V. plus haut, ch. i. p
3. F. de Careil. éd. cit.. t. VII, pp. 431-432. Cf : Inédits, Allgeineine Geschichle. Vol. 111, f» 293 Collectanea... de Abyssinis et l" 295 une description de lettres éthiopiennes d'après Job Ludolf.
lo4 l'expansion vers l'orient
Tous trois ont subitement réalisé des œuvres insoupçonnées de leurs ancêtres. Leibniz ajoute que le Tsar et le roi des Abyssins sont tous deux chrétiens, « frontiers » et ennemis du Turc. Que signifie cette réflexion? X'est-ce pas la vague formule d'un projet dont Leibniz ne voit pas la solution immédiate? Si d'aventure le Tsar et le roi des Abyssins s'alliaient et ruinaient la Turquie qui les sépare Tun de l'autre, ce serait alors un vaste Empire mi-européen, mi-africain qui s'ouvrirait. Or le Tsar et l'empereur de Chine sont « frontiers » entre eux, dès maintenant ; de plus, l'empereur de Chine domine les Tartares orientaux. Que serait-ce alors ? Une sorte d'immense organisation impériale, depuis l'Afrique jusqu'à l'extrémité orientale du Continent asiatique. Qui sait si la Perse ne devait pas faire partie de cet Empire prodigieux ?
Plan grandiose, que Leibniz n'esquissa jamais, mais que cette confidence de 1697 nous permet de reconstituer.
Vraiment, les projets que Leibniz nous a transmis ne seraientils point peut-être bien médiocres et infimes, à côté des rêves indicibles qui traversaient par instants sa pensée ?
Pendant ce temps, la guerre se maintenait dans toute l'Europe et vraisemblablement interdisait les desseins de Leibniz. « Ce qui me ferait fort souhaiter cette paix entre la Suède et la Russie », écrivait-il le 3 janvier 1708, « c'est que je voudrais que le Czar poussât et perfectionnât son admirable et héroïque dessein de cultiver son vaste Empire et d'y introduire les Sciences, les Arts elles bonnes mœurs ^ ». Un instant peut-être, il crut que Poltawa marquerait la fin des luttes : (c Nous avons appris », écrit-il, « des grandes parli-
1. Guerrier, éd. cit., p. T5. Lettre à Urbich, 3 janvier 1708.
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cularités de la défaite et prise de toute l'armée suédoise, qui sera mémorable à jamais dans l'histoire, et servira d'enseignement à la postérité en bien des manières Le Czar
dorénavant sattirei'ii la conaidn'ation de l'Iutrope et aura /l'es grande pari aux araires (jénérales' ». Il n'était pas possible d'annoncer plus nettement l'avènement de la Russie comme puissance européenne. En Europe, on perçut qu'un grand changement s'accomplissait; mais Leibniz dut railler la surprise des puissants, que déjouait tout à coup une volonté hautaine. Diplomates déroutés, qui attendent les achèvements pour deviner les transformations : « Vous pouvez croire, Monsieur », écrit-il à Urbich, « combien la grande révolution du Nord a étonné bien des gens. Quelques-uns comme Oberg paraissent avoir perdu tout leur latin" ».
On peut se demander, malgré tout, ce que Leibniz pensait de la victoire russe. Huit ans plus tôt, il avait célébré la victoire de Charles XII à Narva. Ailleurs, il semble désirer que la Suède se tourne contre la France et que Charles Xll rétablisse l'équilibre de l'Europe. Espoir qui s'accorde mal avec la crainte, presque aussitôt après formulée, que les Suédois causent du désordre et s'attribuent une espèce d'arbitrage dans les affaires européennes ^ Ou plutôt cette incohérence révèle peut-être exactement l'opinion de Leibniz sur le roi de Suède. Il eût souhaité que ce héros protestant fût en même temps un poUtique capable de faire de la Suède une puissance tournée vers l'Occident, redresseuse d'abus internationaux, finalement protectrice des diverses collectivités
1. (iiierricr. «dit. cit., p. 118. Lettre à Urbich, 27 août 1709. Non souligné par Leibniz.