‹ Leibniz et l'organisation religieuse de la terre [microform]Chapitre 245 sur 306 · partie · texte numérisé non relu

partie

L'esprit philosophique ainsi compris contraint Leibniz de réclamer la progressive destruction de tous les abus. Le jour, par exemple, où l'Église romaine lèvera ses plus injustifiés anathèmcs, et luttera méthodiquement contre toutes les déformations de la croyance et du culte, la réunion sera obtenue virtuellement. La suppression des abus produit nécessairement la suppression du schisme, puisque le schisme luimême est un abus. Telle serait peut-être la plus intime pensée de Leibniz en cette matière. «... Puisqu'il y a un schisme depuis tant d'années », écrivait-il un jour, (( il faut le faire servir à lever les causes qui l'ont fait naître- ».

Il semble qu après toutes ces approximations on atteigne ainsi la source philosophique de l'eflbrt leibnizien. La méthode est nettement naturaliste. Par rap()rofondissement du réel, une nouvelle réalité, plus intérieure, surgit. 11 faut se saisir de l'expérience, et la sonder jusqu'à la rompre. Le schisme nous doit servir à unir les Églises qu'il sépara. Il fiiut si franchement redresser Tabus de chaque secte et de chaque doctrine, et si fortement aussi en accentuer la vertu, qu'une nouvelle Église, issue pourtant de l'expérience toute seule, puisse soudain apparaître. Telle fut toujours l'essence de la

1 F de Gareil, éd. cit., t. Il, p. 8T. Lettre à M- de Brinon, 18'28 février 1695 Gf encore Lettre inédite au marquis de Monceaux. 8 octobre 1697 : « Le'vulgaire s'imagine qu'en parlant contre les sectes, on parle contre la religion, et c'est tout le contraire. » F» 7.

2. F. de Gareil, éd. cit., t. I", p. 517. Lettre de Leibniz à M- de Brinon, 13/23 octobre 1693. Non souligné par Leibniz.

^^^^'f^^' --5i^~,t..ki,^>.î-i'--«îtr'*^«-!'ii»"'-0Î&K'=**Bï'

L EGLISE UNIVERSELLE

métaphysique leibnizicnnc : Les Ihéories neuves produites par une médilation acharnée du réel. Nui doute que de môme il ne s'agisse ici d'élaborer une Eglise nouvelle, riche pourtant de toute la force et de toute la vérité que recelaient les Eglises anciennes. Travail mystérieux où les éléments se combinent plus qu'ils ne se mélangent, et réapparaissent fondus en une unité jusqu'alors inconnue. Travail redoutable peut-être. M""' de Brinon écrivait, par exemple : « Je vous dirai ce que je disais à feu M. Pellisson ; que je craignais que pour faire les Protestants Catholiques, l'on fit les Catholiques Protestants \.. » Elle formulait ainsi le rêve même de Leibniz. Et il lui répondait hardiment : « Vous avez raison de dire que, de la manière dont nous nous y prenons, il semble que les Cathohques deviendraient aussi tous Protestants et que les Protestants deviendraient Catholiques. C'est ce que nous prétendions aussi. Il en viendra un mixte, s'il plaît à Dieu, qui aura tout ce que vous reconnaissez de bon en nous et tout ce que nous reconnaissons de bon en vous... Il y a longtemps que fui dit que lorsqu'on aura fait tous les Prolestants Cathol'tiiues^ on trouvera que les Catholiques seront devenus Protestants'. )>

Jamais peut-être j)lus pleinement qu'en ces lignes Leibniz n'a traduit son rêve. On ne détruirait pas les doctrines oi'iginales. Xi le Catholicisme, ni le Protestantisme n'anéantiraient Leur essence positive. Une Eglise nouvelle, forte de deux

1. F. de Gareil, éd. cit., t. I", p. 505. Leltro de M™» de Brinon à Leibniz, 2Gaoin 1693.

2. Id., t. I", p. 506. Lettre de Leijjniz à M'°o de Brinon, septembre 1693. Cf. Lettre inédite a Seckendorff, décembre 1691 : « Nec dubium est Lutheri bénéficia etiam adhostes viri manasse. Muitain melius pudore vel èemulationo iniilarunl... Forlasse ubi Re/ormator omnes Gallia expulerii, ipsa liallia Reformata fiet non uomine sed te. » F° 97. verso (Non souligné par Leibniz.)

l'obstacle

4fS

sectes aujourd'hui rivales, doit être plus riche de réalité, donc de perfection, que les Églises antérieurement séparées. Mais par suite, on ne conçoit pas comment une fusion serait possible, qui enrichirait Tune des Églises et appauvrirait la seconde. Une doctrine ne se peut mêler à une autre doctrine, si quelque force supérieure ne les modifie toutes les deux. Comment rendre des Protestants Catholiques, si TÉglise romaine s'obstine à maintenir tous les abus que les Protestants ont haïs? Et comment, de même, rendre les Cathohques Protestants, si tout l'organisme de l'Église est nié délinitivement? iMais si une Église nouvelle, fondée, selon le principe catholique, sur une tradition,, désormais savamment critiquée, et, selon le principe protestant, sur l'analyse minutieuse des Écritures, est vivifiée par une loi d'amour où toutes les Eglises, s'accordent, aucune exigence essentielle du Catholicisme ou du Protestantisme n'est sacrifiée; et cependant, ni les Catho-. liques ni les Protestants ne demeurent ce qu'ils étaient; ils sont emportés les uns et les autres par une force neuve qui accomplira la vraie « Réforme ».

Ainsi se justifierait philosophiq,uement la double attitude de Leibniz, désireux tout ensemble de fortifier les Églises prolestantes et de les réunir à l'Église romaine.

11 importait donc de créer définitivement la République protestante. Effort combattu çà et là par la propagande encore mal connue des Jésuites. Le P. Vota, confesseur du roi de Pologne, travaillait, tantôt à Moscou, tantôt à Varsovie, à l'union religieuse*. Leibniz connaissait certainement les

1 Cf dans la collection déjà citée des Publicationen- ans den K. Preuszischen Staalsarchiven, t. I-, l'ouvraRc de M. MaK Lehmann : Preu^seji, und die katholische Kirche seit 1640, p. 368. Leipzig, 1878.

L ÉGLISE UNIVERSELLE

intrigues de ce Père Carlo Vota, avec lequel il correspondit dès 1()98 \ Vota avait entrepris une correspondance personnelle avec TÉlectrice Sophie-Charlotte ^ Finalement, il essayait de convertir TÉlecteur de Brandebourg. Habilement il conseillait à Frédéric III de se soumettre au Pape ; « son engagement à vous déclarer roi », ajoulait-il, « attirerait les puissances catholiques à suivre son exemple^ ». Le Père Wolf, de son côté, agissait à Vienne. Plus lard, Vota obtiendra du roi de Prusse la charge d'inspecteur des cloîtres*.

Leibniz, néanmoins, travaillait à effacer les divergences . des sectes protestantes. Entre lGi)7 et 1701, on la vu, le rêve d'union protestante se configure pleinement chez lui. Il cherche à limiter les controverses. En fait, celles-ci se réduisent à trois problèmes : La personne du Christ, la Cène, le décret d'élection et de réprobation ^ L'union doctrinale une fois élaborée, on pensera à Funité rituelle; et le meilleur modèle sera le rituel anglican, que l'Église romaine ellemême approuve. Il faut préparer tout cela, soit par des écrits, soit par des correspondances, soit par des conversations ; on ne peut guère songer encore à de véritables colloques de théologiens ^

Sur la personne du Christ, la controverse est relative à la communication des idiomes. Les idiomes divins doivent

1. Cf. Correspondance inédile avec le R. P. Carlo Maur. Vota.

2. Lehniann, Preussen und die katholische Kirche, ouv. cit., p. 369.

Page 1