Lettre inédite à Morell, 1" octobre
LA GLOIRE DE DIEU
cette Justice et de cette Charité? D autres hommes « n'accorderont pas » à Spinoza « que tout ce que la raison ne dicte pas doit passer pour superstition. Il n'est pas toujours à nous de juger de ce qui est superflu ou nécessaire... Dieu peut avoir des raisons à nous inconnues ; et je ne vois rien qui Tempèche de faire naître dans le monde une espèce de République dont il soit le chef, pourvue de certains commandements ou lois positives, outre celles de la justice et de la charité, que la raison naturelle dicte. Je ne sais pas môme si cela n'est pas conforme à la beauté des choses et à Tordre de la Providence... C'est pourquoi ceux mêmes qui ont de la charité et de la justice sont obligés, à proportion de leurs loisirs et de leurs talents, de s'informer s'il y a quelque chose de vrai... dans ces révélations ou rehgions qui font tant de bruit dans le monde, puisque ces mômes révélations assurent que Dieu ne refuse pas sa grâce à ceux qui font leur possible de leur côté * » .
Telle est peut-ôtre la vraie formule de la recherche religieuse : Alors que nous nous demandons si la Révélation est vraie, nous sommmes fidèles à ce qu'elle-môme exige de nous.
Cette recherche de la vérité religieuse concrète ne serait d'ailleurs que la pâle figure de la méditation religieuse essentielle. Non seulement Leibniz pénétrait le Christianisme de toute sa métaphysique; mais cette métaphysique elle-même, analogue à l'univers qu'elle recomposait, tendait vers la réalité suprême. Peut-être en effet les principes purement philosophiques découvriraient-ils un secret religieux, si l'entendement ne retombait bientôt lassé. Toute substance, de même, enveloppe l'esprit infini. La méthode suprême, dès lors, saisirait les principes philosophiques, distendrait leurs
1. Correspondance avec Spinoza, folio 10. Lettre adressée à « Monseigneur » (sans doute Jean-Frédéric).
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limites trop prochaines, et les adapterait à une réalité finalement « Ihéologique ». La philosophie, — logique ou métaphysique, — commence ; la « théologie », en sa rigueur littérale, c'est-à-dire la science de Dieu, ravit les problèmes alors que déjà la philosophie les abandonnait . Elle inaugure l'analyse divine. Nul dualisme, par suite, puisque les mêmes problèmes, à mesure qu'on en découvre l'intériorité, se laissent arracher leur essence mystique. Véritable hiérarchie, que Leibniz réalisa à travers tout son œuvre et dont un jour il nous révéla la formule décisive : « Je commence en philosophe; mais je finis en théologien \ »
Il traduisit concrètement par sa vie cette suprématie mys-A tique. Tous ses efforts « pratiques » dérivèrent de l'amour de Dieu, qu'il travailla à produire en lui, de mieux en mieux pur et intense. Même la prière vécut en lui. Non la prière '^ inférieure et serve, mais quelque chose comme la prière éter- 1 nelle, analogue à cette prière qui en la cosmogonie hindoue est Tordonnatrice du monde -. « Ce n'est pas que » les prières « puissent rien changer dans le temps, ou dans l'ordre immuable des destins; mais c'est que ces prières mômes ont con- j tribué à former cet ordre où elles entraient de tout temps'. »/ « Il convient encore aux philosophes de prier Dieu ; car, bien que tout soit écrit là-haut, il est encore écrit... que les prières des bons seront considérées '\ » Prière résignée, prière d'ado-
1. Bodemann, Die Leibniz-Handschriflen, cat. cité, p. 58. —{Cf. Inédits, Philosophie, vol. I, 4, f» 39).
2. Cf. Oldenberg, Religion du Véda, ouv. cit., p. 269 : — « Le sacrifice primitif des hommes a lui-même un prototype : c'est le sacriflce des dieux d'oU procède l'univers... »
3. Klopp, éd. cit., t. X, p. 43. — Cf. plus haut le texte cité de la Théodicée nullement opposé à celui-ci. Cf. p. 478, note 5.
4. Gerhardt, Briefwechsel von G. W. Leibniz mitMathematikern., éd. cit., Berlin, in-S», 1899, t. I", p. 483. Lettre à Tschirnhaus (1894).
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ration et d'amour; convertible en une œuvre d'art, une œuvre de science, une œuvre d'action.
Toutes les sectes attirèrent à soi cet homme, puis s'étonnèrent qu'il leur fut étranger. Finalement, Leibniz fut détesté à la fois par les pasteurs et par les prêtres romains. Pendant les deux dernières années de sa vie, appelé à la cour de Georges d'Angleterre et à celle de Louis XIV S il resta abandonné à Hanovre. 11 ne fut suivi, lors de ses funérailles, que de son seul secrétaire, et fut enterré, selon le mot de son ami Ker de Kersland, « comme un voleur de grand chemin - ». Mort, il fut de même abandonné. Tandis qu'un Kant et un Hegel vivent dans la conscience allemande, Leibniz y demeure indistinct. Sa pensée religieuse, plus que toute autre, fut inconnue et mutilée. En môme temps, ses projets pohliques, que l'on s'acharnait à séparer de la source mystique d'où sans cesse ils avaient jaiUi, devinrent des efforts dispersés, naïvement irréalisables. On détacha pour toujours, d'un système qui se mourait sans elle, la « pratique » de Leibniz. Nos préjugés obtinrent que l'on restreignît un système qui s'était voulu large comme Tunivers.
Mais cette foi en la continuité totale était trop liante pour
4. R. P. Tournomine, Journal desi Savanfs. février 17:22, p. 213, in Murr'a Journal, t. VII, loc. cit., p. 218 : « Il (Leibniz) a porté la confiance jusqu'à s'ouvrir à moi sur le dessein qu'il avait de venir vivre en France; ce fut en 1715 qu'il me l'écrivit. Le feu roi Louis le Grand... lut ceUe lettre et me chargea d'y répondre qu'il connaissait tout le mérite de M. Leibnitz, qu'il le verrait avec plaisir à sa cour, et qu'il lui rendrait le séjour aussi agréable qu'il serait avantageu.x à la France. »
2. Jean Ker de Kersland, Mémoires, Rotterdam, 17:20, cité ap. Eckhart, biog. citée, j). 200, note : « J'arrivai à Ilannover au mois de novembre 1716, le même jour que mourut le célèbre M. de Leibnitz, ce (pii me causa une affliction inexprimable... Ce qui m'affligea encore sensiblement, ce fut le peu d'honneur que les Ilanovriens lui rendirent après sa mort; car il fut enterré plutôt comme un voleur de grand chemin que comme un homme qui avait été l'ornement de sa patrie. »
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apparaître à travers une œuvre qui presque entièrement se cache en des manuscrits non exhumés. Quelquefois même, possédé par le dédain, Leibniz négligea de s'expliquer : « Le principe de continuité est... hors de doute chez moi, et pourrait servir à établir plusieurs vérités importantes dans la véritable philosophie... Je me flatte d'en avoir quelques idées ; mais ce siècle n'est point fait pour les recevoir \ »
Çk et là pourtant, il crut en un individu, en un groupe d'hommes, et il projeta une idée sur le monde ; puis il la laissa ; il revint à un autre projet, s'en détourna encore, pour renouveler ailleurs son effort. S'il a intimement pensé que la suprême manière d'adorer Dieu est de s'offrir comme instrument vivant et libre du Bien universel, il se voulut ainsi offrir. Imitation de Dieu lui-môme, qui fait le don de soi, incessamment, à l'univers. L'univers seul est son objet-.
Toujours, en vérité, Leibniz fut travaillé par la passion de distendre chaque force pour la répandre au delà de toutes limites. Passion qu'il transfigura par un effort héroïque, peutêtre révélateur de sa métapliysique ultime : Afin de connaître la Gloire de Dieu, la récréer d'abord en soi et en autrui. L'Iiommc qu'il rêva se fut voué aux taches humaines, en songeant que Dieu même ne néghgc nul des Mondes ; et il eût reconnu en le Bien de la Terre le simple signe, encore obscur, du Bien de l'Univers.
1. Lettre à un inconnu, 10 octobre 1707. citée par Guhraucr, biog. ciléo, t. I". Appendice, p. 33.
2. Gerhardt. Phil. Sc/ir., éd. cit., t. VI, p. 172 : «... Dieu manquerait à ce qui est dii à l'univers, c'est-à-dire à ce qu'il doit à soi-même. »
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