Lettre inédite ti Justel, 4 février
3 Cf « Monadologie », par. 86 : « Cette Cité de Dieu, cette Monarchie\ véritablement universelle, est un Monde Moral, dans le monde Naturel, et ce qu'il y a de plus élevé et de plus divin dans les ouvrages de Dieu. » /
LA GLOIRE DE DIEU
corps et ombre, personne et imagée.. » Pénétrons-nous donc d'universalité ; nous, fragment de Tharmonie universelle, nous deviendrons fragment de la gloire de Dieu.
Révolution fondamentale dans les concepts tliéologiques. La gloire de Dieu n'est plus seulement l'immuable et l'éternel; elle est le devenir naturel; et l'humanité la fragmente.
Nulle possibilité de rester passifs : Etre soi-même la « gloire de Dieu », c'est prendre sur soi de Taugmenter. Leibniz le répète, aux heures où il révèle l'essence de sa pensée : Aimer Dieu n'est pas autre chose que comprendre la gloire de Dieu et, autant qu'il est en nous, Vaiigmenter -. Car le « Bien général » n'est pas seulement analogue, mais identique à la gloire de Dieu : Dieu, étant le siège de l'harmonie universelle, est lui-même le Bien universel. Par suite, faire de l'humanité une œuvre harmonieuse, c'est continuer Tœuvre de Dieu, accroître sa gloire en la rendant de plus en plus présente au cœur des liommes. Nous aimer les uns les autres, c'est aimer Dieu, puisque Dieu se réalise par une harmonie vivante ; et d'autre part, connaître la nature, c'est aimer et connaître Dieu, puisque Dieu est l'harmonie universelle.
On ne sépare d'ailleurs nullement ainsi les deux fins : Désirer que la nature soit mieux conpue, c'est en même
1. Cf. F. de Careil, édit. cit., t. VII, p. 34 : « Denn zwischen der Universal Ilarmoni und der Ehre Gottes ist kein Unterschied aïs zwischen Kor])er und Schatlen, Person und Bild, radio directe et reflexo, in dem <}asz was jene in der ïhat, dièse in der Seelen ist derer die ihn kennen. »
2. Cf. Lefbniz, Trois dialoçiues mystiques inédits, loc. cit.. troisième dialogue publié, p. 30 {liev. de Mélaph., janvier 1905); « d'autant plus prendra-t-il sur lui ce qui contribuera au bien général ». Cf. également Introduction à ces dialogues, p. 11, ou j'ai tenté un rapprochement entre cette doctrine de Leibniz, la thèse johannique du Paraclet, et la théorie confucéenne de l'homme parfait.
LA GLOIRE DE DIEU
temps aimer l'homme ; car, si la nature est mieux connue, un plus haut attribut de Dieu s'est révélé, la gloire de Dieu s'est accrue en nous, et un nouveau motif nous est venu de l'aimer davantage. Vivre pour ces deux désirs : amour des hommes, connaiss'Lnce de la nature; c'est en réahté vivre pour un seul ; c'est aller du Bien général au Bien universel, et finalement vibrer d'amour pour Dieu, puisque dans une harmonie humaine, comme dans une harmonie cosmique, on trouve ce
môme Dieu, Bien de cette Immanité comme de cet univers :
Alors seulement on peut être sûr d'aimer Dieu.
Amour de Dieu, Bien général, Gloire de Dieu ; on peut
maintenant avec Leibniz découvrir l'identité de ces trois
notions. Mouvante trinité de forces qui se cherchent et se
trouvent imphquées l'une en l'autre.
La marche régressive est dès lors possible ; la Gloire de
Dieu est métaphysiquement atteinte, et devient le principe
infini de notre action.
Principe qui nous permet d'aller toujours au delà de nous-mêmes. Toute tache isolée est d'avance stérile. La gloire de Dieu ne se révélera qu'au terme d'une collaboration immense ^ Mais les hommes se refusent à « joindre » leurs « travaux ' » . H existe pourtant des associations d'êtres qui seraient adaptables à l'œuvre. Souvent déjà nous avons vu Leibniz partir de la réalité même, pour la transposer. Ainsi fera-t-il pour les Ordres religieux, qui seront, si l'on s'efforce de les régénérer, les créateurs du vrai amour de Dieu.
i rr iP fr-io-ment dit • « Préceptes pour avancer les Sciences », le
inédits' de Gouturat, édit. citée, pp. 224 et suiv. 2. Gerhardt, Phil. Schr., éd. cit., t. Vil, pp. io8 sq
Métaphysiquement, les Ordres religieux imitent la vie universelle. Comme elle ils sont organisés, hiérarchisés, destructeurs de toute dispersion. Leur essence est une fusion de la science et de la piété.
Essence que, dans la pratique, de nombreux abus corrompent. Et le « monastère » idéal n'est nulle part réalisé. 11 ne différerait point, sans doute, de cet ermitage de la Suisses où Leibniz imagine que, lassé de la vie de cour, un gentilhomme allemand se réfugie. Retraite bien dissemblable des cloîtres. Nulle des conquêtes véritables de la science et de la vie n'en est arrachée. Là, au contraire, convergent toutes les découvertes profanes, purifiées de leurs fins passagères. Pourquoi, en effet, une âme religieuse se détournerait-elle du décor naturel ? Que plutôt elle le transperce, Fexplique, le rende à sa substance la plus intime î ' « Un esprit qui s'accoutume de n'envisager les biens de la terre et les merveilles des ouvrages de Dieu que comme des moyens propres à connaître et à aimer Dieu, et à le faire connaître et aimer par d'autres, n'aura point besoin... de se servir du secours d'une retraite entière contre les charmes des choses extérieures-. »
Pourquoi en de tels ermitages, sur lesquels planeraient toutes les certitudes mathématiques et tous les prestiges naturels, des moines, à la fois savants et mystiques, ne se réuniraient-ils point? Conscients que toute découverte est une prière, ils sauraient du spectacle du monde extraire incessamment leur piété. Ils s'attacheraient à des simples, à
1 Cf Conversation du marquis de Pianèse... et du Père Émery Ermite. Revue de Métaphysique et de Morale, numéro de janvier 190o. loc cit., pp. 15-21 .
2. Gerhardt, Phil. Schr., éd. cit., t. III, p. 386. Lettre à Coste, 4 juillet