‹ Leibniz et lorganisation religieuse de la terreChapitre 19 sur 305 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

« Le dessein de porter la lumière de Jésus- Christ dans les pays éloignés est si beau, que je n'y distingue point ce qui nous distinjrue » *.

Leibniz ne décrivit pas, vainement, les causes de son échec. D'ailleurs il n'a pas coutume de revenir sur des choses mortes. Sa vie est faite d'enthousiasmes successifs, que nulle défaite antérieure n'altère.

Il n'abandonna pas tout d'abord Louis XIV. Dès l'origine il avait souhaité que le projet d'Egypte fût un simple prélude.

1 . Sources. — Les sources sont éparses en l'œuvre entier de Leibniz, notamment en sa <:orrespondance inédite. Les textes relatifs au plan de transformation philosoi)hique de l'Ordre des .Jésuites seront indiqués au cours de ce chapitre; ils sont contenus dans : Rommel. Leibniz und der Landgraf Ernst von Hessen Rheinfels : ein unqedruckler Briefirechsel. — Frankfurt-am-Main, 1847, t. I", pp. 281-82. éd. cit., — et Gerhardt, Pkil. Schr., éd. cit., t. IV, pp. 343-49. Pour tout ce qui concerne l'opinion générale de Leibniz sur les Jésuites, la correspondance inédite est particulièrement intéressante. On trouvera les textes inédits les plus importants indiqués ci-après. Pour les rapports de Leibniz et des missions, il faut citer d'abord les lettres, toutes inédites, de Leibniz à des Jésuites dont les principaux furent : les R. P. Bouvet, de Fontaney, Grimaldi, Marchetti. Orban, Papebroch, Verjus, Vota: ensuite les lettres à des laïques tels que Justel, La Loubère, H.-\V. Liidolf. G. Meier, Morell, Pritz. M"» de Sacetot, le comte de Schulenburg, le marquis de Westerloo, — lettres également toutes inédites ; il faut ajo'uter la partie inédite, d'ailleurs considérable, de la correspondance avec le Landgrave de liesse, — correspondance dont l'édition Rommel ne donne qu'une très insuffisante réduction. D'une façon générale, il convient d'étudier la correspondance totale de Leibniz, les renseignements sur les Jésuites étant parfois mêlés à des problèmes tout différents.

2. Lettre inédite au P. Verjus; Fragment donné par Bodemann : Der Briefvechsel des G.-W. Leibniz, llannovér, 1889, p. 3oa.

« Comment, » avait-il dit, « promouvoir à l'aide de machines la puissance humaine, subjuguer la nature, et, ce qui importe le plus après le souci du vrai salut, dompter le plus grand des ennemis, un corps misérable, et parfaire enfin quelque jour la médecine; sur tout cela nous délibérerons d'une manière plus efficace *. »

Après rÉgypte conquise et l'Orient ouvert surgirait donc la Science, maîtresse des hommes : Vigueur du corps, salut de l'âme ; ne les plus disjoindre, mais les reconnaître inséparables et seuls producteurs de Thomme vrai ; — pour réaliser une telle révolution sur la terre, il faut plus que jamais l'accord des Puissants et des Penseurs.

Mais comment Leibniz pouvait-il, après 1672, tenter un deuxième appel? La guerre de Hollande et ses suites, jusqu'au traité de Nimègue, ne permettaient guère une organisation pacifique. Pourtant le traité de Nimègue lui-même marqua un arrêt. Un instant, Leibniz put croire que quelque grande œuvre serait facilement extraite de cette puissance toute neuve. Voilà pourquoi sans doute il composa vers le même lempsle Discours t07(chant la méthode de La certitude et le fragment dit : « Préceptes pour avancer les Sciences" « ; deux écrits qui ne furent pas, comme on le croit d'ordinaire, destinés brusquement à Louis XIV par obéissance à l'enthousiasme général de l'an 1680, mais qui étaient, en définitive, lourds d'une attente de huit années.

Malheureusement, les différentes « réunions », l'annexion

1. Klopp. éd. cit., t. II, p. 410. « Jamque etiam de humana potentia per machina.s promovenda, de subj Uganda rerum natiira. et qiiod post verte salutis curam caput est, domando hostium maximo. corpore misero, emendcndaque tandem aliquando re medica efficacius deliberabitur. »

2. Publiés par Gcrhardt, Plnl. Schr., éd. cit., t. VII, pp. 174 et loT. Sur le problème de date, cf. Gouturat, Logique de Leibniz, ouv. cit.. j)!». 147 note 1 et 148 noie 3.

de Strasbourg, le Luxembourg envahi pendant la paix', démontraient à Leibniz qu'aucune œuvre véritable n'était possible. Un moment, il ne veut pas croire à ces injustices successives : Louis XIV ne menacera pas TEmpire, alors que la Turquie nous envahit. « Le Roi Très Chrétien aurait honte... de charger son nom d'une infamie perpétuelle-. »

Désormais, Leibniz se fera pamphlétaire : Louis XIV se croit et on le croit inspiré. Et comment en effet expliqueraiton humainement ses actions? Ses déclarations de guerre tiennent « lieu de manifeste ^. » « Sa charge est héroïque ; les lois ordinaires ne l'obligent point '*. » Restaurateur du Christianisme, il détruira tous les hérétiques ■'. Sans doute, certains « s'imagineront que le roi très chrétien ferait mieux de commencer ces beaux desseins par la déroute des Turcs que par l'affliction des pauvres Chrétiens. Mais ces gens ne considèrent point que ce sont les Allemands et les Flamands qui touchent aux frontières de la France, et non pas les Turcs ; qu'il faut passer des voisins aux éloignés, et aller, dans les grandes choses, par des degrés solides, plutôt que par des sauts v^ains et périlleux. Mais, sans chercher des raisons de politique, en voici une de conscience : C'est que le roi veut suivre les règles du Nouveau Testament, qui commande de commencer par les Juifs, et puis ordonne de se tourner ad gentes ; et le roi, pour l'imiter, se fera, par la réduction des Chrétiens, un passage assuré pour aller un jour aux Infidèles * ».

■1. F. de Careil, éd. cit. t. III, pp.86-88. Remarques sur un manifeste français.

2. Rommel, éd. cit., t. I, p. 3.58. Lettre de Leibniz au Landgrave (1683).

3. F. de Careil, éd., cit., t. III, p. 2. Mars clirisLianissimus.

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