‹ Leibniz et lorganisation religieuse de la terreChapitre 1 sur 305 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

« Vouloir soumettre par les armes des nations civilisées et belliqueuses en même temps que ferventes de liberté, telles que le sont la plupart des nations européennes ; la chose est non seulement impie, mais insensée -. »

Leibniz ne songea pas à la conquête de l'Egypte tout à coup et par hasard en 1672. « Il y a quatre ans », dit-il, « que ce projet vint en mon esprit, alors que je méditais... sur la souveraineté générale et sur Tétat du monde, et que

1. Sources. — 1» Textes. — Bibliothèque royale de Hanovre : Allgemeine Geschichte, vol. III, 334 f»* publiés par Klopp, Die Werice von Leibniz: Erste Reihe : Ilislorisch-politische und slaatsv:issenschaflliche Schriflen, Hannover 1864-84, 11vol. in-S" (Cf. ici t. Il),etpai' Foucher de Careil: Œuvres de Leibniz publiées pour la première fois d'après les manuscrits originaux. Paris, 1839-1875, 7 vol. in-S». (Cf. ici t. V.)

Ces deux éditions sont dépourvues de critique ; mais l'édition Klopp est plus soignée et plus riche ûc documents. Je renvoie, pour la très difficile critique, du texte, à l'ouvrage en préparation de M. le D' Paul Rilter, lequel reconstituera Yordre des fragments, d'après lui méconnu par Klopp et F. de Careil. L'œuvre de Leibniz serait, à ses yeux, restée toujours fragmentaire. Quoi qu'il en soit, l'édition Klopp est actuellement la seule source sûre. Elle nous donne le texte latin de Leibniz, texte dont Foucher de Careil présente une traduction tellement inexacte qu'on ne saurait la consulter sans précautions. Toutes les citations relatives au texte même du projet seront faites d'après Klopp.

2» Textes complémentaires : A : Lettres autographes de Leibniz au baron de Boineburg et au gendre de celui-ci, Melchior-Friedrich von Schônborn, années 1672-73, lettres retrouvées danslesarchives du comte de Schônborn, et mises par l'Académie de Berlin k la seule disposition de ceux qui préj)arent l'édition définitive de Leibniz. [Renseignements obligeamment communiqués par M. Ritter]. — B : Archives du ministère des A/faires Étrangères à Paris, a Fonds Mayence : passim, principalement I" Supplément, et tomes VII, XI et XII; p Fonds Turquie : t. VII, Mémoire de Colbert du

2. Klopp, éd. cit., t. II, p. 221 : « Armis subjugare velle cultas et bellicosas simul et amantes libertatis gentes, quales sunt plera^que Europœa?, res est non impia tantum, sed et inepja ».

j'examinais ce qui, en partant du présent, paraissait devoir être souhaité et préféré pour l'avenir * . »

Institutions surannées et destinées à la mort ; forces durables et dignes d'être fécondées; Leibniz, en effet, dès l'âge de vingt et un ans, obtint de saisir nettement ces deux mondes en présence.

Son enfance et sa première jeunesse ne l'y avaient point préparé. Elles furent politiquement nulles. Mais quand, à vingt ans, il décide de quitter sa ville natale, « trouvant indigne d'un jeune homme de demeurer attaché à une place déterminée », il montre qu'une banale vie d'étudiant sera désormais inférieure à son rêve "'. Bientôt après, pareillement, il refuse de suppléer un professeur de l'Université d'Altdorf^.

D'une existence toute doctrinale, monotone et qui se confine, il ne se peut point satisfaire.

22 août 1665, F"^ 197 et suiv. et F" 205 et suiv. — C : Archives de la Marine, vol. B 7, 51 et 7, 54 [Cf. Albert Vandal : Louis XIV et l'Egypte, Paris. 1S89, pp. 48 et 51]. — D : Bedenken... Securitas publica. texte allemand et trad. française ap. F. de Gareil, t. VI : la traduction doit être contrôlée avec soin. Le texte allemand est donné par Klopp, éd. cit., t. l". Livres. — Sur Colbertet lÉgypte, cf. des documents in Clément : Lettres, Instructions et Mémoires de Colbert, t. II, 11= partie, pp. 449 sqq. et 491 sqq. et passim; Depping : Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV (Coll. de Docum. inéd. s. l'Hist. de France), 1" série, t. Ill, Paris, 1852 ; Albert Vandal, Louis XIV et l'uggpte, opuscule cité ; et Lavisse : Histoire de France, t. Vil, 1" partie, p. 233 sqq. Paris, 1905, in-S». — Sur les circonstances historiques du projet de Leibniz, cf. Guhrauer, Kurmainz in der Epoche 1672, Hamburg, 1839. L'introduction de F. de Careil, t. V, est déclamatoire et vieillie; celle de Klopp, t. II, contient des renseignements intéressants.

1. Klopp, t. II, p. 213 : « Mihi tamen quadriennio abhinc in mentem ex eo venit, quod de summa rerum statuque Orbis... cogitans, et quid ex preesentibus in futurum vel optandum esse videatur, deliberans, comperi tandem... »

2. Guhrauer, G. W. Freiherr von Leibnitz : Eine Bio(7ra/)/«e,Breslau,2 vol. in-12, 1846. Cf. t. I, p. 40. Leibniz venait d'être refusé par l'Université de Leipzig au doctorat en droit.

3. Id., t. I, p. 44. (Après son succès à l'Université d'Altdorf, qu'il raconte avec une emphase curieuse.) Automne 1666.

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Dès lors, il commence de voyager. A Nurnberg, au printemps de l'année i6G7, secrétaire de la confrérie des Rose- Croix, il rencontre un diplomate important, lui-même alchimiste, Johann-Christian von Boineburg\ Il est emmené à Francfort, mêlé aux affaires de Bavière *. Trois années se passent durant lesquelles il s'instruit politiquement. Enfin, en 1670, il est chargé d'une mission d'homme d'État. En trois jours, les 6, 7 et 8 août', en présence des Electeurs de Mayence et de Trêves, il écrit un projet de réorganisation de l'Empire. Pour faire œuvre féconde en pareil cas, il ïaui voir : Leibniz, en ces jours-là, eut la vision concrète de la réalité immédiate.

Il subit des influences. Boineburg appartenait sans doute au parti novateur, qui, formé par les écrits de Samuel von Pufendorf, prétendait non dissoudre l'Empire, mais réduire l'Empereur à n'être qu'un membre parmi d'autres membres, les représentants des Etats. Or, pareillement, l'écrit de Leibniz, apologie verbale de l'Empire, est une tentative réelle d'unité proprement germanique. Leibniz y accorde encore l'Allemagne avec l'Empire romain. 11 ne sacrifie pas, et ne sacrifiera peut-être jamais, le rêve du Saint-Empire.

1. Nos renseignements sur ce point capital de la biographie de Leibniz nous viennent seulement d'une vague indication de son médiocre secrétaire Eckhart: Cf. Desseel. Herrn von Leibniz Lebenslauf, 1717, in Murr's Journal zur Kunstgeschichte und allgemeinen Litteratur. Niirnberg, 1779, t. VII, p. 140. — La rencontre se fit, d'après les sources contemporaines, soit par hasard dans un café, soit grâce à des relations d'alchimistes. Guhrauer ne peut naturellement que reproduire les deux mêmes hypothèses. — Je reviens plus loin sur la question très importante de Leibniz alchimiste. Cf. II» partie, chap. i", pp. 209-213.

2. Cette rencontre fut également déterminante de l'activité religieuse de Leibniz. (Cf. II» partie, ch. i"). On s'apercevra d'ailleurs, de plus en plus, que toutes les « vocations » de Leibniz se décidèrent presque au même moment.

3. « Triduo composui Sualbaci d. 6. 7. 8. Augusti st. n. 1670 praesente Boineburgio. L. » (Cf. Klopp, éd. cit., t. I", p. 193. Note de Leibniz.)

Mais il le sait nourrir de multiples ambitions, précises et immédiatement réalisables.

L'Allemagne est presque anéantie : Comment se relèv^erat-elle? Sera-ce par le moyen banal d'une alliance étrangère? Mais à quoi sert de s'allier si l'on est faible ? La force viendra du dehors, donc sera oppressive'. 11 faut s'allier du dedans, c'est-à-dire s'unir. Chaque Etat de l'Empire entrera dans l'alliance, aura droit de vole et de séance; on organisera des représentations de comices qui remédieront aux vices de la constitution impériale. Dans ces comices, l'Empereur votera deux fois, — comme souverain autrichien et comme roi de Bohême, — mais non comme Empereur. « Fondement confoi^meà lanature, « dit Leibniz. )> Car, en toute société, doit revenir à chacun une puissance égale à la contribution qu'il apporte ; par suite, des inégaux, mais qui contribuent pour une égale part, doivent valablement être tenus pour égaux ^ » « Là-dessous est caché, « ajoute-t-il, » un des plus sérieux problèmes politiques'^ » : celui même de l'égalité des droits entre des hommes dont les puissances sont inégales. Leibniz n'écrit à ce sujet que quelques mots, mais riches de pressentiments et comme de prolongements possibles. On ne trahirait point, en effet, mais on poursuivrait seulement sa pensée, en disant que l'égalité politique s'établit, lorsque l'on ne considère plus en l'homme la force effective et indivi-

1. F. de Careil, éd. cit.. t. VI. Bedenken velcherfjesfalt Securilas publica internaet externa... auf feslen Fuszzu stellen, p. 50. Par. 35.

2. Id., t. VI, p. 116. « Dièses Fundament ist nalurgemasz. Denn in einer jeden Societat jedem so viel Macht gebûhret, als er beitràgf, und daher auch Ungleiche, die dort ein Gleiches beitragen, billig fur gleich gehalten werden. » Par. 80.

3. F. de Careil, éd. cit., t. VI. p. 116. Par. 80 : « Es steckt aber dahinter ein nicht geringer politischer Griff. »

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duelle, — celle qu'il garde et dépense pour soi, et qui est sa jouissance et son privilège ; — mais lorsque Ton lient compte, au contraire, en lui, de la force abstraite et sociale, — celle qu'il abandonne à un ensemble. A l'origine du droit de sufTrage se dissimulerait ainsi, non, comme nous le croyons le plus souvent, une affirmation de la puissance personnelle, mais un acte religieux de renoncement à cette puissance.

Un égal consentement des inégales puissances ! Par là seulement se pourra constituer « Talliance » intérieure, de qui Leibniz attend le renouvellement de l'Empire. Dès lors, l'Allemagne unie cessera d'être attractive de tous les rêves de monarchie universelle. L'Europe conquerra le repos, et cherchera ailleurs de quoi satisfaire à son ardeur créatrice.

Déjà Sully, dans le Discours des choses prédites par le roi Henri le Grand \ réclamait que les Allemands s'unissent « premièrement entre eux-mesmes ». Il les conjurait de se réconcilier « sans délay, remise ny temporisement avec leurs antiens, loiaux et courageux amis et aliés, lesquels ne faisoient autres fois qu'un seul corps de domination..., le nom des Germains, des Gaulois et des Francs n'estant que comme uneseule nation soubsCharlesmaigne ». Il leur demandaitdese défier de cette maison d'Autriche, « faicte de pièces rapportées » ; et il en appelait à la « grande et martiale Germanie ».

De même ici, en dépit des formules prudentes, Leibniz donne un plan d'union proprement germanique. Sans doute il ne parle pas et ne consentirait probablement pas à parler

1. Notices et documents publiés par la Société de l'Histoire de France, à l'occasion du cinquantième anniversaire de sa fondation. Paris, 1884, in-S», p. 406. (Texte publié par le marquis de Vogiié).

de l'identité possible des Germains et des Francs. Mais, tout comme Sully, il eût voulu former « un seul corps de République nommée très chrestienne^ », où l'Europe eût cessé de « conspirer contre elle-même' », et se fût tournée contre le véritable ennemi héréditaire : le Barbare, rinfidèle^.

Telle est bien la genèse la plus profonde du projet leibnizien : L'Europe cesserait de conspirer contre ellemême.

La Suède et la Pologne, au lieu de se déchirer l'une l'autre, pénétreraient dans la Sibérie et la Tauride ; l'Angleterre et le Danemark conquerraient l'Amérique du Nord; l'Espagne, l'Amérique du Sud: la Hollande, l'Inde orientale ; la France s'attaquerait à l'Afrique « posée en face d'elle » et à l'Egypte".

Que ce plan se réalise : Alors, déclare Leibniz, s'accomplira le rêve de la Chrétienté, jadis formulé par certains Papes, qui voulurent unir tous les Puissants contre l'ennemi commun. Alors aussi on abandonnera l'espoir insensé de guerres intestines européennes : l'Angleterre et la Hollande se consacreront de plus en plus à leur destinée commerciale ; l'Espagne, enfin avertie de la stérilité des dominations lointaines en Europe, extériorisera son ambition. — Reste la France : Mais, comment Louis XIV, en face du désordre européen, ne comprendrait-il pas qu'il faut unir entre eux et avec lui tous

1. Notices et documents publiés par la Société de l'Histoire de France, à l'occasion du cinquantième anniversaire de sa fondation. Paris, 1884, in-8», p. 408.

2. F. de Gareil, éd. cit., t. VI, p. 128 : « Ganz Europa wird sich zur Ruhe begeben in sich selbstzu wiililen aufiiôren ». Par. 88. KIopp écrit « wuten » (Cf. Kiopp, éd. cit., t. I«s p. 246).

3. Id. Ibid. Il s'agira alors d'agrandir le royaume du Christ (Ghristi Reich erweitern).

4. Substance des paragraphes 89 et 90. F. de Careil, éd. cit., t. VI. loc. cit.

les États, « pour le bien général et l'agrandissement de la puissance chrétienne ^ » ?

N'est-ce point le « Grand Dessein » ressaisi par Leibniz et projeté par lui sur l'Europe du xvii® siècle- ?

Il est inutile de signaler prétentieusement le caractère vague et abstrait de ces vues théoriques. Leibniz lui-même avait conscience de décrire un état tout idéal. Mais, en fait, avant de rédiger son projet d'Egypte, il était en possession du schéma essentiel. Il le savait tout doctrinal; car il devinait que celte France, à qui il confiait une mission « chrétienne », menaçait d'envahir l'Allemagne^.

En effet, quelques mois plus tard, Louis XIV entre en Lorraine. Leibniz écrit nerveusement, et sans doute encore en quelques jours, la seconde partie des Réflexions sur la Sécurité publique *.

Que peut-on opposer aux rêves probables de Louis XIV .^ Ne faut-il pas d'abord lui montrer quel est le vrai intérêt de la France.^ A cela travaille Leibniz. Déjà, d'ailleurs, en philosophe épris de réalité concrète et de politique précise, il ne cherche pas quel pourrait être d'une façon générale l'intérêt de la France ; si par exemple elle devenait une République. Il parle de cette France spéciale qui a à sa tête Louis XIV. Le rêve d'extension et de domination en est inséparable. Leibniz, d'ailleurs, sans doute bien informé, croyait, plus qu'il ne le veut dire, en la promesse secrète, faite par l'Electeur de Bavière, de contribuer à l'élection de Louis XI V^

1. F. de Careil, éd. cit., t. VI, p. 137, § 99. « Zum gemeinen Besten und Erweiteiung der christlichen Macht ».

2. Sur Leibniz et le « Grand Dessein » : Cf. plus loin p. 35.

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