Gerhardt. Phil. Schr., éd. cit., t. III, p
L EXPANSION VERS L ORIENT
Grand, est régi à la fois par un rêve théorique de pénétration terrestre en Extrême-Orient et par des espérances qui furent d'abord polonaises. Par la Pologne il est arrivé à la Russie et à Pierre le Grand. Evolution rapide ; car il commence de connaître Pierre alors que celui-ci a vingt ans et règne depuis deux ans seulement. Ici, comme presque toujours chez Leibniz, l'origine des idées doit être reculée très loin.
: Au delà de tous ces détails, Leibniz, en sa ferveur pour les destinées de la race slave, n'est-il point gouverné par une cause plus intime ? A cette race, en effet, il appartient partiellement lui-même. Et le fait n'est point négligeable, puisque Leibniz s'en préoccupe et y insiste : « Leubniziorum sive Lubeniecziorum nomen slavonicum; familia in Polonia * », écrit-il dans sa notice autobiographique, en identifiant son nom avec celui d'une famille polonaise. Les textes publiés à Varsovie en 1884 par le comte Jan Lubieniecki semblent rendre possible cette identification '.
Peut-être, de très bonne heure, Leibniz conçut-il obscurément l'espoir de participer à l'œuvre duTsar. Le 31 mai 1()97, il décrit minutieusement le séjour de Pierre à Kunigsberg. Que note-t-il avant tout? La simplicité du Tsar, qui parle familièrement avec tout le monde ; son intense besoin d'apprendre, naïvement exprimé dans de gauches essais sur un hautbois; une mobilité physique extrême, qui lui permet
1. Vita Leibnitii a se ipso breviter delineala, publiée par Guhrauer, biog. cit., t. II, p. 52.
2. Cf. « Ruvyer Warnawski », n» 262 (1884).— Voir aussi un petit article signé Jan hr-Lubieniecki, ap. « Kraj » n» 32, septembre 1896, p. 61, colonnes 2 et 3, article intitulé : « Leibnitz-Lubieniecki ». Cf. Kuno Fischer. Geschichte der neuern Philosophie, t. III, Heidelberg, ¥ édit. 1902, p. 28.
PIERRE LE GRAND
d'exceller en tout ce qui est action et non pas dans les œuvres où il faut s'arrêter et se concentrer ; « c'est pourquoi », dit Leibniz, « on a eu toutes les peines du monde à le faire peindre » ; de l'esprit enfin ; car, « un de ses gentilshommes ayant fait une faute assez lourde », il lui dit : « Si nous étions en Moscovie, vous auriez le knout; ici, nous sommes dans un pays de douceur; je vous pardonne^ »
On pouvait méditer sur une telle réponse. Elle expliquait par avance la complexité d'un homme qui, assimilable personnellement à toute civilisation, devait se faire en pays barbare répresseur barbare. Après les terribles exécutions de 4698 Leibniz écrivit : « C'est dommage que ce grand Prince qui a tant de bonnes qualités ne peut se défaire encore du penchant qu'il a pour la cruauté". » Comme s'il redoutait de s'attarder en réflexions purement morales, il avoue que de telles coutumes tiennent « encore un peu du Scythe » ; mais il craint avant tout les conséquences politiques de tant de supplices. Les haines ne vont-elles pas redoubler, bien loin de disparaître ^ ?
1. F. de Careil, éd. cit.. t. VII, pp. 421-22 (Projet de lettre à «" Pe^^o;;" nage de la Cour de Wolfenbuttel, 31 mai 1697) ^^auss. Lettre à Ih. Burnett, 24 août 1697, in Gerhardt, Phil. Schr., éd. cit., t. III. pp. -13-14.
2. F. de Careil, éd. cit., t. VII, p. 453. Lettre à Sparfenfeld, 27 dec. 1698.
3. Guerrier, éd. cit., p. 42. Lettre à Witsen : 14 (24) n.ars ^699. Ce texte rectifie une erreur de la plupart des biographies ^e Leibniz ou losou^ tient à tort que Leibniz aurait été sérieusement arrête P^r ^ ^ "^^^^^^ Pierre Le Grand. Les lignes qui suivent montrent nettement lexontra^^^^^ « Le Czar est sans doute un grand prince ,>, dit Leibniz « et ^ e^t^n mal heur très grand que les désordres domestiques 1 ont force depuis peu a
en rftfnt /exécutions terribles. On mande que des principaux seigne rs tant ecclésiastiques que séculiers, ont été obliges de mettre la S à' l'exécution de 'quelques criminels. C'est -- -^J^t Te cil encore un peu du Scythe ; et je m'étonne que cela ne rend point les eccle sWes irréguliers dans ce pays-là. Mais cela nimporte guère ; ce que U c a ns est que tant de supplices, bien loin d'étourter les animos.tes net s grissentavec une manière de contagion. Les enfants paren s amis des exécutés ont l'esprit ulcéré, et cette maxime qm dit . Oderin dum metuant, est dangereuse. Je souhaite fort que Dieu conserve ce
l'expansion vers l'orient
Leibniz redoutait d'ailleurs que les grands desseins de Pierre le Grand ne fussent entravés par une solitude persistante. Et, dès 1697, il rêvait de devenir l'homme capable de ne pas laisser mourir Tœuvre. Un jour, il déclare qu'un certain Weigelius est le conseiller désignée Peut-être était-ce là la meilleure manière de se nommer soi-même. Une autre fois il s'exprime plus clairement : « L'intention » du Gzar « est louable », dit-il ; « mais je crois qu'il n'a pas avec lui de gens qui répondent assez à sa curiosité '\ » Désormais il reproduira sans cesse la même plainte ou le même désir. Mais, puisqu'il est en rapports avec l'ambassadeur Le Fort et lui envoie de longues lettres-programmes, il agit en conseiller, avant d'en posséder le titre. Or nous sommes ici en 1697. Rappelons-nous qu'à cette date Leibniz s'intéresse plus que jamais aux missions des Jésuites et publie même leurs relations \ Par suite on peut affirmer qu'il mêla, sans efforts et selon une continuité parfaite, la question des Jésuites et les divers problèmes slaves. Dès cette époque il s'occupe du reste spécialement de la Russie. Certaines lettres qu'il écrit à Le Fort en 1697 contiennent le schéma et souvent le plan des projets développés qu'il rédigera treize ans plus tard \ 11 n'a donc pas attendu la victoire de Poltava pour adopter définitivement Pierre le Grand. En réalité^ la compréhension fut chez lui instantanée ".
prince et que son héritier achève ce qu'il a commencé, c'est-à-dire de civiliser la nation. »
1. F. de Careil, éd. cit., t. Vil, pp. 422-23. Lettre du 31 mai 1697.