F. de Careil, éd. cit., t. VH. p
2. Id., t. VII, pp. 492 et suiv. in Brouillons rédigés par Leibniz a Torgau.
l'expansion vers l'orient
eux-mêmes si vagues, recouvrent tour à tour pour lui tant de significations différentes \
Mais, tout d'abord, ne prolongerait-on pas fidèlement sa doctrine, en prétendant que la science et fart ne sont pas, comme on le croit d'ordinaire, des transpositions abstraites ou concrètes de la nature? En art, toute chose que je crée s'intègre, en quelque sorte, à la nature ; et l'art lui-même se superpose aux autres règnes comme un nouveau règne naturel. C'est ainsi que, dans un musée vraiment complet, des chefs-d'œuvre que composa la nature seule devraient être recueillis à coté d'œuvres purements humaines, instruments de mécanique ou d'optique, statues, tableaux et monuments". Mais la science ne doit pas non plus apparaître comme une^ simple explication de données objectives. Elle est, au sens profond et actif de ce mot, ambitieuse à'imiter ; et d'ailleurs, incluse dans l'art comme dans la nature elle-même, elle se refuse à disjoindre une réalité que le monde lui présente unifiée. Ainsi s'éclaireraient les rapports de la théorie et de la pratique, qui sont peut-être une forme des rapports de la science et de l'art.
Sans cette hypothèse métaphysique de l'unité fondamentale et de l'identité réelle de la nature et de nos recompositions volontaires, les projets de Leibniz deviennent inintelligibles. S'il admet, au contraire, l'union profonde de la « pensée » et de la (( matière )>, on comprend que Leibniz veuille réunir, dans un pays qu'il doit civiliser, non seulement des livres, mais aussi des choses. Les bibliothèques renfermeront de^
1. Il faut écarter en tout cas la science dite « générale » ou l'art d'inventer qui n'est autre que la vraie logique.
2. F. de Gareil, éd. cit.. t. VU, p. 57l>. La littéralité du texte de Leibniz est d'ailleurs ici fort médiocre.
PIERRE LE GRAND
manuscrits inconnus de Perse, de Turquie, de Grèce ; des gravures sur bois en taille douce et sur cuivre , afin que « tout ce qui a été donné en mots soit aussi représenté aux veux. »^
A première vue, ce plan ne diffère pas sensiblement de celui de la BibUothèque royale de France. Mais que l'on réfléchisse aux intentions de Leibniz. Il postule l'unité de l'esprit humain et son « harmonie » avec la nature. L'harmonie préétablie, en son fond, n'est pas autre chose. Or fart, tel qu'il est compris d'ordinaire, s'accommode de la fantaisie, voire du désordre et de l'irrationnel. Pour Leibniz, au contraire, une seule tâche ici vaut d'être proposée : la représentation, soit par des mots, soit par des formes, de choses vraies. Cette phrase l'indiquait bien : « Afin que tout ce qui a été donné en mots soit aussi représenté aux yeux. » L'harmonie et la continuité entre la doctrine scientifique et la forme artistique sont pour lui hors de doute. Il s'agit, d'ailleurs, d'une « Histoire'*^ » autant que d'une « Physique ». Il faut que la Bibliothèque ne laisse aucune ombre sur les langues, les pays, la nature, l'art, les affaires, les sciences, les moyens de subsister et les professions : Elle devra contenir non seulement des livres grecs et latins, allemands, anglais et hollandais, français et italiens, mais aussi des livres arabes, [)ersans, turcs et chinoise
A cette Bibhothèque sera joint un « Musée ». Anciennes et nouvelles médailles, antiquités de tous pays, spécimens des
1. F. de Carell, éd. cit.. t. VII, p. 571 : « ... darin ailes was sonst mit Worthen gegeben auch den Augen vorgestellt wird. »
2. V « Histoire » semble avec la «Physique » (laquelle signifie pour Leibniz la science des trois règnes de la nature) et la « Mathèse » la science essentielle. Cf. F. de Careil. éd. cit., t. VII, p. 472. (Mémoire de décembre 1708.)