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L « ENSEIGNEMENT » DES MANUSCRITS

Depuis 1901, l'étude intégrale des manuscrits de Leibniz a été définitivement entreprise. Une édition complète et scientifique a été projetée ^ ; or, il était impossible de la fonder sur le classement actuel des manuscrits 2. On a dès lors décidé de rédiger d'abord un catalogue critique de toutes les pièces, tant éditées qu'inédites, retrouvées à Hanovre et dans les autres villes d'Europe. Ce catalogue ne sera pas une simple énumération de textes, mais une analyse technique, comprenant tout ce que chaque texte est susceptible de nous apprendre, aux points de vue des idées, de la chronologie, du graphisme, etc. Composé par de jeunes savants allemands et français^, cet inventaire critique est actuellement terminé, et paraîtra, sans doute, prochainement.

Que l'édition ensuite soit réalisée ou abandonnée, ce travail préliminaire aura été infiniment précieux. En effet, une étude technique des manuscrits de Leibniz nous acheminera à la vision con-

1. Cette édition a été projetée, lors de la réunion de V Association internaiionale des Académies, en avril 1901. par l'Académie des sciences de Berlin, l'Académie des sciences morales et l'Académie des sciences de Paris.

2. Il faut remarquer que le classement, tel qu'il est indiqué dans les deux catalogues déjà cités de M. Bodemann est identique au classement réel des Manuscrits de la Bibliothèque de Hanovre. En outre, ces catalogues contiennent souvent des fragments inédits intéressants. Je remercie M. le Conseiller Bodemann, conservateur de la Bibliothèque royale de Hanovre, de m'avoir permis de consulter les manuscrits de Leibniz, lors de deux séjours à Hanovre. Je remercie également M. le D"" Karl Meyer, bibliothécaire.

3. Ce catalogue sera rédigé par MM. Paul Ritter, Kabitz, Grœthuysen, ■^iese, — et MM. Rivaud, Halbwachs, Sire, Davillé.

Baruzi.

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crête de son œuvre. El Leibniz ne peut être pleinement saisi que de cette manière. iMême le jour où l'édition complète serait achevée, le contact personnel avec les manuscrits demeurerait nécessaire.

En effet, un enseignement précis et vivant émane de ces feuilles multiformes. Les manuscrits de Leibniz s'offrent à nous, intimement, personnellement, en quelque sorte. On jouit des variétés graphiques, — lettres tantôtabandonnées, hâtives, agrandies, penchées de gauche adroite; tantôt serrées, redressées, petites, rationnelles, penchées de droite à gauche. — Pareillement, on s'attache à classer la multitude des formats. Avant tout on découvre deux grandes catégories de brouillons: 1« L'in-folio, nettement semimarginal (avec la marge généralement placée à droite), fréquemment fort raturé, couvert de renvois marginaux, d'ailleurs dune écriture le plus souvent verticale et rationnelle. C'est là le brouillon soigné, travaillé, surchargé d'additions et de retouches. 2" Un grand

nombre de feuilles, du même grand format, cette fois entièrement remplies, avec peu de ratures, d'une écriture le plus souvent hâtive et penchée, ou même parfois passionnée (telle, par exemple, l'écriture du Parallèle décrite plus haut p. 48G), si bien que s'il ne fiillait craindre une systématisation artificielle on pourrait dire qu'à ces deux types d'écritures correspondraient approximativement ces deux catégories de brouillons.

Bientôt, on aperçoit, au milieu de ces grands formats, de petits manuscrits, format papier à lettre, d'une écriture souvent soignée, peu raturés, destinés à fixer un point important. Mais le typ'e le plus curieux des manuscrits de petit format est figuré sans doute par de petites feuilles très finement écrites, où on lit : « Extrait de ma réponse » ou : « Extrait de ma lettre à Monsieur... » Ces extraits se trouvent assez souvent au dos de lettres

reçues.

Les manuscrits très finement écrits sont d'ailleurs parmi les plus intéressants au point de vue graphique. Par exemple, certains in-folio (avec des caractères parfois microscopiques), dénués de marges, et pourvus d'interlignes à peine sensibles. Là, Leibniz se documente, extrait quelques passages d'un livre \ relate des particularités de son existence. Un manuscrit parmi tant d'autres est à cet égard significatif. Il est classé parmi les manuscrits

1 Je ne prétends pas indiquer ainsi un procédé constant de documentation chez Leibniz. Ses procédés furent en réalité extrêmement variés, depuis les extraits notés sur une feuille minuscule, jusqu'aux notes marginales ou interlinéaires sur la copie d'un secrétaire.

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autobiographiques, sous la rubrique : Ad vitam Lcihniiu 2. II contient des notes au jour le jour, datées, souvent microscopiques, aux lignes on ne peut plus serrées, notes écrites en allemand, en français, en latin, les trois langues s'entremèlant selon toute fantaisie. Cénéralement, on lit ceci : M X... puis, deux points. Immédiatement après, un extrait de lettre, un renseignement politique, notés en quelques lignes, en une ligne parfois. Un autre type de manuscrit, à l'allure étrange, avec des lettres compliquées, et d'une lecture difficile, (tel, par exemple, YAppendix, in Théologie vol. m, 4, décrit plus haut p. 207), type particulièrement fréquent dans certains manuscrits de langue allemande, où l'on découvre des pages chargées de fioritures, de dessins, de signes alchimiques*. Enfin, il faut noter les innombrables feuilles isolées, tantôt grands in-folio découpés en longueur, tantôt petites feuilles régulièrement disposées en rectangle, tantôt, et le plus souvent, de formes tout à fait irrégulières et bizarres, d'ailleurs fréquemment minuscules. Or, l'écriture de ces petites feuilles est souvent soignée, contrastant par conséquentavec l'irrégularité du format, souvent aussi hâtive et passionnée [Cf. pour ce deuxième type d'écriture, Ad vitam Lcibnitii, 10 b fol. 2, phrase citée plus haut pp. 104-5.].

La ponctuation des manuscrits est, elle aussi, intéressante, souvent déterminée par les habitudes allemandes, mais, avant tout, personnelle et vivante. Très souvent, on ne découvre aucun signe de ponctuation. Les deux points sont abondants et fortement marqués; il en est de même des points sur l'i et sur le j. Dans les manuscrits de langue française, les accents graves sont à peu près absents, les accents aigus irrégulièrement observés, plus souvent omis que notés. Le point n'est pas constant ; parfois, il est remplacé par une sorte de point en haut ; ailleurs, et fréquemment, il est suivi d'un espace blanc. Souvent, la première lettre de la phrase nouvelle est minuscule, ce qui indiquerait le rôle à peine fixateur du point dans la phrase de Leibniz. En effet, très souvent, le point ne termine la phrase qu'en apparence ; et la répétition, parfois invraisemblablement longue, des « que » après chaque point, rend sensible cette continuité réelle des phrases entre elles, fait que confirmerait encore la rareté des alinéas. De telles phrases, qui nous semblent trop longues dans l'exemplaire imprimé, deviennent au contraire limpides et vivantes, lorsqu'on les voit se « développer » sur le manuscrit, et s'accroître de toutes les

1. Noter que très souvent les papiers alchimiques ne sont pas de la main de Leibniz.

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additions marginales. La phrase de Leibniz est animée d'un souffle intérieur, victorieux des lourdeurs apparentes, et le rythme n'en est pleinement saisissable que par la lecture directe des manuscrits ^

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