Ici., t. Yi. p. 36o. Théodicée, par
4. Id., t. IV, p. 429. « Disc, de met. ». Cf. aussi, Inédils, Théologie, vol. V, 3 a. Fragment sur William Peun : « La connaissance des grandeurs de Dieu... consistant principalement dans la contemplation de l'ordre merveilleux qui se découvre en toutes choses, à mesure qu'on en pénètre le fonds, il est visible que l'amour de Dieu et de l'ordre divin' qui en résulte fera que nous lâcherons aussi à nous conformer à cet ordre et à ce qui est le meilleur. Cela fait que les sages ne sont point mécontents de ce qui est passé, sachant bien qu'il ne peut manquer d'être le meilleur; mais ils tachent de rendre l'avenir, autant qu'il dépend d'eux, aussi bon qu'il est possible, sachant que si nous y manquons, l'ordre général ou l'harmonie des choses n'y perdra rien, mais ce sera nous qui y perdrons, parce quenous y aurons moins de rapports. »
dons; nous y serons heureux, si nous le voulons être^ » Moralement donc, aucune détresse ne se doit emparer de nos âmes. Leibniz déjù, en une dialectique dont Schopenhauer analysant le regret ne dépassera point l'âpreté, nous crie : A quoi bon vous plaindre? Avant votre péché, direz-vous que Dieu vous destina à le commettre? Car d'où le saurez-vous? Et quand saurez-vous que vous êtes déterminé au péché, sinon lorsque vous aurez péché effectivement^? Dès lors, ditesvous à vous-même : 11 est assuré peut-être de toute éternité que je pécherai; mais peut-être aussi n'est-ce point. Que j'agisse suivant mon devoir, que je connais! Un personnage de Leibniz, le marquis de Pianèse, se révoltait un jour de cette grâce inconnue : « Dieu donne sa grâce à qui il veut », disait-il à l'Ermite auprès de qui il était venu chercher la lumière : — « Oui », répondait le P. Emery, « et à ceux qui la veulent. — Le vouloir même est une grâce de Dieu. — Mais le vouloir ne consistant que dans une forte résolution de s'appliquer à ce qui regarde son salut, il est inutile de chercher la source de la volonté. Car que peut-on souhaiter davantage de Dieu et de la nature ? Ne suffit-il pas de n'avoir besoin que de volonté ou d'attention pour être ou heureux ou inexcusable^. »
Quel est donc ce bonheur ? Ne réside-t-il pas avant tout en une connaissance? Leibniz ne le dit pas nettement. Dieu,
1. Gerhardt, Phil. Schr., éd. cit., t. VI, p. 232. Théodicée, par. 194.
2. Id., t. IV, p. 454 : « Disc, de met. », par XXX : « Or cette àme un peu avant que de pécher aurait-elle bonne grâce de se plaindre de Dieu, comme s'il la déterminait au péciié?... D'où sait-elle qu'elle est déterminée à pécher, sinon lorsqu'elle pèche déjà effectivement? » Cf. maintenant Schopenhauer, Die Welt ah Wille und Vorslellung, livre IV, par. 'o6 : « La décision seule, et non le pur désir, est un indice sûr du caractère : elle le lui révèle à lui-même et à autrui. »
3. Cf. Rev. de Métaphys., janvier 190o, art. cit., p. 19, Conversation du marquis de Pianèse et du Père Emery.
Baulzi. 31
affirme-t-il, est un Esprit, aimant les Esprits, qui sont « quasi de sa race ». 11 entre en société avec eux. Le Tout domine l'individu. Mais ce Tout est un Tout spirituel. Aucune action matérielle n'est concevable.
A ce Tout spirituel nous nous soumettons de plus en plus pleinement, à mesure que nous montons vers la connaissance de Dieu. De ce monde des Esprits, comment saurions-nous autre chose que les lois générales? L'ensemble seul est accessible ; mais le détail est enseveli « en cette profondeur immense des richesses dont... Saint-Paul avait l'âme ravie \ » La Révélation de ce « détail » fut inaugurée par Jésus-Christ. Il nous a décrit le Royaume des Cieux, qui est la République des Esprits et la véritable Cité de Dieu ; lui seul a su nous dire combien Dieu nous aime. 11 a déclaré que les cheveux de notre tête sont tous comptés, et qu'un verre d'eau bien employé aura un jour son prix. Dieu a soin des passereaux : Négiigera-t-il « les créatures raisonnables, qui lui sont infiniment plus chères? » « Les justes seront comme des soleils; et... ni nos sens, ni notre esprit n'a jamais rien goûté d'approchant de la félicité que Dieu prépare à ceux qui l'aiment" ».
Y aurait-il donc combinaison finale du bonheur universel et du bonheur individuel? Peut-être en effet l'immortalité, telle que la conçoit Leibniz, résout-elle la décisive antinomie. La félicité des esprits sera un bonheur issu d'une connaissance. Ils connaîtront de mieux en mieux que le bonheur individuel réside en la conscience du bonheur universel. La recherche
1. Gerhardt, Phil. Schr.,éd. cit., t. lY, p. 457. « Disc, de métaphys. », par. XXXI.
2. Id., t. IV, pp. 462-463. « Disc, de métaphys. », par. XXXVH.
humaine du lîien général et de la Gloire de Dieu, recherche en qui l'amour de Dieu se résume, signifie une vraie anticipation de la vie triomphante. Et le dialogue final de la Théodicée figure, sans doute d'une façon encore approximative, l'allégresse des esprits, qui, bons ou malheureux, connaîtront la vérité. La possibilité de progrès infini que Leibniz transporte dans la vie éternelle nous permet de supposer des victoires de l'esprit sur lui-même, à mesure que sa méditation et sa sagesse s'accroîtront. Rien pourtant ne sera détruit de Tinfinie hiérarchie. Mais , certaines âmes seront en quelque sorte condamnées à l'amour de Dieu ; et, comme toutes les autres âmes, l'esprit de l'Univers les imprégnera pour toujours.
Que sont ces âmes, en vérité? L'humanité est-elle sans sans cesse créée par Dieu ou se transforme-t-elle ? Si l'on admet la faute originelle, toute théorie créationniste contraindrait Dieu à créer sans cesse des âmes pures dans des corps corrompus. La doctrine de Leibniz est ici très indécise ; mais il importe de la ressaisir. Ses idées métaphysiques ne le préparaient pas à admettre que l'âme est séparée du corps. Aucun « vivant », qu'il soit végétal ou minéral, n'est privé d'une monade « nue ». Et, d'autre part, nulle âme, si spirituelle qu'on la suppose, ne détruit en elle toute espèce de corporéité. Les monades angéliques, ainsi que le pensèrent plusieurs Pères de l'Eglise, sont liées à des « corps subtils ». Tous les êtres se développent, dès lors, par voie de transformation. Faut-il faire exception pour l'homme? Gomment concevrait-on la faute d'un être, qui, créé d'emblée par Dieu, serait, par hypothèse, sans attache personnelle avec la série antérieure des vivants? Au contraire, je puis supposer que les âmes qui devront devenir âmes humaines ont été
toujours dans le monde, jusqu'à Adam^, depuis le commencement des choses, comme âmes sensitives et animales. Elles sont ainsi demeurées jusqu'à la génération de Fhomme et se sont alors élevées au degré des âmes raisonnables. On ne voit guère cornment elles seraient passées d'elles-mêmes du sensitif au raisonnable. Mais Dieu a pu non les créer, mais les « transcréer-. » Cette notion de « transcréalion » concilie peut-être d'une manière profonde le créationnisme et l'évolutionnisme. « Transcréer » un animal, c'est infuser en un organisme alourdi d'instincts une raison douloureusement lointaine. Dieu introduirait en une âme déjà corrompue « une nouvelle perfection ». Le « péché d'Adam » serait bien alors le péché originel. . ^
Transformation totale de la doctrine traditionnelle. L'âme n'est plus cette essence à jamais pure dès l'abord, puis à jamais corrompue par un corps infiniment distant de sa perfection. L'esprit est immanent à l'être; la raison humaine est le dernier progrès connu de la vie originelle. Et le péché remonte à rôtrc même. Aucune irrémissibilité, par suite; mais progressive victoire de l'avenir sur le passé. Métaphysiquement, Leibniz ne pouvait que reprendre les grandioses espérances origénistes sur la transfiguration des créatures et même des mauvais anges \ Le « progrès » est à jamais victorieux de la stabilité. — « 11 se peut même que le genre humain parvienne avec le temps à une plus grande perfection que celle que nous pouvons nous imaginer présentement '*. »
1. Gerhardt, Pliil. Schr., éd. cit., t. VI, p. 152. Théodicée, par. 91.