L.\ r.LOIRE DE DIEU
des antiquités, à des médailles; et, comme les perfections divines sont « partout cachées dans les choses* », ils trouveraient «partout Dieu et sa gloire"" ». Des légendes, cependant, seraient autour d'eux suscitées : Que transmuent-ils en leur solitude ? Et ne sont-ils pas des Adeptes? L'essence ordinaire de leur effort ne dépasserait pourtant la puissance commune. A ceux qui arrivent vers lui pour apprendre des prodiges, le « Solitaire » ne montre que des vérités simples, accessibles à tous. Car, de môme que l'Infini se reflète en le feu et l'eau, qui néanmoins s'insèrent en la modestie de notre vie journalière; ainsi la vie morale la })lus pure surgit de nos actions en apparence les plus humbles. Tout, de la sorte, en nous et hors de nous se régénère.
Qu'importe, dès lors, si de nombreuses vocations retentirent en des âmes peu avides de science. D'autres s'éveillent non inspirées par une pénitence ou une langueur en face du monde. A la vie religieuse elles proposent des âmes que la vie moyenne de l'humanité ne [)arvint point à satisfaire. Loin d'être issues d'une faiblesse, ces rares vocations sont créées en l'homme « par une force d'esprit extraordinaire ))"\ Pourquoi reprocher à des êtres de s'arracher volontairement à l'existence coutumière ? Cette existence ne contient pas en elle toutes les possibilités humaines. « Ceux qui ignorent ou méprisent » la vie religieuse, a dit Leibniz, « ne goiitent qu'une vertu commune et vulgaire; ils prennent sottement
1. Cf. Guhraucr. Leibnitzs Deulscke Schrlffen, éd. cit.. t. î, p. 410 : Vonder wahren Theolof/ia uv/stica : « Die gottlichen Vollkommenheiten sind bel allen Dingen verbnrgen, aber die wenigslen wissen sic darin zu finden »
2. Lettre inédite îx iMorell, I"'' 0(;lobre 1697. « lùifin, je trouve partout Dieu et sa gloire. » (A propos de l'érudition et d(; son aj)plicalion possible aux plus spirituels problèmes.)
3. Gerhardt, Phil. Schr., éd. cit., l. H, p. :m. Lettre à Tabbé Nicaise o juin 1692.
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pour mesure de robligalion des hommes envers Dieu cet anéantissement et cette froideur de vie, qui règne dans des âmes sans zèle et sans ferveur ^ »
Gomment ne pas profiter d'une telle force que la nature produit d'elle-même? Leibniz se suppose un instant le pape d'une Église idéale. Il distribue alors entre les moines la recherche de la vérité et les œuvres de la charité. Les Bénédictins, les Cisterciens seraient naturalistes et profiteraient de leurs immenses terres pour faire des expériences, en môme temps que pour recevoir des pauvres ; les Ordi'cs mendiants tels que Franciscains, Capucins, Observants, s'appliqueraient à la médecine, à la chirurgie, au soin des pauvres et des soldats; les Dominicains, les Jésuites, les Carmes, les Augustins étudiei'aient l'histoire ecclésiastique et l'histoire profane; les Pères de la ^lercède et les différents membres de la Congrégation delà Propagande deviendraient linguistes, compareraient les langues orientales, scruteraient les élvmologies, « répareraient les ruines delà confusion de Babel, quanta la foi et quant à la langue », et feraient circuler d'un monde à l'autre les connaissances et les choses; enfin les contemplatifs, tels que Chartreux et autres « retirés », se
1. F. (le Gareil, t. I«r, p. 5G0. Systema Iheolofjiciim : « Quicumque h3PC ignorant aut spernunt, hi nihil nis'i plebeium et vulgare de virtute sapiunt. et hominum obligalionem erga Deum solemnium qualicumque obilione et frigida illa consuetudine vivendi, quit vulgo sine zelo sine spiritu in animis régnât, inepte metiuntur. » — Ailleurs, pourtant, en un fragment inédit. Théolocjie, vol. Xil, 2, F" 10, verso, Leibniz a signalé les dillicultes des «vœux )) : « Votum castitalis licitum validuinque esse non dubito, sed quoniam homines ex statu suo pra3senli futurum metiri non possunt, et vel ignorantia rerum, vel temeraria sui fiducia, plus aliquando promittunt, quam facile servare possint ; et interduin niagnie gratiic mensura opus est ad resistendum lentationibus qme non euivis datur, satins prolecto erit veniam matrimonii dari et voti nexu absolvi (quod fieri posse dubium nuHuni est) quam intempestivo rigore elïici ut miseri homines. licito veneris usu exclusi, in occultarum libidinuni pessimas sordes cum animarum detrimento pra?cipitenlur... »
voueraient aux sciences abstraites, comme la mathématique, la « métaphysique réelle », la théologie mystique, la poésie sacrée, et chanteraient à Dieu « des hymnes d'une beauté admirable^ ».
Sciences expérimentales, sciences historiques, sciences linguistiques; mathématique, métaphysique et poésie sacrée; charité et théorie, gloire de Dieu et bien des hommes ; toutes choses élaborées et pratiquées par des groupes d'hommes condensant en eux la vie universelle, ne terminant jamais leur cantique d'art, de science et d'amour; en tout cela Leibniz perçoit, en quelque sorte, son système, qui s'efforce, hors de sa pensée, de se réaliser et de se douer de vie, par la vertu d'une collaboration immense s'ajoutant à la création sohtaire. Voilà pourquoi il aime les Ordres religieux'. Il les conçoit propagateurs de sa métaphysique, observateurs des choses selon les principes que cette métaphysique a posés, et dont à jamais, grâce à eux, 1' « explication » se déroulera. Rêve pour lequel, sans doute, il n'attend point un immédiat triomphe. Si, cependant, le schisme s'atténuait, et si se puri-j fiaient les doctrines, les organismes existants ne se laisseraient-ils transposer ? Et ne les pourrait-on ordonner suivant, une hiérarchie de points de vue toute monadique?
La pensée de cette hautaine transfiguration dut surgir en
1 Rommel, éd. cit., t. II, pp. 207-209. Lettre datée de Venise, 21 avril 1690. Leibniz ajoute : «Je ne veux pas à présent toucher aux Chanoines et autres Bénéficiers séculiers, que nous garderons pour un autre temps; si celte milice religieuse était bien employée et bien ordonnée, ce serait une chose admirable» (Id.,p.209.) Cf. cncCi-e Brie fwec/isel... init Mathemati/cern, ùd. Citée pp. 733-734. Lettre à Iluyghens, 12/22 juin 1694 : « Je voudrais que qui^hpie ordre religieux, tel que celui des Capucins par exemple, se fat attaché à la médecine par un principe de charité. Un tel ordre bien réglé la pourrait porter bien loin. »
2. Kommel, t. II, p- 225. « J'aime les Ordres Religeux et voudrais les voir en bon état. » (1690).
L\ GLOIRE DE DIEU
Leibniz, lors de son séjour à Rome '. Lft, il s'entrclint avec les Généraux des Ordres. Au bibliothécaire du duc de Modènc, Antonio Magliabccchi, il proche lœuvrc de régénération : Que deviendrait notre science, si ces milliers de têtes se tendaient vers la découverte de la gloire de Dieu! Qu'une telle œuvre s'inaugure et nous aurons accompli en dix ans plus qu'en des siècles '. Il faut vraiment infuser l'enthousiasme en ces ordres déchus : Un moine doit vivre dans un « état qui n'est rien qu'un regard et qu'une continuelle application à Dieu^ ». Que l'abbé de Rancé prépare les âmes à cette vertu magnifiée, riche de forces inconnues ;
1 Ipihniy élail narli en llalic pour travailler i. Modène aux Archives ducales as fjr sou oeuvre sur la maison de Brnnswiek 11 parlH en ?6T'po,^. Moderne. Venise. Rome. Cf. Kekhart /-e e«./«»/ ''"^ .';^2Û:
t Vil NiirnberK 1779, pp. m-m, biog. citée, et Guhraucr, ouv. cit., t. Il, nn 88 e S iv Leibniz connut a Home le P. Urimaldi (v. plus haut " par- «e ch .r ré(|nen a à la ISil.lio.hèque Vaticane. (I>lus tard il réclamera en;'re de^ do ' mëms de la Bibliothèque.) (Cf. Lellre médite au n.ar.pns de
Zmi:. du% ,;,i 1704,. Il connaît à ^-"^'^J^f^f'l^tZ^^Z "il- de
visiter les catacombes. (Gulirauer, biog. cit., t. Il, p. 00, dapics la ml ae
Leil^^ / de Giu^^^^^ R'>"^«- ^'^)- H sella avec une onW.dltal.ens
^';;^.':p;ndances iné^^les avec Albert! Bacchini Bj-^l^; - J^^^ ^^^
Cimicelli Crabso. etc.). Grâce au cardinal Casanata, it lut intioduit sans
d^leaîip^e tous lis cardinaux. En tout cas, on hiip^^^
bibliothécaire de la Vaticane. et il avoue, non sans fierté, ^voi le u.c en
omme un futur cardinalat. Cf. Lettre à LeThorel. 2. novembre 1^98 e Let re
inédite à meffinger, « Extrait de ma réponse ». s. d•^V^^^, " •^^, "".^^ ^ 7u
ment » dit-il, « on s^est avisé de débiter que je prétendais succtdei à icvi
M "U^e iu. bibliothécaire del' Empereur ; outre que je n y trouverais guère
mon^'^pleje ne suis pashomme. -^^^^rT''''::7:^:!Z!T:^ jugez bien, Monsieur, qu'on attache à cette charge, «^ J «» ^« ^^^^^.^^^^ \""j laMves tout dune autre considération, puisqu un célèbre ^f ^'"^;'; !"' St œnnu . Rome, me fit écrire, touchant la P^f ^^ ^^/^^^^^ th^nue du Vatican, lorsqu'on savait qu'elle deviendrait bientôt va( anu parTa p omoUon du Cardinal Noris. Cette charge ^^-^^^J^^^^;^^^ des bénéfices considérables; et ce n'est pas la première ois qu«n «„ a passé au cardinalat; cependant, jai répondu comme il fallait. » Cf. enfin Bodemann. Uer Briefœechsel des... Leibniz, op. cit., p. t.
- Lettres à Magliabecchi, 31 décembre 1689, 2 mars mû. F- 26 et 81. Cf. Dutens, éd. cit., t. V, pp. 80-81 et 98-99.
3. A. de Rancé, Traité de la Sainteté et des devoirs de la Vie monastique, 1683, ch. V. Question première, t. l", p. 55.
r.A (iLOIRK I)K DIEU
et les sciences réclamées par Mabilloii seront inspiratrices d'une [)iété neuve^ «Il est juste qu'on loue», dit Leibniz, « qu'on estime et quelquefois môme qu'on imite ce grand et généreux détachement des Solitaires de La Trappe ; et le P. Mabillon serait à blâmer s'il y trouvait à redire. Mais je crois (pie M. l'Abbé de La Trappe serait encore à blâmer s'il désaj)prouvait les belles occupations du R. P. Dom Mabillon et de quelques autres excellents hommes de son Ordre qui lui ressemblent^. » Si la nature est le « miracle de raison » que Leibniz un, jour découvrit à Bossuet \ il faut j)our Tétreindre unir la raison et l'amour... Malheureusement la décadence est souvent irrémédiable : idolâtries dans les couvents de femmes ; dévotion toute sensuelle, tandis que la vérité est comme comprimée\ Dans l'ouvrage môme de l'Abbé de la Trappe un cri d'alarme est deviné. Ce grand rôve devait-il donc s'anéantir comme tons les autres ? Ne pourrait-on, en attendant l'heure imj)rol)al)le des refontes ecclésiastiques, transj)oser pleinement les Oidres en un Ordre? « Ordre de Charité'' », de cette Charité essentielle qui s'identifie à Dieu môme. Sans doute Leibniz ne nous dit pas que cet Ordre tout métaphysique doive condenser les
1. Leibniz a suivi avec grand intérêt la polémique du P. Mabillon et de l'abbé de Rancé, comme d'ailleurs tous les événements dont il a été contemporain. 11 croyait (jue ces deux homnies ne s'oj)posaient pas essenliellement l'un à l'autre. On trouvera les éléments de ses jug/ments dans sa correspondance avec l'abbé Nicaise (Gerhardt, t. Il, pp. 5il, 542, 54G,etc.), et surtout dans la Correspondance inédite a\ec Daniel Larroque.