‹ Leibniz et l'organisation religieuse de la terre [microform]Chapitre 263 sur 306 · Lettre inédite k Daniel Larroque, 7 avril 1692, f · texte numérisé non relu

Lettre inédite k Daniel Larroque, 7 avril 1692, f

3. Lettre plusieurs fois citée de Leibniz ix Bossuet, 18 avriHG92.

4. F. deCareil, éd. cit.. t. II, p. 88. Lettre à ll'°« de Brinon. Sur Leibniz critique des abus, voir chapitre précédent, pp. 394 sqq., voir aussi la fin du présent chapitre.

5. Nous trouvons le schéma de ce rêve dans deux fragments capitaux que M. Couturat a publiés : Opusculeà et Fiafj?n. inédits, éd. cit., pp. 3-8. L.^ ms. en est très finement écrit. « Instituatur Socielas sive ordo Caritatis. Compositus sit ex contemplativis et activis. »

LA GLOIRE DE DIEU

Ordres multiples. Examinons pourtant comment il le conçoit.

L'Ordre unique serait composé de « contemplatifs et d'actifs » : Les contemplatifs chantant des hymnes à Dieu, cherchant partout des matières à la louang-e de Dieu, et jusque dans les arcanes de la nature et des arts ; construisant des démonstrations de Dieu et de Tâme ; réunissant l'immense trésor de la connaissance humaine; formant la langue universelle; cultivant des jardins, élevant des animaux, composant des remèdes. — Les Actifs, de leur côté, s'inquiéteront des pauvres et des malades, pratiqueront la médecine ; missionnaires parmi les hérétiques et les infidèles, jamais ils ne disputeront, mais doucement exhorteront ; ils convaincront par l'exemple plus que par les raisons; aussi généreux pour l'Infidèle que pour le Catholique, jamais ils ne s'inséreront dans les affaires politiques, et ils ne posséderont que les biens nécessaires aux expériences et à la charité ; ils resteront éloignés de la splendeur extérieure et des palais; enflammés parle vrai amour de Dieu, musiciens, poètes ou savants, ds connaîtront de mieux en mieux sa gloire ^

Nul doute qu'un tel plan ne soit presque totalement réductible au rôve par lequel Leibniz se supposait le Pape d'une Église idéale. Depuis sa jeunesse il était hanté par l'organisation régulière. 11 affirme, en terminant son projet d'Ordre de Charité, que, si l'Église était bien hiérarchisée, tous les Généraux d'Ordres seraient Cardinaux, le Pape serait Général des Généraux, l'Ordre nommerait plusieurs membres déclarés aptes au généralat, parmi lesquels le Pape serait élu ; le Pape serait, d'ailleurs, le Général des clercs et devrait avoir sur les

1. Couturat, Opuscules et Fragm. inédits, éd. cit., fragm. pp. 3-5.

LA GLOIRE DE DIEU

séculiers un pouvoir identique à celui du Général sur son Ordre \

En même temps, une vaste Société, bientôt maîtresse du commerce européen, s'insinuerait à travers la terre entière. Elle serait aussi forte, sinon plus forte, que la (]om[)agnie de Jésus ; et ses membres « commenceraient là où les Jésuites s'arrêtent '.)) De ces rêves grandioses, les Académies furent les médiocres expressions. Les rapports de Leibniz avec les souverains, avec l'Église romaine, avec les sectes protestantes, traduisirent un même effort que l'on pourrait ainsi définir : Travailler à faire de la planète un instrument docile dans sa plénitude, fournissant toutes les richesses matérielles et spirituelles, que d'infinies dilatations entraîneront vers nous hors des profondeurs.

Par cette volonté de se dépasser soi-même et de se fondre en autrui jusqu'à diviser à l'infini les taches théoriques et pratiques, Leibniz identifiait nettement la recherche personnelle de Dieu et le souci du Bien général. Plus encore : il parvenait à réunir « l'effort divin » et l'eflort humain. Dieu est le Bien universel; mais l'homme véritablement homme cherche

1. Je n'envisage ici Timmense question des Associalions selon Leibniz qn'au ])()inl de vue théorique de la « gloire de Dieu ». Sur les rap|)oi'ls de ce plan el de lorganisalion de l'Ordre des Jésuites, cf. V" j)artie, chap. II. Sur les Académies, cf. Couturat, Lof/lque de Leibniz, oj). cit.. Appendice IV : Leibniz fondateur d'Académies, pj). 501-.o28.

2. KIopp, éd. cit.. t. V, p. 22. Fragment daté de septembre 1678 et intitulé De IXepublica... « ... Solche ^v\;(n\ die Atheisten aus der Natur und verwunderungsvvurdigeti Werken (lottes behaupten, aida anfanr/enœo die Jesuiler aufhoren, und die Studia tractiren, welche die Jesuiter nicht |)llegen zu treiben ». Les secrets de la nature, fornudion de la jeunesse, « sonderlich in tlieologia mystica. so summus instiluli liujus gradus, dazu die cliymica und arcana natura' eine herrliche Anleitung geben. » Possibilité d'étendre cet Ordre au monde entier, et nécessité d'entretenir de bons rapports avec la Compagnie de Jésus. « N'est-ce pas toujours le persistant amour des Sociétés seci^tcs, dont le voyage à Rome accentuera encore la hantise en Leibniz ?

LA GLOmt: DE DIEU

à saisir ce Bien universel et à réaliserlQ Bien général. Comprendre l'harmonie divine, être soi-même source d'harmonie humaine, telle aj)paraît Fœuvre essentielle de Fâme qui est une <c source d'ordre ^ ». Ainsi élèverons-nous le Bien général jusqu'au Bien universeL Ainsi réaliserons-nous la gloire de Dieu en nous-mêmes de plus en plus pleinement. L'action sociale, par suite, n'est pas étrangère à la métaphysique de Leibniz : elle est, pourrait-on dire, la réalité ultime de C univers leibnizien. Soyons assurés que l'essence de l'effort leibnizien se révèle en cette fusion suprême de l'action et de la pensée. Gomment, dès lors, les projets politiques et pratiques de Leibniz seraient-ils indépendants de sa métaphysique, si la réalité transcendante agit pour l'universalité des créatures? Ainsi se devront expliquer ces paroles décisives : « Nous ne sommes donc pas nés pour nous-mêmes , mais pour le bien de la société, comme les parties sont pour le tout, et nous ne nous devons considérer que comme des instruments de Dieu, mais des instruments vivants et libres... Si nous y manquons, nous sommes comme des monstres, et nos vices sont comme des maladies dans la nature... Nous devons... agir conformément à la nature de Dieu (qui est lui-même le bien de toutes les créatures), nous devons suivre son intention qui nous ordonne de procurer le bien commun, autant qu'il dépend de nous, puisque la charité et la justice ne consistent qu'en cela". »

L'homme « juste » est en elTet celui qui aime selon ^a vérité, qui par suite aime Dieu et l'homme, bref qui est « sage ».

1. G. Mollat. Millheilinifjen ans Leibnizens ungedruciden Schri/'len, ^' édit., Leipzig, IS<J3, ouvr. cit. CI", p. 50. « Méditation sur la notion commune de justice. »

Page 1