces difficultés, d'ailleurs, ne sont nullement sensibles dans le texte de Luc, réfléchi en sa pureté première. Nulle mention n'y est faite d'une naissance contraire aux lois de la nature. Seul, le texte de Matthieu (I., 20-25i est formel à cet égard. Sur la question dans l'Evangile johannique, voir Loisy : Le Quatrième Evangile, Paris, 1903, pp. 180-81 et passim.

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grâce devant Dieii^ », sur qui plane TEsprit, et de qui naîtra le Fils de Dieu. Peu importe ici la question de la vérité ou de la fausseté d'un tel Mystère. Une attitude purement critique est concevable, même en face d'affirmations transcendantes. Or, il semble que l'interprétation la plus haute et la plus exacte de la Vierge mère du Sauveur soit celle que donnèrent les Jansénistes. Vierore toute de force et de mvstôre, presque efTra^ante en son unique privilège : « Sa grandeur est terrible- », écrivait Saint-Gyran ; conception non ignorée, d'ailleurs, de la tradition proprement catholique et en particulier médiévale. Les artistes traduisirent parfois cette « grandeur terrible » ; et les vitraux ou les sculptures nous en présenteraient de multiples exemples. Ainsi, en un des vitraux les plus accomplis du déambulatoire de la cathédrale de Chartres, émerge hors d'un bleu implacable la Vierge dominatrice et lointaine. Peut-être une telle méthode riiT^oureusèment critique et impartiale, fondée uniquement sur les textes et sur les traditions authentiques, permettrait-elle de régénérer en leur pureté les pratiques multiples. Méthode qui s'inaugura à peine durant les dernières années du xix'' siècle et que ne put pressentir Leibniz. Du moins, il ne l'eut pas contredite, mais eut reconnu en elle le prolongement môme de son effort.

Leibniz jugeait d'ailleurs que tous les abus cultuels sont facilement réparables. Déjà le Concile de Trente en a commencé la réforme. Le Pape devra éliminer du culte des Saints toutes les formules qui n'expriment pas clairement la diffé-

1. Luc, T, 30 : « Mr, oo^ou, Map'.a|ji • ejps; vàp /.^tp'.v Trapà xqj fisw. » (Mômeédit. p. 417).

2. Cité par Sainte-Beuve, Port-Royal, op. cit., t. I", p. 353.

ronce entre Dieu et le Saint'. Qu'une fausse humihlé ne nous fasse pas négliger le culte du à Dieu pour nous jeter dans l'invocation des Saints, accessible à nos médiocres efforts ! Il n'y a aucune proportion entre le fini et l'Infini ; cependant il vaudrait mieux abandonner tous les finis que donner à l'Infini les vices du fini. Dieu s'est dit notre force, notre espoir, hors desquels il n'y a point de salut ; aucune indignité ne résiste à une sincère pénitence : « Venez, ù vous qui êtes chargés, et je vous soulagerai'. » Peut-être Leibniz n'eùt-il admis le culte des Saints qu'une fois transposé en une méditation de la Cité céleste; nous nous élèverions ainsi vers Dieu par une progression infinie ; et la notion même de Sauit se justifierait, puisqu'on elle on trouverait déjà l'annonce des monades angéliques. Combien inexact et lourd d'abus apparaîtrait alors le mot de « culte » !

Certains Catholiques eussent objecté, il est vrai, que jamais l'Éghse n a supporté l'égalité du culte de Dieu et du culte des Saints, puisqu' « on met tout Têtre d'un coté, et to.uJ; le néant de l'autre' ». Car enfin, s'écrie Bossuet, qu'est-ce qu un Saint sur la terre, sinon un homme qui, « reconnaissant combien il est néant par lui-même, s'humilie aussi jusqu'au néant pour donner gloire à son auteur » ? Et qu'est-ce qu'ua saint dans le ciel, sinon un être « qui se sent à peine lui-même, tant il est possédé de Dieu et abîmé dans sa gloire ?... On ;ne peut... s'arrêter en lui, parce qu'on le trouve tout hors de luimême, et attaché par un amour immuable à la source de son être et de son bonheur' ». Dans le paganisme, rien n'était

1. Inédits, Théoloi/ie, vol. III, 7 /, P3, De Cultii Sanctorum.

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