Rommel, éd. cit.. t. II, p
3. Lettre inédite à M""» de Brinon, 7/17 avril 1692, in Théologie, vol. XIX, f" oo'2-5o3 : Cf. quelques passages de cette belle lettre : «... On ne demande pas la réforme de tous les abus, mais de quelques-uns des plus reconnus...; il ne s'agit pas d'un particulier, mais des nations entières... il n'est pas honteux à l'Église romaine d'exécuter ses propres ordres à la sollicitation ou occasion des Protestants : au contraire, cela lui servira pour mieux exciter la tiédeur de quelques-uns de ses enfants.. . Il faut des grandes causes pour déterminer les hommes à prendre des grandes résolutions... Chacun croit de bonne foi d'être dans le bon chemin, et les Protestants appréhendent de trahir les intérêts de Dieu, aussi bien que les autres... Je crois
l'obstacle 4M
Ainsi s'éclairciraicnl les appnronlcs hésitations de Leibniz etses prétendues incincéritcs. Toujours en effet il hésita, parce que toujours il fut obsédé par ces abus, qui lui interdisaient impérieusement toute union. M'"" de Brinon croyait avoir trouvé rarg'ument décisif, quand elle le conjurait de ne songer un mois durant qu'à l'examen do la religion. « Mais qu'est-ce qu'un mois », lui répondait Leibniz, « au prix de tant d'années que j'y ai employées depuis l'ftge de vingt-doux ans'? » (^.ommcnt ne pas entendre ici le cri véridique de l'homme qui perpétuellement agita en lui le problème religieux ?
volontiers ce que vous dites. Madame, de la grande édification avec iaquelii' des personnes pieuses assistent au culte divin selon voire rite. Mais vous pourrez vous assurer qu'il n'y a pas moins de dévotion chez les Protestants... Le Landgrave ICrnest... reconnaît de bonne foi qu'il s'en faut de beaucoup que le culte divin se fasse en Italie, pour parler du général du peuple, avec cette dévotion qui se remarque chez les Pi'otestanfs... Celte accusation contre les pasteurs des Protestants, comme s'ils trompaient leurs ouailles, est un peu forte. Des gens passionnés du parti protestant ont la même opinion des prêtres de l'Iiglise romaine, et ils sont très portés à croire que leur religion n'est que politique et intérêt: tous ces soupçons sont très injustes... Croyez-moi qu'il y a beaucoup de personnes bien intentionnées, savantes, judicieuses parmi les Protestants, qui, après avoir lu l'histoire de ce qu'on appelle le papisme, ne peuvent assez s'étonner qu'une jiersonne de bon sens et de bonne foi peut demeurer dans la communion romaine, et je les fâche souvent en combatlant leur zèle trop emporté... 11 y a des choses où les uns doivent apprendre des autres, et cette obligation est réciproque. Les préventions par lesquelles nous nous mettons infiniment au-dessus des autres à l'égard de Dieu et de la foi sont souvent l'effet d'une secrète vanité... J'ai cru que le grand respect que je vous dois ne me doit point empêcher de parler avec cette sincérité chrétienne qui nous est commandée... On demeure d'accord que tous les Chrétiens sont obligés de faire des efforts pour être dans l'union ecclésiastique, et particulièrement avec la métropole du christianisme qui est Rome. Mais il est vrai aussi ([ue Rome peut... autoriser des Conciles qui ne sont point œcuméniques, et qu'en exigeant des gens ce qu'ils ne peuvent accorder, elle peut mettre obstacle à l'unité et se rendre coupable du schisme. Ainsi, un des |)lus grands services qu'on peut rendre à l'Kglist^ est celui de disposer les esprits à faire chacun de son côté tout ce qu'on peut pour lever le schisme malheureu.x... Vous savez. Madame, qu'il y a des personnes dans le monde qui sont comme l'àme des autres et qui tournent le genre humain cl leur gré, lorsque l'élévation de leur esprit est égale à celle de leur puissance. Ces personnes sont très rares, mais lorsqu'il y en a, on se peut tout promettre de leur Magnanimité. »
1. F. de Careil, éd. cit., t. II, p. 8a. Lettre du 18,28 février 1695.
412 l'église universelle
Que donc TEglise romaine change ses pratiques ! Sinon c'est elle qui fait le schisme. « Tout cela est sans réplique ; et je ne saurais m'empêcher de vous conjurer. Madame, d'y donner un peu d'attention ; car, quand vous nous abandonneriez, nous ne nous abandonnerons point*. » \'oilà l'aveu suprême : Les Protestants sauveront l'Eglise. Leur charité est moins intéressée à la gloire d'une conversion !
Que répondre à ces appels précipités? « ... Ce que vous me proposez de faire », avait déjà répliqué M""' de Brinon, « me tirerait de ma place et de mon devoir-, »
Quel dialogue fut jamais plus tragique? Leibniz, réservé ou théoricien avec un Bossuet, découvre à une religieuse ses plus intimes cro\ances. Apôlre véritable, il ne discute pas seulement; il entreprend une âme et la veut gagner à sa vérité. Il l'épouvante. Comment, se demande M"" de Brinon, peut-on « discourir toute la vie sur une chose qui ne peut plus se faire après la morl, et de laquelle dépend le salut^? » Et si cette recherche était la condition du salut M Leibniz s'en expliquait clairement à "SV"" de Brinon : « ... Pour ce qui est de l'esprit philosophe dont votre ami vous a dit qu'on doit se défaire, c'est comme si quelqu'un disait qu'on doit se défaire de l'amour de la vérité : car la philosophie ne veut dire que cela. Il a peut-être entendu une philosophie de
1. F. de Careil, éd. cit., t. Il, p. 92. Lettre de Leibniz à M"" Brinon, 18 avril 1693.
2. Lettre de M"-» de Brinon à Leibniz, du 23 mars 1693. non intégralement publiée par F. de Careil. La phrase citée ici est donnée par F. de Careil, éd. cit., t. II, p. 89.
3. F. de Careil, t. II, p. 97. Lettre de M'"° de Brinon à Bossuet, 23 juin 1693.
4. Cf. Gerhardt, Phil. Schr., éd. cit.. t. III. p. 414 : « On a raison... de dire que Dieu ne punit point celui qui examine s'il existe ou non ; au contraire, cet examen est louable quand il est bien conduit. »
scclo, mais je suis très éloigné de celte manière de philosopher;'car c'est proprement être dans une secte, quand on donne trop à rauforité des hommes cl i\ la cabale d'un certain parti \ »
L'esprit philosophique ainsi compris contraint Leibniz de réclamer la progressive destruction de tous les abus. Le jour, par exemple, où l'Eglise romaine lèvera ses plus injustifiés anathèmes, et luttera méthodiquement contre toutes les déformalions de la cro^'ance et du culte, la réunion sera obtenue virtuellement. La suppression des abus produit nécessairement la suppression du schisme, puisque le schisme luimême est un abus. Telle serait peut-être la plus intime pensée de Leibniz en cette matière. «... Puisqu'il y a un schisme depuis tant d'années », écrivait-il un jour, « il faut le faire servi)' à lever les causes qui l'ont fait naître- ».
Il semble qu'après toutes ces approximations on atteigne ainsi la source philosophique de TefTort leibnizien. La méthode est nettement naturaliste. Par l'approfondissement du réel, une nouvelle réalité, plus intérieure, surgit. Il faut se saisir de l'expérience, et la sonder jusqu'à la rompre. Le schisme nous doit servir à unir les Eglises qu'il sépara. 11 faut si franchement redresser l'abus de chaque secte et de chaque doctrine, et si fortement aussi en accentuer la vertu, qu'une nouvelle Eglise, issue pourtant de l'expérience toute seule, puisse soudain apparaître. Telle fut toujours l'essence de la
1. F. de Cart'il, éd. cit., t. II, j). 87. Lettre à M™» de Brinon, 18 28 février 1695. Cf. encore Lettre inédile au marquis de Monceaux, 8 octobre 1697 : « Le vulgaire simagine qu'en parlant contre les sectes, on parle contre la religion, et c'est tout le contraire. » F» 7.
2. F. de Careil, éd. cit., t. I", p. 517. Lettre de Leibniz à M»"= de Brinon, 13/23 octobre 16'J3. Non souligné par Leibniz.
414 l'Église universelle
métaphysique leibnizienne : Les théories neuves produites par une méditation acharnée du réel. Nul doute que de même il ne s'agisse ici d'élaborer une Église nouvelle, riche pourtant de toute la force et de toute la vérité que recelaient les Églises anciennes. T/avail mystérieux où les éléments se combinent plus qu'ils ne se mélangent, et réapparaissent fondus en une unité jusqu'alors inconnue. Travail redoutable peut-être, M"'" de Brinon écrivait, par exemple : « Je vous dirai ce que je disais à feu M, Pellisson : que je craignais que pour faire les Protestants Catholiques, l'on fit les Catholiques Protestants \.. » Elle formulait ainsi le ré\e môme de Leibniz. El il lui répondait hardiment : « Vous avez raison de dire que, de la manière dont nous nous y prenons, il semble que les Catholiques deviendraient aussi tous Protestants et que les Protestants deviendraient Catholiques. C'est ce que nous prétendions aussi. Il en Aiendra un mixte, s'il plaît à Dieu, qui aura tout ce que vous reconnaissez de bon en nous et tout ce que nous reconnaissons de bon en vous... Il ij a longtemps que j'ai dit que lorsqu'on aura fait tous les Prolestants Catholiques, on trouvera que les Catholiques seront devenus Protestants-. «
Jamais peut-être plus pleinement qu'en ces lignes Leibniz n'a traduit son rêve. On ne détruirait pas les doctrines originales. Xi le Catholicisme, ni le Protestantisme n'anéantiraient leur essence positive. Une Eglise nouvelle, forte de deux
1. F. de Careil, éd. cit.. t. I", p. iJ05. Lettre de M"" de Brinon à Leibniz. i:6 août lb03.
2. Id., t. 1»', p. .d06. Lettre de Leibniz à M^e de Brinon, septembre 1693. Cf. Lettre inédite a Seckendorff. décembre 1691 : « Necdubium est Lutheri bénéficia eliam adhostes \iri manasse. Muitain melius pudore vel aemuiafione mularunt... Forlasse ubi liej'ormalor omnes Gallia expuleril. ipsa 4iaUia Reformata fret non nomine sed re. » F" 97. verso (Non souligné par Leibniz.)
l'obsiaclk 415
sectes aujourd'hui rivales, doit ôlre plus riche de réalité, donc de perfection, que les Eg'lises antérieurement séparées. Mais par suite, on ne conçoit pas comment une fusion serait possible, qui enrichirait Tune des Églises et appauvrirait la seconde. Une doctrine ne se peut mêler à une autre doctrine, si que/que force snpcrieiwe ne les modifie toutes les deux. Comment rendre des Protestants Catholiques, si TEglise romaine s'obstine à maintenir tous les abus que les Protestants ont haïs? Et comment, de môme, rendre les Catholiques Protestants, si tout l'organisme de l'Eglise est nié définitivement ? Mais si une Éghse nouvelle, fondée, selon le principe catholique, sur une tradition, désormais savamment critiquée, et, selon le principe protestant, sur l'analyse minutieuse des Écritures, est vivifiée par une loi d'amour où toutes les Églises s'accordent, aucune exigence essentielle du Catholicisme ou du Protestantisme n'est sacrifiée; et cependant, ni les Catholiques ni les Protestants ne demeurent ce q-u'ils étaient ; ils sont emportés les uns et les autres par une force neuve qui accomplira la vraie « Réforme ».
Ainsi se justifierait philosophiquement la double attitude de Leibniz, désireux tout ensemble de fortifier les Eglises protestantes et de les réunir à l'Eglise romaine.
Il importait donc de créer définitivement la République protestante. Effort combattu çà et là par la propagande encore mal connue des Jésuites. Le P. Vota, confesseur du roi de Pologne, travaillait, tantôt à Moscou, tantôt à Varsovie, à l'union relio-ieuse '. Leibtiiz connaivssait certainement les
1. Cf. dans la collection déjà citée des Publicationen ans den K. Preuszischen Slaatsarchiven. t. l"', louviage de M. Max Lehmann : l'reussen, und die /ialholische Kirche seil 1640, \). 308, Leipzig, 1878.
intrigues de ce Père Carlo Vota, avec lequel il correspondit dès 1098 \ Vota avait entrepris une correspondance personnelle avec l'Electrice Sophie-Charlotte ". Finalement, il essayait de convertir l'Electeur de Brandebourg. Habilement il conseillait à Frédéric lïl de se soumettre au Pape ; « son engagement à vous déclarer roi », ajoutait-il, « attirerait les puissances catholiques à suivre son exemple^ ». Le Père Wolf, de son côté, agissait à Vienne. Plus tard, Vota obtiendra du roi de Prusse la charge d'inspecteur des cloîtres \
Leibniz, néanmoins, travaillait à efîacer les divergences des sectes protestantes. Entre 1697 et 1701, on l'a vu, le rêve d'union protestante se configure pleinement chez lui. Il cherche à limiter les controverses. En fait, celles-ci se réduisent à trois problèmes : La personne du Christ, la Cène, le décret d'élection et de réprobation ^ L'union doctrinale une fois élaborée, on pensera à l'unité rituelle; et le meilleur modèle sera le rituel anglican, que l'Eglise romaine ellemême approuve. Il faut préparer tout cela, soit par des écrits, soit par des correspondances, soit par des conversations; on ne peut guère songer encore à de véritables colloques de théologiens ^
Sur la personne du Christ, la controverse est relative à la communication des idiomes. Les idiomes divins doivent
1. Cf. Correspondance inédile avec le R. P. Carlo Maur. Vota.
2. Lehmann, Preussen und die katholische Kirclie, ouv. cit., p. 369.