Id., p. 73. Lettre à Urbich, 3 janvier
3. Cf. F. de Careil, éd. cit., t. VH, pp. 451-57. Lettres de Witsen de 1698 et 1699 sur les plans de Pierre contre la Turquie. Le passage cité est dans Guerrier, éd. cit., p. 137. Lettre à Urbich, 27 déc. 1710.
PIERRE LE GRAND liiT
survient aussi, il semble que le roi de Suède sera foicé dans ses derniers retranchements, et que tout le monde vient (sans comparaison) comme à la mort du cerf. Il agit comme s'il se voulait ensevelir dans les ruines de Stralsund. C'est quelque chose d'étrange que la ruine de ce prince et l'opiniâtreté do ses sujets \ »
Ces lignes lugubres sont plus saisissantes que bien des dissertations. C'est en de tels sous-entendus que s'épanche la sensibilité de Leibniz. Soyons assurés que cette « mort du cerf » ne tient pas ici rôle de métaphore. Ce serait bien en effet la fin d'un homme dont la vie fut le génial et sauvage déroulement d'un instinct. Vraiment, Leibniz, pendant une minute, vit s'écrouler en lui, malgré toutes les admirations dominatrices pour Pierre le Grand, quelque chose comme le rêve d'un rêve : et quand on l'entend appeler cette ruine « étrange », on sent obscurément qu'une tendresse déçue se mêle à son bref jugement.
Désormais, l'Europe s'inquiétera de la puissance de Pierre le Grand. Leibniz raillait cet effroi subit : « On dit communément », écrivait-il après Poltawa, « que le Czar sera formidable à toute l'Europe, que ce sera comme un Turc septentrional. Mais peut-on l'empêcher de cultiver ses sujets et de les rendre civils et aguerris.^... Pour moi, qui suis pour le bien du genre humain, je suis bien aise qu'un si grand Empire se mette dans les voies de la raison et de Tordre-... »
Pourtant les alliances sérieuses manquaient. Les princes allemands s'étaient finalement déclarés contre Pierre :
1. Guerrier, éd. cit., pp. 340-41. Lettre au lîaron de Sclileinicz, 9 septembre 1715.
■2. 1(1., p. 1:20. Lettre à Urbich. Août 1709.
Louis XIV ressentait, il est vrai, un vague désir de rapprochement, lors des conférences de Gertruydenberg ; mais, lors des négociations de Baluze à Moscou en 1711 et de Volkoff en France en 1711, Pierre le Grand imposait la lutte contre la Suède. La France, qui restait alliée de la Suède, ne pouvait accepter ^ De la sorte, l'isolement prolongeait peut-être encore la guerre. Mais Pierre le Grand savait tout conduire à la fois ; et, conscient sans doute de la durée des batailles, il voulait, à Favance, organiser la paix. Leibniz, de son côté, comprenait fort bien cette méthode : « Quand le Czar sera délivré de la guerre », disait-il en 1714, « il pensera comme il faut aux arts de la paix, quoiqu'il y pense déjà beaucoup d'avance -. » D'ailleurs, cette guerre était-elle l'obstacle le plus grave ? Au-dessous des phénomènes grossiers, il en est de plus déliés : or FEurope occidentale était travaillée de mouvements contraires à Faction du Tsar. Il y avait d'abord l'ensemble des Protestants, qui, ne connaissant pas, comme Leibniz la soupçonnait, la hardiesse religieuse de Pierre le Grand ^ n'eussent pas vu sans frémir s'accomplir la fusion de la Chine et de la Russie ; ensuite toutes les puissances occidentales, au lieu de se tourner vers ce monde nouveau, étaient hallucinées par un seul problème : la lutte contre la France et les dangers de la succession d'Espagne. Problème bien petit et provisoire, que Leibniz, depuis le jour où il avait proposé l'Egypte à Louis XIY, cherchait, seul contre tous, à extirper des désirs européens. Mais, Fexpé-
1. Cf. Instructions donyiées aux ambassadeurs. Russie, t. I. vol. cité, pp. 126 et 128.
2. Guerrier, éd. cit., p. 320. Lettre à Bourguet, décembre 1714.
3. Les traces d'influence protestante sur lœuvre de Pierre le Grand sont sensibles dans le Règlement ecclésiastique, trad. fr. du 1*. Tondini, Paris, 1874, op. cit. Cf. pp. 36 sqq., sur les modifications à apporter au culte des saints.
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rience partout le contredisait. Et, « de toutes ces choses, il résulte qu'on ne fait pas tout ce qui serait à souhaiter..., et que l'on ne pense pas assez aux choses grandes et bonnes qui tendent à l'honneur de Dieu et au bien général' ».
Pierre était donc contraint d'agir seul. D'ailleurs, toutes les réformes proposées pouvaient, disait Leibniz, se faire sans frais et n'exigeaient que des ordonnances ^. C'est pourquoi il fallait, avant tout, un plan net et ordonné. Leibniz, fidèle dans ses essais juridiques à ses principes métaphysiques, voulait trouver des lois à la fois simples, générales et puissantes. Le monde fut ainsi créé. La loi humaine doit imiter la loi divine. « Je trouve », disait-il après avoir reçu à Karlsbad sa mission juridique, « que les lois les plus courtes comme les dix commandements de Dieu sont les meilleures'. » Quand il répète que l'Empire russe est susceptible de réformes parce qu'on y peut voir une « table rase », ce grand adversaire de la « table rase » individuelle méconnaît-il socialement la vie, au point de vouloir tout créer selon des principes a priori? En réalité, il espère, grâce à la nouveauté du pays, éviter les erreurs des autres nations; mais ce sera grâce â l'exemple de ces autres nations elles-mêmes * . Ainsi, on fera un « choix de règles de gouvernement, tirées des plus hautes maximes des peuples ei des hommes éminenls" ».
1. F. de Careil, éd. cit., t. VII. p. 405 : «Aile dièse Dinge verursachen, dasz man nicht ailes thut. was wolil zu wùnschen wiire,... uiid dasz man auf grosze und gute, zu Gottes Ehre und gemcinen Besten gereichende Dinge nicht genugsam denket. »
2. Guerrier, éd. cit., p. 272. Lettre à lElectrice Sophie de Hanovre, novembre 1712.