V. plus haut, p. 340, n
toire (1). Leibniz a vu de plus, qu’on pouvait fonder une science de l’histoire comme il n’en existait pas encore, à condition d’en établir les principes sur des démonstrations en rapport avec la nature de l’histoire, c’est-à-dire d’une simple certitude morale, en faisant revivre le passé d’après ce qui en subsiste dans le présent (2). C’est là une conception absolument moderne, différant complètement de la conception artistique de la Renaissance, qui régnait encore au x vire siècle (3).
Leibniz s’intéressait à l’histoire et aux faits autant qu'aux sciences proprement dites et aux idées (4) et s’efforçait d’unir ces deux ordres de connaissances (5). Aussi a-t-il été à la fois mathématicien et théologien, juriste et praticien ; dans les sciences naturelles il ne s'attache pas seulement
1. « Cette exactitude que les sçavans demandent aujourd’huy s’est repandue Jusque dans l'histoire qui en paroit le moins susceptible ». Mn France et aux Pays-Bas tout au moins, « ou l'Histoire est la plus florissante », «l’on demande de bonnes preuves touchant ce qu’on avance en matière d'Histoire ancienne et moyenne ». Mémoire du 1er 1692. Z. d. h. V. 1. N:, 1885, pp. 19 et 21-22. CE. «mon but n'a pas esté d’escrire une Histoire propre a estre lue pour le divertissement, car Jay voulu travailler à des recherches propres à ceux qui aiment les preuves solides, chose presque sans exemple jusqu’icy dans les Histoires d'Allemagne et d'Italie, où on a fort négligé d’estre exact. » Lettre à Eléonore de Celle, 3 janvier 1699. Zd., 1890, p. 142. Souligné par Leibniz.
2. De nummis Gratiani (1701), $ 5. Durens, t. IV, part. 2, p. 254 cité par WEGELE, p.649, n.2. Dès 1691,Leibniz parlait de « démonstrations historiques», Lettre sur l'élection de Frédéric III. Durexs, p. 247. :
-3. P. ex. dans le De arte historica de Gérard Vossius, (1623) où il s’agit presque toujours de la forme et non de la matière de l’histoire; Phistoire y est considérée comme un art plutôt qu'une science. GENTILE, p. 132-4.
4. « Ceux qui aiment entrer dans le détail des Sciences, méprisent les recherches abstraites et générales; et ceux qui approfondissent les principes, entrent rarement dans les particularités. Pour moi j'estime également l’un et l’autre. » Lettre à Foucher, janvier 1692. J. des SS. de juin 1692 (Durens, t. II, p. 238; Geur., Phil, t. I, p. 402-3; Foucxer DE CAREIL, Lettres, p. 89). « Les hommes qui se piquent de philosophie et de raisonnement... ont coutume de mépriser les recherches de l’Antiquité, et les Antiquaires à leur touf se moquent de ce qu’ils appellent les rêveries des Philosophes. Mais pour bien faire il faut rendre justice au merite des uns et des autres. » Lettre à Th. Burnet, 2 /13 février 1700. Geur., Phul,, t. IT, p. 270 (Durens, t. VI, p. 267-8). Cf. « rari eruditionem Meditationi conjunxere.» Goururar, Opuse., p.219, n. 1 et Logique, p.159,n.1,
5. « On doit joindre aux meditations la notice des faits importans » écrit-il à Beausobre, le 4 octobre 1697. Bop£ MANN, p. 11, n° 42, De même, il conseillait à l’abbé de Saint Pierre de joindre à ses raisons des exemples tirés de l’histoire et regrettait que les Français en aient perdu l'habitude. Lettre du 7 février 1715, Durens, t. V, p. 62. C’est ce qu’il avait fait lui-même dans le projet
aux principes, il en étudie tous les détails; en philosophie, tout en s’occupant avant tout de métaphysique, il contribue à créer la psychologie. Par une nature d'esprit peut-être unique, il allie constamment l'analyse à la synthèse, l’induetion à la déduction. C’est le premier et le plus grand des encyclopédistes (1) et, ce qu'il y a de plus remarquable peut-être, c’est que cet amour des connaissances existantes ne faisait tort chez lui ni au goût de l'originalité, ni à l’originalité même (2).
Cet esprit si large diffère profondément de celui des Cartésiens. Descartes, trouvant que les récits les meilleurs n’ont jamais l’exactitude qui pourrait leur assurer une valeur scientifique (3) et n'ayant jamais eu l’occasion d'examiner les documents qui permettent d’y atteindre, dédaigne à peu près complètement l’histoire (4). Leibniz, au contraire, se préoccupe sans cesse de l’opinion des penseurs antérieurs ou CORPS et s'attache à montrer
d'expédition d'Egypte et dans les Observations sur le projet de l'abbé de Saint- Pierre (v. plus haut, p. 292, n. 4). Il agissait de même en philosophie : dans les Nouveaux Essais il accueille toutes les théories physiologiques nouvelles : dans la Théodicée, il montre une profonde connaissance des doctrines antérieures, principalement des scolastiques.
1. Outre ses nombreux projets d’encyclopédie (v. surtout CouTURAT, ch. v), son goût pour ce genre d'ouvrage se montre dans le choix qu’il fit à Paris de Martianus Capella. V. plus haut,-p. 20, n. 8.
2. Leibniz s’est souvent vanté d’être un « autodidacte ». « Ab ineunte ætate varia legit, plura meditatus est, in plerisque fuit adrotôzxroc voluit que semper rem profondius quam alias solent penetrare et nova invenire. » Portrait. KLopp, t. I, p. xLI1 (GUHRAUER, t. I, Beil., p. 60; Foucaer De CAREIL, Nouv. lettres, p.388). C£. lettre à Kortholt du 41 juillet 1715 où il se vante plus d’être un vieil élève que d’avoir été un jeune savant. Korru., t. I, p. 276 (Du- TENS, t. V, p. 303). Sur l’aptitude des « autodidactes » à la découverte d’après Leibniz,v.FoucnER, p. 399. Cf. «11 faut s’écarter du grand chemin pour trouver quelque chose à peu près comme un voyageur qui va en Grece, pour trouver des Inscriptions que les autres n’ont pas encore remarquées. » Lettre à Beauval S. d. (1693). Feper, p. 99-100. Il disait encore que ce qui était facile aux autres lui était difficile et que ce qui leur paraissait difficile lui était facile. DüTens, t. VI, p. 302.
3. « Les histoires les plus fideles, si elles ne changent ni n’augmentent la valeur des choses pour les rendre plus dignes d’estre lues, au moins en omettent-elles presque toujours les plus basses et moins illustres circonstances ; d’où vient que le reste ne paroist pas tel qu’il est. » Disc. de la méth., 17e partie, $ 8.
4. Règle 111 pour la direction de l’esprit, début. Sur Descartes et l’histoire, V. À. Espinas, Descartes de seize à vingt-six ans. Rev. polit. et parlre du 23 mars ‘1907, p. 354-5,
qu'il est d'accord avec les anciens : c’est un historien de la philosophie presque autant qu’un philosophe (1).
Les disciples du premier exagérèrent encore ce dédain de l’histoire, qui devint rapidement, chez eux, du mépris. Ces sentiments furent surtout personnifiés par Malebranche, qui trouvait «plus de vérité dans un seul principe de métaphysique que dans tous les livres historiques (2) » et raillait amérement tous ceux qui se préoccupaient de connaître les opinions de leurs prédécesseurs (3). Bossuet lui-même, après avoir été historien, en était presque arrivé à la même aversion pour l’histoire : après avoir marqué d’une manière frappante les Variations des églises protestantes (4): il refusait de voir celles que Leibniz lui signalait dans l’église cathohque(5) et, à la fin de sa carrière, déplorait «cetteinsatiable avidité de savoir l’histoire » dont témoignaient ses contemporains (6); son sentiment était, d’ailleurs, conforme à la tradition chrétienne pure (7).
Leibniz, qui pensait que le goût des modernes pour l’histoire et les progrès qu'ils y avaient fait provenaient d’une
saine curiosité (8), ne partageait pas ces idées, dont il redou-
de Cf. plus haut, p. 350-1.
. Gité par G. Monon, La chaire d'histoire au Collège 2 France. Rev. pol. rs 9 décembre 1905, p. 744. Cf. BourLLé, t. II, p. 29-30, et les citations de E. Facuer, Le xvirre siècle, 8e édo". Paris, 14890, p. 1x.
3. « IIS ne savent que des histoires et des faits, et non pas des vérités évidentes; et ce sont plutôt des historiens que de véritables philosophes, des hommes qui ne pensent point, mais qui peuvent raconter les pensées des autres. » De la recherche de La vérité, 1. II, ch. 1v, $ 2. Cf. L. IV, ch. vr.
&. V. RÉBELLIAU, 0. c.
5. Cf. plus haut, p. 202, n. 6, et Baruzi, p. 381-2, 384-6 et 393-4. Leur attitude réciproque est très bien analysée par E. FacueT, Lezbniz l’Européen. Revue latine, 25 juin 1907, p. 321-32.
6. Traité de la concupiscence, 1695 (Œ. de Bossuet, édition LacaT, t. VII, p.428) cité par SerrAUT, L'abbé de Rancé'et Bossuet. Paris, 1903, p. 379 (v. d’autres textes, p.377-80). Cf. Baruzr, p. 390-1.
7. Saint-Cyran condamnait comme Jansénius «a recherche des secrets de la nature,qui ne nous regarde point, qu’il est inutile de connaitre et que les hommes ne veulent savoir que pour les savoir seulement. » DESDEvIZES Du DÉSERT, Rev. des Cours et Conférences, 4 janvier 1906, p. 380. De cette attitude devait sortir la querelle de l’abhé de Rancé et de Mabillon. Cf. SERRAUT, p. 359-614.
8. « At Ratramnum posteriores non intellexere : ita obrutus silentio ignoratusque est, donec novissimorum temporum curiositate refoderetur, quibus mihil inexploratum intentatumque relinquitur.» Ann. Imp., 844, $ 32, t. I,
tait l’étroitesse (1). Dès son installation à Hanovre, il caract érisait, dans une lettre à Huet, la réaction cartésienne contre l’humanisme, l’attribuant à la fois à la cessation des guerrés religieuses, au développement des sciences de la nature, au souci d'originalité et à ‘la paresse (2). Aussi applaudissait-il l’évêque d’Avranches lorsqu'il attaqua les Cartésiens sur ce point (3) comme sur d’autres, et se joignit- ‘il à lui (4). Ses critiques portaient principalement contre Malebranche, à qui il reprochait de ne pas voir l’utilité de la critique des textes anciens, de la lecture des livres hébreux et arabes et des recherches des astronomes (5),
p. 520. — Lüi-même était foncièrement curieux : « Er wollte an allen gelehrten Sachen Theil haben, und wo er nur hôrte, dass jemand was neues erfunden, so ruhete er nicht eher, biss er davon vôllig informiret war. » Mur, t. VII, D199
1. « J’estime toutes sortes de decouvertes en quelque matiere que ce soit et je crois qu'’ordinairement c’est faute d’ignorer les rapports et les consequences des choses, qu’on meprise les travaux ou les soins d’autruy, qui est la marque la plus seure de la petitesse d'esprit. » Mouv. ouvertures (citées plus haut, p. 344, n. 10), p. 226.
2. « Sed cum denique disputationes in bella erupissent.. facta pace tædium harum quæstionum atque litterarum multos cepit. Ex eo incipit nova quædam studiorum periodus, cùm in Italia Galilæus; in Anglia Baconus et Harnæus, et Gilbertus; in Gallia Cartesius et Gassendus; in Germania unus illis opponi dignus, Joachimus Jungius, præclaris quibusdam sive inventis, .sive cogitatis, ad spem naturæ per mathematicas artes cognoscendæ homines vocassent... ex eo tempore studium antiquitatis et eruditionem solidam passim in contemtum adduci, usque adeo, ut nonnullos pudeat auctores laudare, partim ne non ex ingenio scripsisse videantur, partim ut ignaviae suæ faveant». Lettre à Huet, 1679. Durews, t. V, p. 460 (traduit en français par Emery, Pensées de Leibniz, nouv.édon1838, p. 171-2.) Sur l’exactitude de cette vue, v. LANGLOIS, p. 275. — De même en mai 1681, Leibniz se plaint du déclin de lPérudition. GEnr., Phu., t. VII, p. 71.
3. Sur les attaques de Huet, v. Nourisson, p. 83; BouLLIER, t. I, p. 593-4, 599-605 et LANGLOIS, p. 275.
4. I leur conseillait «de ne pas mépriser l'antiquité, où M. Descartes a pris une partie de ses meilleures pensées ; et de ne pas négliger ou mépriser l’Anatomie, l'Histoire, les Langues, la critique, faute d’en connoitre l’importance et le prix; de ne se pas imaginer qu’on sçait tout ce qu’il faut, ou tout ce qu’on peut esperer; enfin d’être modestes et studieux, pour ne se pas s’attirer ce beau mot: Zgnorantia inflat. » Lettre à Nicaise, 5 juin 1692. Genr., Phul., t. II, p. 534 (Durens, t. IT, p. 243.)
5. « Bey anwachsenden jahren und näherer insicht habe den Nuzen mancher Dinge befunden, die ich zuvor gering geachtet, mithin nun mehr gelernet nicht leicht etwas zu verachten..….. Und habe ich an den Hrn. Pater Malebranche... nicht billingen kônnen, dass er bald die Critik und untersuchung der Rômischen und griechischen alterthums, bald die Lesung der Rabbinischen und arabinischen Büûcher, bald den fleiss der Sternseher, bald sonst
au lieu d’essayer d’en profiter (1). Il avait composé un mémoire pour montrer qu'aucune sorte de science n’est à dédaigner : il y protestait contre l’étroitesse d'esprit des Cartésiens, méprisant tout ce qui n’est pas philosophie; il y défendait l’érudition, l’histoire, l’archéologie, la philologie, en un mot toutes les sciences historiques (2). Leibniz, préoccupé de la connexion universelle des choses et soucieux d'éviter l’écueil de la spécialisation à outrance, croyait, d’ailleurs, que les physiciens et les mathématiciens ne devaient pas plus que les philosophes négliger étude de l’histoire (3).
Ce n’est pas, cependant, qu’il exaltât outre mesure ce genre d’études : il le rangeait dans lPérudition, qu’il séparait soigneusement de la seience (4). Par ce mot, il entendait les principaux renseignements dus à lPobservation ou. au témoignage direct et conservés par la mémoire sans l’intervention du raisonnement, l’opposant à la philosophie,
etwas durchziehen will, da doch alle diese dinge ihre Nutzen haben, und guth das Leute seyn, so ihr werck dann machen, welcher man durch lob bey ihrer mûh auffrischen und nicht durch Verachtung-von der vor das gemeine Wesen offt ohne belohnung unternommen grossen arbeit abschrecken muss ». Lettre à Gabriel Wagner, fin 1696. Gemr., Phil, t. V, p. 515. Cf. lettre du 23 janvier 1708. BobEMANN, Handschriften, p. 25, cité par Coururar, p. 158, n. 5, et le passage des Nouo. Ess., 1. ILE, Ch. 1x, $ 9, cité par le même, p. 159, n. 2.
1. « J'ai cette maxime générale de mepriser bien peu de choses et de profiter de ce qu’il y a de bon partout.» Lettre à Coste, 4 juillet 1706. Geuxr., Phil. t. III, p. 384 (Kzopp, t. IX, p. 384). Cf. lettre à Bourguet, 3 janvier 1714. In., p. 562 (Durens, t. VI, p. 211}: « Je ne meprise rien, pas même les découvertes de grammaire. » Lettre à Nicaise, 9/19 janvier 1693. In., t. IT, p. 539.
2, « Spongia Exprobrationum, seu quod nullum doctrinæ veræ genus sit contemnandum. » Coururar, Logique, p. 159,n. 1; Opusce., p. 524. Début dans BODEMANN, 0. c., p. 107.
3. « Politici ipsi studiis physicis et Mathematicis favere debent.... Vicissim Philosophi non debent negligere studia bonarum literarum. Ita Physicorum Apologiam apud. liberalioris (quam vocant) doctrinæ homines peregimus, nunc vicissim historiam civilem et sacram elegantioresque literas et antiquitatis studia philosophis et Mathematicis non esse plane negligenda ostendemus..… quia Historia Divinæ providentiæ speculum est. » Sur le nova ars sciendi, s. d. (1678 env.). Gemr., Phil., t. VII, p. 137 et 138-9. Cf. Nouv. ouvertures citées plus haut, p. 34%, n. 10.
4. « J'ai eu la satisfaction de converser avec plusieurs habiles gens en matiere de sciences et d’erudition.» Lettre à Arnaud, 27 mars 1690. Durens, t, IL, p. 46. « Je fais grande distinction entre les connaissances solides qui augmentent le tresor du genre humain. et entre la notice des faits qu’on appelle l’erudition vulgairement. » Lettre à Th. Burnet, 17/27 juillet 1696. Grur.,
Phil., t. III, p. 182 (Durews, t. VI, p. 237 et FELLER, p. 27). C£. « J'entends
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qui est à l’érudition ce qu’üne question de raison ou de droit est à une question de fait (1). Aussi donnait-il à la philosophie et aux sciences le pas sur l’histoire et l'érudition qui, composées de vérités confuses, n’éclairent pas l’esprit, comme la connaissance des vérités nécessaires, claires et distinctes. Il en reconnaissait l'importance, mais pour lui l'utilité n’en était que temporaire; il y voyait un moyen pour arriver à une fin plus générale, le développement de notre vie et celle de nos semblables,et en comparait la connaissance à celle des routes pour le voyageur ou à celle des rues pour l’habitant d’une grande ville (2).
Aussi Leibniz, tout en s’occupant constamment d’his-
par science les connaissances, les lumières grâce auxquelles les hommes deviennent plus satisfaits et plus heureux, par lesquelles le pouvoir du genre humain sur la nature devient plus étendu, par lesquelles ils conquièrent sans cesse de nouveaux avantages, de nouveaux remèdes, afin de jouir, dans la mesure du possible, de la santé et du bien être. » JæcLé, t. IV, p. 140-1. Lettre à la duchesse d'Orléans (après le 26 septembre 1715).
1. « Eruditum autem intelligo... qui res maximas in orbe cognito gestas, quo usque hominum memoria pertingit, animo complexus est. Itaque eruditione præstat, qui. ut verbo dicam, quidquid non ex ingenio inveniendum, sed ex ipsis rebus hominibusque discendum est, in promptu habet. Et sic quidem philosophia ab eruditione differt, quemadmodum id, quod est rationis sive juris, ab eo quod est facti. » Lettre à Huet. 1679. Durens, t. V, p. 458-9 (trad. par EmEery, p. 168-9). Cf. plus haut, p. 340, n. 4 et p. 354, n. 5.
2. « La pensée est la fonction principale et perpétuelle de nostre ame... C’est pour quoy Ce qui nous rend plus capable de penser aux plus parfaits objets et d’une maniere plus parfaité, c’est ce qui nous perfectionne naturellement. Cependant l’estat présent de nostre vie nous oblige a quañtité de pensées confuses qui ne nous rendent pas plus parfaits. Telle est la connoissance des coustumes, des genealogies, des langues et meme toute connoissance historique des faits tant civils que naturels, qui nous est utile pour eviter les dangers et pour manier les corps et les hommes qui nous environnent, mais qui n’éclaire pas l'esprit. La connoissance des routes est utile à un voyageur pendant qu’il voyage, mais ce qui a plus de rapports aux fonctions où il sera destiné in patria luy est plus important. Or, nous sommes destinés à vivre un jour une vie spirituelle, où les substances séparées de la matière nous occuperont beaucoup plus que les corps... Les connaissances qui eclairent nostre esprit, ce sont celles qui sont distinctes, c’est-à-dire qui contiennent les causes ou raisons... Cette connoissance seule est bonne par elle-même; tout le reste est mercenaire et ne doit estre appris que par nécessité, à cause des besoins de cette vie. » Lettre au landgrave Ernest, 28 novembre /8 décembre 1686. Geur., Phil., &. IT, p. 82 (Rommez, t. IT, p. 96: FoucHEer DE CAREIL, Nous. lettres, p. cxxuI-1V). « Je ne mets entre les perfections que ce qui nous peut rester après cette vie, et la connoissance des faits est à peu près comme celle des rües de Londres qui est bonne pendant qu’on y demeure. » Lettre à Th. Burnet citée plus haut, p. 359, n. 4. GEur., p. 182 (Durens, p. 238).
toire, l’a-t-1l toujours aimée moins que les sciences proprement dites (1), s’il-la mettait avant la poésie ou les œuvres d'imagination (2). A Huygens, qui s’étonnait de le * voir s’adonner au droit, à l’histoire et à la politique, il déclarait qu’il eût préféré s'occuper de sciences physiques (3); à d’autres il disait qu’il aurait mieux aimé les sciences de la nature (4) et surtout la médecine (o}ss la physique et la philosophie lui paraissaient plus utiles que toute l’érudition (6). Il devait souvent regretter que l’histoire, le droit et la politique ne lui permissent pas de s’occuper, comme 1l l’eût désiré, de l’accroissement des sciences (7) ou de l'établissement d’un système de philosophie
1. V. lettre à Conring s. d. (après le 8 mai 1678). In., t. I. p. 206.
2. À propos du nouveau Pétrone trouvé, disait-on, à Belgrade, il écrivait à Magliabechi (corr., fol. 103-4), le 8/18 août 1691,que, si l'ouvrage était authentique, il lui préférerait quelques pages de Tite-Live ou de Tacite. Cf. lettre du 15 février. Epistolæ, p. 35 (Durens, t. V, p. 97).
3. « En verité je m’accomoderois davantage de ce qui est de vostre goust, si j'en avois absolument le choix. Et j'estime plus les verités éternelles qui eclairent l'esprit que les faits ou les verités temporelles. » Lettre du 1 /11 octobre 1693. GEHR., Briefw., p. 722.
4. « Si j'avais le choix, je prefererois l’histoire naturelle à Ja civile, et les coustumes et les Loix,que Dieu a établies dans la nature à ce quis’observe parmi les hommes. » Lettre à Bayle, s. d. (avant le 5 octobre 1701). In., Phrl., t. III, p. 61 (Feper, p. 131). Cf. lettre à Th: Burnct, 11/21 juin 1695. 1d., p. 161 (Durens, t. VI, p. 223).
5. « Pour moi, j'avoue que j’aimerois mieux de bien entendre la medicine que de savoir la quintessence de tout les archives de l’Europe ». Lettre à Ch. Schrader, 6 décembre 1693. BODEMANN, p. 264, n° 829.
6 «Il n’y a rien de si beau ni de si satisfaisant que d’avoir une véritable. connaissance du systême de PUnivers; non seulement à l’égard des corps, mais encore à l'égard des substances en général, et surtout à l'égard de là nature divine et de celle de notre âme, et même des âmes en général.» Lettre à Th. Burnet, citée plus haut, p. 359, n. 4. «J'avoue que les lumieres de M. Des Cartes dans la connaissance de la nature ont été plus utiles au genre humain que toute l’erudition de ces Messicurs-là », écrivait-il de Saumaise, Naudé et Isaac Vossius. Remarques sur l’abrégé de la vie de M. Descartes (1692-93). Foucner DE CAREIL, Nouv. lettres, p. 43. « Plerosque video magis historicis narrationibus, quàäm rerum rationibus delectari, in quibus tamen solis animi perfectio consistit. » Lettre à Placcius, 27 mars 1696. Sylloge, t. II, p. 154 (DuTENs, t. VI, p. 69).
7. « Et depuis ma jeunesse mon grand but a esté de travailler à la gloire de Dieu par l’accroisséement des sciences... quoyvque les conionctures m'ont obligé d'entrer dans les charges, où j’ai eu la justice, l’histoire et les affaires politiques pour objet. » Lettre à Golofkin, 16 janvier 1712. Guerrier, p. 203 (Foucuer DE Gareiz, t. VII, p. 502-3).
mathématiquement démontré (1). Il ne faudrait pas cependant exagérer son aversion pour l’histoire (2). Leibniz l’aimait dès son enfance, il s’y est adonné de lui-même, a provoqué toutes ses recherches sur l’histoire de Brunswick et les a volontairement étendues; il se complaisait à l’étude des faits, qui formaient àla fois le complément nécessaire à ses études abstraites (3) et le délassement de son esprit (4). Leibniz trouvait, en effet, du plaisir dans l’étude de lhistoire (5). Il déclarait que les « particularités » qu’elle fait connaître « sur les origines et les changemens des familles illustres, peuples, estats, loix, langues et coutumes » peuvent servir «pour la satisfaction des curieux (6) ». La première chose qu’il demandait à l’histoire était la satisfaction de notre curiosité (7).Mais il croyait devoir y joindre, comme partout, l’utile à agréable (8); bien qu'il ne jugeât
4. V. plus haut, p. 311, n. 5 et lettre à Fontenelle, s. d. (après le 9 septembre 1704). Foucner DE CAREIL, Lettres, p. 233, sur l'utilité de mettre la philosophie en démonstrations. Cf. Coururar, Logique, Note 1v. Sur les « distractions de Leibniz », p. 574-6; lettre à Th. Burnet du 30 octobre 1710. GEur., Phil.,t. VI, p. 10, €. III, p. 321 (Durens, t. VI, p. 285) et différents passages des lettres du P. Verjus (1695-1697) citées par BODEMANN, p. 356-8.