Id., t. VII, p
trois règnes de la Nature, œuvres de peinture, de sculpture, d'architecture, d'arts mécaniques ^
Mais ce sont là encore des réductions. Un « Théâtre de la Nature » devrait être organisé, qui comprendrait de vastes grottes, où l'on réunirait des êtres que la réalité dispersait trop pour que fussent saisies leurs parentés et leurs dissemblances. Enfin un « Théâtre de l'Art » s'ajouterait au « Théâtre de la Nature » ; ce serait un ensemble d'appareils, propres non plus seulement à servir de modèles, mais à agir sur les choses". Leibniz, avec une passion d'alchimiste, demandait qu'on ne se contentât pas d'étudier les corps, mais qu'on les divisât, qu'on les améliorât, par l'entremise de ce Feu qui doit être regardé comme « la clef la plus puissante des corps^ ». Ainsi nous modifierons ce que les anciens croyaient immuable.
En effet, peu importerait d'acquérir des connaissances, si elles ne servaient à préparer le progrès des « Sciences et des Arts ». L'idée de progrès semble préexister à toutes les ambitions de Leibniz. Aujourd'hui encore, d'ailleurs, l'idée de progrès elle-même reste une idée obscure. En art, d'abord, elle apparaît dénuée de rôle ; car entre l'intervalle numérique qui sépare deux temps et la différence qualitative de leurs œuvres nul rapport stable ne se peut saisir. De même en philosophie, quand les scepticismes déclarent que nous demeurons toujours dans la même ignorance essentielle, nulle décisive réfutation ne semble possible. Mais peut-être devrait-on mieux limiter le problème, et, en précisant les recherches sur le progrès, préciser et organiser ce progrès même. Ne
1. F. de Careil, éd. cit., t. VII, p. 572. (Dernier mémoire.)
J. Id. P. 573.
3. Id., p. 475 : « ... das Feuer vor den krafftigsten Schliissel der Côrper zu halten. » Sur Leibniz alchimiste, voir plus loin, 2" partie, ch. i". La Genèse religieuse, pp. 209-211.
PIERRK LK C.IUND 13»
pourrait-on déterminer, par exemple, en quoi une époque ojoute fi une autre époque, puis discerner si révolution qui résulte d'un tel apport est continue ou discontinue, susceptible d'ôtre réglée ou, au contraire, nécessairement et à jamais dépendante des initiatives individuelles? Enquêtes qui seraient celles-h\ mêmes que pressent et réclame Leibniz, lorsqu'il déplore la « confusion » humaine, la course « dans les ténèbres... sans chef, ni ordre, ni mot », et parmi « le marais et sables mouvants des doutes sans fin ». « Au lieu de nous tenir par la main », ajoute-t-il, « pour nous cntre-guider et pour assurer notre chemin, nous courons au hasard et de travers, et nous heurtons même les uns contre les autres, bien loin de nous aider et de nous soutenir. Ce qui fait que nous n'avançons guère ou que nous ne savons pas oii nous en sommes^ » Incomplète, sans doute, et superficielle est notre croyance que l'invention marque par elle seule un progrès. Plus exactement nous dirions qu'elle n'est que progrès en puissance : le progrès émanera d'elle, si elle est méditée, située dans un ensemble et comme incorporée, et si elle s'affirme elle-même génératrice d'inventions nouvelles. Une découverte non organisée demeure quelque chose d'incomplet, qui ne change en rien l'état humain et la notion de notre tâche. Or c'est un tel changement que toujours Leibniz exige. « A présent », dit-i],
« tous courent en foule à ce que d'autres ont déjà fait , ou ils
se copient et même se combattent éternellement ^ » Ne devrionsnous point plutôt, demande-t-il, nous garder « de faire ce qui a été fait, et, au lieu de tourner dans un petit champ comme ces bêtes qu'on a attachées par les pieds », aller « plus loin
1. GerhardI, Phil. Sch7'., éd. cit., t. VII, p. 157. Fragment sans litre connu sons le nom de : « Préceptes pour avancer les Sciences. »