Fragment inédit de la lettre précitée
3. Guerrier, éd. cit., p. 70. Lettre k Huysscn,ll octobre 1707.
PIERRE LE GRAND
vont se recouvrant en lui les unes les autres. Ce désir tout poétique de son âme protestante fut sans doute anéanti au contact de Charles XII lui-même.
Leibniz le vit en cette étrange retraite d'Altranstadt, où Charles XII semblait poursuivre quelques rêves lents et imprécis. Souvent, il agissait par brusques impulsions, auxquelles il paraissait obéir comme à des forces indiscutables. Justicier de la Réforme, quand il avait fini de s'étourdir dans les batailles, il .écoutait à Altranstadt les plaintes des Protestants opprimés. Que cherchait-il? Il ne le savait pas très bien, tourmenté à la fois de régénérations religieuses et de prodigieuses expansions. Il regardait très loin, croyant de façon mystique être le héros qu'il rêvait. Muet et hautain, confiné dans un monde où circulaient sans doute quelques images poétiques et religieuses, il avait horreur des autres. Avec le duc de Marlborough, il fut glacial. Leibniz, qui arrivait désireux peut-être de convertir un nouveau roi à ses idées, trouva un homme dédaigneux de la parole et jaloux de ne point exprimer des rêves qu'il voulait maintenir en lui comme des instincts : il fut stupéfait et blessé. « Dans le moment que le roi revint », écrit-il à Lord Raby, « je me trouvai à Altranstadt et je le vis dîner. Cela dura bien une demi-heure, mais Sa Majesté ne dit pas un mot pendant le dîner, et ne leva les yeux qu'une seule fois, lorsqu'un jeune prince de Wurtemberg, assis du côté gauche, badinait avec un chien, ce qu'il cessa de faire d'abord sur ce regarda On peut dire que la physionomie du roi est fort bonne; mais son port et son habillement
d . On voit dans le manuscrit : « Ce qui le fit cesser ce petit jeu » — puis Leibniz ratura cette ligne banale pour la remplacer par le texte remarquable qu'on lit ici.
l'expansion vers l'orient
est celui des reistres à Tancienne mode. Gomme j'avais attendu son retour au delà d'une semaine, je ne pus point m'arrêter davantage... Mais qu'aurais-je pu lui dire? Il n'aime pas d'entendre ses louanges, même véritables ; et il ne parle point d'affaires. Mais il parle fort bien des choses militaires, comme m'a assuré M. de Schulenburg, qui a eu avec lui un entretien de près de deux heures ^ . »
Il fallait citer ces lignes entières. Visiblement, Leibniz ne comprit pas ; il fut atterré.
Qu'avait-il de commun avec ce sombre ascète dont le regard effrayait ? Il dut magnétiquement sentir que ce fantome triste et travaillé d'aspirations infinies ne possédait pas une idée claire. Charles XII voulait aller aux confins du monde en Extrême-Orient. Quelque lointaine poussée de gloire le régissait. Entre cette destinée attendrissante et o'éniale à force d'être irréelle et un esprit de qui la philosophie s'extrayait sans cesse des choses, nulle affinité ne tressaillait.
Leibniz est donc contraint désormais de se tourner vers Pierre le Grand, que d'ailleurs dès les premiers jours, et non point seulement, comme on le prétend d'ordinaire, depuis la victoire de Poltava, il s'est efforcé de comprendre. Des documents nouveaux permettent ici de rectifier les interprétations anciennes".
1. Lettre à Lord Raby, publiée par Guhraiier, biog. cit., t. II. appendice, p. 27 (l"' juillet 1707). Cf. encore, lettre inédite à Lord Raby, 11 septembre 1707 : « L'entrée du roi de Suéde à Dresde a été bien curieuse ; à ce (pie je vois, il aime à faire ces sortes de tours. L'on ma dit qu'-il n'a point rendu visite à TÉlectrice sa tante en partant. Celle qu'il lui avait rendue en venant dans le pays était aussi un peu extraordinaire. Courant à bride abattue, il était tombé dans un bourbier, et il ne laissa pas daller droit à cette princesse sans changer d'habit. Nous en voilà quitte pour à présent. » Fol. 13.
2. Documents publiés récemment dans le recueil polonais déjà cité:
PIERRE LE GRAND
En 1691, Leibniz écrivait au P. Kochansl^i : « Je regrette que l'opiniâtreté des Moscovites ait empêché que par une route terrestre on pénètre jusqu'aux Chinois. J'espère que l'on a maintenant surmonté heureusement les périls de la mer \ » Bien avant donc de connaître Pierre le Grand, Leibniz voulait faire de la Russie un intermédiaire entre l'Europe et la Chine. Pénétration terrestre, rendue difficile, sinon impossible, par la haine des Moscovites contre les religieux romains. A cette date, cependant, la Moscovie est peu puissante. Et à côté d'elle une nation catholique, la Pologne, depuis longtemps attire Leibniz. Dès 1670, à l'âge de vingt-quatre ans , il a un correspondant polonais , Kochanski. Il l'entretient au début, presque uniquement, de mathématiques, mais ensuite il discute également avec lui de politique et de rehgion. Depuis que s'est terminée sa vie d'étudiant, il a, d'ailleurs, abordé d'une façon concrète les questions polonaises. En 1669, à l'occasion de la chute prochaine de Jean-Casimir, il a écrit un traité sur l'élection d'un roi de Pologne-, Or, les faits indiquent nettement une relation entre les desseins dont ce traité témoigne et les futurs projets, relatifs à Pierre le Grand.
Dans la lettre de 1691, par laquelle il déplore l'opiniâtreté moscovite, Leibniz en effet célèbre le roi de Pologne Jean
Prace malemabjczno-fizyczne, t. XII (1901), pp. 225-78 et t. XIII (1902), pp. 237-84. Warszawa.
1. Pr. mal.-fizyczne, loc. cit., t. XII, p. 2i2. Lettre au R. 1*. Kochanski, décembre 1691. « Doleo Moscorum pertinacia terrestri itinere ad Smos penetrare non potuisse. Spero nunc féliciter superasse maris pericula ». Cf. encore Lettres inédites à Francke. 7 août 1697, et 1699. — Lettre inédite au R. P. Fantoni, 29 mai 1692 : espoir que le P. Grimaldi a déjà pénétré en Perse : Lettre inédite à Du Héron, où Leibniz compte beaucoup sur la Pologne grAce aux R. P. Vota et Kochanski (16 avril 1700, folio 12).