Gerhardt, Phil. Schriften, éd. cit., t. Vil, pp
LA GLOIRE DE DIEU
D'où cette définition, qu'il faut ramener à sa source mystique : « La justice est la charité du sage. »
Si le « juste » est bien celui qui aime Dieu et les hommes, il possède cette « charité » dont parle saint Jean et qui s'identifie à Dieu môme. Justice, charité, sagesse; trinité nouvelle, à la fois humaine et divine \ et que l'homme crée en soi. Celui qui aime vraiment ainsi aime Dieu, dit Leibniz. Saint Jean enseigne-t-il autre chose ? « Dieu est charité, et celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu et Dieu demeure en lui ". »
La justice est l'amour du sage : Amour réiléchi, fondé en raison, amour excluant toute crainte, a Celui qui craint Dieu seulement », dit Leibniz, « s'aime soi-même et son non-ctre plus que Dieu \ » Saint Jean déclarait lui aussi : « La crainte n'est pas dans la charité ; mais la charité parfaite met dehors la crainte, car la crainte a un châtiment : ainsi celui (jui craint nest point parfait dans la charité '*. » Amour, joie parfaite, absolue confiance.
Lors donc que Leibniz, en maint endroit, affirme qu'il
1. On peut dire : « à la fois liumaine et divine », la justice étant |)our Leibniz un concept humano-divin. (^f. dans la Mcùtifalioii sur la notion commune de Justice^ loc, cit. : « Justice n'est autre chose (pie ce qui est conforme à sagesse et bonté jointes ensemble. Le but de la bonté est le plus grand bien. — Mais pour le reconnaître, il faut de la sagesse, qui n'est autre chose que la connaissance du bien... Ainsi, la sagesse est dans l'entendement, et la bonté dans la volonté; et la justice |)ar conséquent est dans l'un et l'autre. La puissance est autre cho.se. Mais si elle survient, elle fait (pie le droit devient fait, et (|ue ce qui doit être existe aussi réellement... Kt c'est ce que Dieu fait dans le monde. » (Mollat, éd. cit., p. 48.)
2. Jean, Epltre I'», IV, 16 : « '0 Oîo; àyi^r, sj-:iv,X3t'. 6 iib/r.i^^ iv xfi àyaTTrj £v t(o Osw jjiive'. xaî ô Oîo; iv aÙTtï!) (liv*'.. » {\'a\. cit., t. II. p. 334.)
3. Guhrauer, Deutsche Schriften, éd. cit., t. I". p. 413 : « Wer Gott nur fiirchtet, der liebt sich und sein L'nwesen mehr als Gott. »
4. Jean, Épître b«, IV, 18: « *^o[ïo; rrr/, tizvj âv 'zr^ ày^'^'O) ^^"^^ '^i '^î^^-'-<ï xîTîÀîuoTï'. £v Tf, àyaTT-rj. » (Ed. cit., t. II. pp. 334-5.)
LA GLOIRE DE DIEU
faut témoigner Tamour de Dieu par Tamour du prochain, il s'intègre en réalité au Christianisme le plus authentique, et reprend môme les deux commandements primordiaux de Jésus. En effet Jésus, après avoir donné le commandement d'amour divin, ajoute : « Et voici le second qui lui est seinhluble : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ^ » Le second commandement ne s'ajoute pas au premier ; il est le premier, eut volontiers dit Leibniz, exprimé selon un autre point de vue. « Personne n'a vu Dieu », lisons-nous dans la première Epître de Jean, <.( mais, quand nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous-. » Jésus, adressant la suprême prière, au terme de Tévangile johannique, s'écrie : (( Que tous ils soient un, comme toi Père en moi, et moi en toi; qu'ils soient [un] en nous^. » Et enfin, la célèbre formule toujours répétée, jamais systématisée, sinon par Leibniz : « Celui qui n'aime point ne connaît pas Dieu : car Dieu est
amoui
Comment ne pas reconnaître en ces textes de Jean l'essence de la pensée leibnizienne ? Sans nul doute, Leibniz les médita; et sa doctrine, d'ailleurs issue de sources infinies et irréductibles à toute analyse, s'attacha inébranlablement aux affirmations de saint Jean. De là, toute la construction de l'Eglise universelle, son invincible croyance en le salut
i. Matth. XXH, 39.
2. Jean, Ep. I'«. IV, 12 : a Osov o-jostr tkÛtcots TEOsaTa-.- iàv OL-^ç^irSo^iv* àAÀ-/;Xou;, 6 Osô; sv Y^taïv \LVtti. » [Ed. Tiscliendorf. éd. cit., t. II, p. 333. |
3. Jean. XVII, 21 : « '.va TràvTs^ èv tùj-.v, xaOôj^ tj T.v.ir^o, £v l\Kry. -Ak^ùj Èv (TOI, 'îva xal a-j'ol iv r,|jLTv waiv. » [Même édit., t. I, p. 924] Cf. une autre lecture : âv t^ijlTvsv wjiv, lecture peu sûre, d'après Loisy : Le QuaLrième tlvaiiQile, op. cit., Paris, in-80,-1903, p. 811, note 1.
4. Jean, Epitre ^s lY, 8. « 0 |jly, àyaTzôJv oOy. s'yvo) tov Oeov, ot'. 6 G£o; àYâTTT^ cCTTiv. » (Mènic édil., t. H, p. 333.)
de ceux qui aiment, sa nouvelle hiérarchie des vertus et des fautes. Il écrit dans une lettre inédite à Morell : « La charité envers le prochain n'est qu'une suite de l'amour de Dieu... Saint Jean a eu raison de dire qu'il y a bien des menteurs entre ceux qui se disent aimer Dieu. // a aussi donné la véritable marque pour le connaître. Je ne reconnais l'amour de Dieu qu'en ceux qui témoignent de l'ardeur pour procurer le bien... général'. » Et ailleurs: «La pierre de touche de l'amour de Dieu est celle que saint Jean nous a donnée : et lorsque je vois qu'on a une véritable ardeur pour procurer le bien général on n'est j)as loin de l'amom* de Dieu. " »
Rien ne serait donc plus contraire à la pensée de Leibniz que de réduire son souci du Bien général à un utilitarisme. Par ses racines métaphysiques, la doctrine leibnizienne du Bien général échappe à toute identification avec les rehgions del'iiumanité. Mais, comme les critiques n'ont voulu saisir de cette doctrine que son extéiûorité, ils l'ont malgré tout adaptée à des philosophies qu'elle contredit; et ils ont rompu ainsi l'union, pourtant toujours affirmée par Leibniz, du Bien général, et de la Gloire de Dieu\
Or tout dépend de celte union ; et, selon qu'elle est ou n'est pas admise, on se trouve en face de la plus complexe métaphysique ou du plus ordinaire utililarisme. Indéniable, semble-t-il, pour Leibniz, elle lui permet à la fois d'humaniser sans cesse la piété et de maintenir les vertus théologales pro-