Cf. F. de Gareil, éd. cit., t. VI, p. 249. Par
2. F. de Careil, éd. cit., t. VI, pp. 167-68, Par. 19 : « Von Asien aber glaube selbst, dasz wenn der Kônig in Frankreich Gonstantinopel und Gairo hâtto, das ganze turkische Reicli zugleich erobert seyn wurde. Und wollte Gott er suchte einen solchen Weg zur Monarchie ! Dazu aber noch zur Zeit schlechtes Ansehen. » La guerre contre l'Infidèle et la possibilité pour la France d'atteindre le Levant, l'Afrique et l'Egypte étaient déjà formulées dans la première partie de l'écrit, en août 1670. — Un an plus tard, Leibniz, écrivant au duc Jean-Frédéric, parlera de l'avantage d'une guerre au Levant. Geux qui ont proposé cette guerre, dira-t-il, ont eu des visées plus religieuses que politiques, « und mehr gesagt, dasz mans thun solle, als wie mans thun solle. » [Gf. Klopp, Die Werke von Leibniz..., éd. cit., t. III, p. 261, et Gerhardt, Die Pliilosophischen Schriften von Leibniz. 7 vol. n-i". Berlin, 1873-90, Gf. t. I«s p. 62.]
l'expansion vers l'orient
en Allemagne. Mais comment ne point saisir une origine plus véritable, et ne point discerner que ce projet tressaillit d'abord et s'élabora en une progressive vision de cette réalité concrète : l'Europe du xtii® siècle? Leibniz commence de voir l'Europe en ces années 1670 et 1671. Dès lors, jusqu'à sa mort, il restera le politique philosophe, avide de chercher le sens des destinées nationales, passagères ou durables. Sachons donc que le projet d'Egypte ne dérive pas d'une fantaisie ou d'une angoisse patriotique : il surgit de la méditation même de TEurope. Et comme toute force issue des choses, il contraint le monde à s'accorder avec lui.
Selon Leibniz, la conquête de l'Egypte produirait entre autres résultats l'anéantissement du danger turc. Ce danger turc, qui hantait alors les esprits, n'était pas tout à fait une métaphore, surtout pour un Allemand. Au xvi® siècle, l'Empire avait été fréquemment ravagé, et ceux même qui avaient considéré l'idée de croisade comme une folie de l'Eglise romaine reconnaissaient avec Luther la nécessité de la guerre turque* (1532). Des massacres presque permanents ensanglantaient la Transylvanie et la Hongrie, et le Sultan regardait l'Autriche comme sa tributaire.
Par suite, le rêve précis d'une guerre contre les Turcs peut être dit particulièrement germanique, et nombreuses seraient sans doute les influences immédiates qui déterminèrent Leibniz. Mais quel rapport établir entre cette menace pour l'Empire et un danger universel ou un danger français?
A cela les historiens répondent en général que la France
i. Cf. aussi, dès 4529, l'écrit de Lutlier intitulé : Vom Krieg wider den Tiirken, et, dans la littérature du même temps, les poèmes de llans Sachs : Wider den blutdurstigen Ttirken, etc. cités par Schweitzer : Etude sur la vie et les œuvres de Hans Sachs, Paris, 1887, in-S», pp. 101-102.
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était depuis longtemps l'alliée de la Turquie et que par suit« une guerre ouverte eût contredit une pohtique déjà vieille de plus d'un siècle. Le projet de Leibniz se serait opposé dès lors à la réahté concrète.
On ne peut nier pourtant que, malgré cette aUiance, d'ailleurs clandestine, nos ambassadeurs, depuis Harlay de Sancy jusqu'à Nointel, furent, ou insultés, ou maltraités, ou emprisonnés. De plus, Louis XIV adhéra à une nouvelle Sainte Ligue; des Français combattirent à Saint -Gothard (août 1664) et soutinrent les deux sièges de Candie en 1667 et
Faits bien contradictoires. Mais, comme il arrive toujours, la réalité était plus complexe que nos générahsations ignorantes.
En effet, au moment même où l'armée française combattait à Saint-Gothard, un émissaire partait à Constantinople pour justifier la conduite de la France *.
C'est qu'alors s'inaugurait en France l'action personnelle d'un homme qui, devinant la valeur commercialement unique de l'Egypte, travaillait à maintenir et à perfectionner les rapports diplomatiques de la France et de la Turquie :Colbert, le 22 août 1665, en 1669, et enfin le 20 août 1671, chargeait les ambassadeurs d'obtenir que le Sultan favorisât le commerce français. Il espérait ensuite former des compagnies marchandes pourvues de magasins à Suez et en Egypte- et établir finalement un lien véritable entre l'Inde et l'Europe.
Sans doute les difficultés étaient presque écrasantes. En 1670, Nointel avait été fort mal reçu par le Sultan. Les diplo-
1. Cf. Albert Yandal, Louis XIV et VEgypte. Paris, 1889, p. 11, opuscule
2. Cf. Archives des Affaires Étrangères, Fonds Turquie, t. VII folio Hl verso.
l'expansion vers l'orient
mates avaient été informés de l'affaire. S'opposerait-on délibérément au Sultan? Évidemment, déclare Golbert, si l'on rompt avec la Turquie, on adopte une attitude « plus haute* » mais on abandonne à jamais le commerce aux Anglais et aux Hollandais... Décision fut prise de ne faire revenir Nointel que si le Sultan se refusait à toute conciliation et à tout traité commercial. — Nous sommes en août 1671. — C'est à cette même date que Leibniz, sans doute averti de l'affaire Nointel, travaille directement à son projet. Malheureusement, Colbert ignorait les plans de Leibniz, Leibniz ceux de Colbert. Très distants d'un point de vue formel, ces plans sont essentiellement analogues. Ne nommons point ceux de Leibniz plus chimériques. Ils sont d'une réalisation plus complexe et se soucient moins des difficultés momentanées. Mais le dessein de Colbert , tout commercial , n'interdisait aucune ambition guerrière différente. Dès lors, le projet de Leibniz était condamné d'avance. Vers la fin de 1671, les Provinces rhénanes étaient averties officiellement de l'imminence d'une guerre française. Un document du 28 novembre 1671 contient ces mots : « L'intention de S. M. n'est autre que d'attaquer les Hollandais, pour les punir de leurs insolences qui, leur faisant oublier ce qu'ils sont, les font vouloir décider de toutes les affaires de l'Europe, et tyranniser toutes les nations dans le commerce pour satisfaire à leur avarice^ ». Pourtant, Boineburg informe Louis XIV, le 20 janvier 1672, du projet de Leibniz. 11 le décrit prétentieusement, l'affirme unique,
1. Mémoire cité de Golbert du 20 août 1671. Cf. Collection des documents inédits sur l'Histoire de France. Première série : Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV, publiée par G, Depping, t. III, p. 535. Note 1. Paris, 1852, ouv. cit. Albert Vandal, opuscule cité, appendice, etc.
2. Archives du ministère des Araires Étrangères ; Fonds Mayence, t. XI, olio 140, Extrait de l'Instruction qui a été donnée de la part du roi à M. Heiss. {Inédit.)
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fatal pour les Hollandais; d'ailleurs, il ne donne que des détails vagues, et ne prononce pas le nom de l'Egypte ^ Le désir de Leibniz était de garder le secret, incompatible peutêtre, en pareil cas, même avec une correspondance chiffrée. Le 12 février. Pomponne répond de Saint-Germain : « J'ai eu l'honneur de rendre compte au roi... des mémoires... qui portent en général un avis très grand pour la gloire et l'avantage de S. M. sans qu'ils fassent voir par quels moyens il peut s'exécuter. Comme l'auteur s'est réservé... de s'en pouvoir déclarer lui-même, S. M. verra volontiers les ouvertures qu'il aurait à faire, soit qu'il veuille venir ici pour s'expliquer, soit qu'il veuille le faire par telle autre voie que vous jugerez à propos. - » Il termine en parlant de cette proposition « qui permet de si grandes choses.^ »
Le 18 mars, Boineburg écrit de nouveau et annonce l'arrivée de Leibniz : « Voilà », dit-il, « celui que le roi a demandé... » et « qui, quoique l'apparence n'y soit pas, pourra fort bien effectuer ce qu'il promet, et dont je voudrais que les bonnes qualités fussent uniquement appliquées au service de S. M. pendant son séjour auprès de vous* ». Il espère que Leibniz pourra expliquer un projet qui paraît d'abord « insurmontable » ; l'affaire, d'ailleurs, doit « consister dans le dernier secret ». Que cet homme soit entretenu « sans bruit et sans discommodité ». 11 est seul avec un valet ^ Boineburg n'ajoutait pas que Leibniz arrivait à Paris, chargé égolement d'une mission financière ^